dimanche 25 janvier 2026

UNE CARTE DE VŒUX

________________________________________________________

 

Désormais on envoie des textos. Quand ce ne sont pas des SMS. Tous ces mots qu’on utilise pour finalement ne rien dire. Abréviations, acronymes, initiales, tout ce qui permet d’échapper à la pensée. Voilà, j’aime bien parfois faire mon vieux ronchon. Et c’est pourquoi je vais tenter d’écrire ici une carte de vœux comme on les faisait autrefois, comme on m’obligeait à le faire entre le premier et le trente-et-un janvier, aux oncles aux tantes aux cousins sans compter ceux auxquels il fallait répondre qui avaient eux-aussi trimé sur la page blanche. Alors je trime.

 

Mon cher Philippo,

Aujourd’hui 23 janvier il est encore temps, pour une fois. Tu sais que mes mois de janvier sont très occupés, depuis toujours, depuis au moins trente ans que je ne suis jamais parvenu à trouver le moyen malgré mes meilleures intentions. Quand arrive février et le calme qui l’accompagne, il est trop tard et je remets à l’an prochain. Mais trente ans est un chiffre rond, cette fois je prends le taureau par les cornes sans vouloir t’offenser, et la plume par la même occasion, pour enfin te présenter mes vœux les plus traditionnels devant cette trente-et-unième année qui commence.

C’est à cœur ouvert et envahi de sincérité que je t’écris, tu peux me croire. Que pourrais-je donc te souhaiter ? Que tu rencontres enfin l’âme sœur qui te fait défaut depuis que ta femme t’a quitté il y a trente ans pour vivre avec moi. Elle te transmet son bonjour. D’avoir une compagne t’éviterait de te démener à m’envoyer de temps à autre un de tes sbires dont l’incompétence est désolante au point que nous rions chaque fois avec Gertrude de tant de maladresse. Combien en trente ans ? Dix-huit tentatives d’enlèvement sur elle, dix de meurtre sur moi, sans compter ce que n’avons pas remarqué. Au moins notre vie ne manque-t-elle pas de piment et je me demande si nous ne risquons pas de nous ennuyer quand tu te seras mis en ménage.

Nous pouvons d’ailleurs t’aider dans ta recherche, nous connaissons plusieurs veuves charmantes de ton âge, suite aux erreurs sur la personne commises par tes petites mains. Fais-nous signe et nous serons heureux de te rendre ce service. Si tu préfères continuer à animer nos soirées d’hiver et nos longs crépuscules de canicule, libre à toi, nous en serions tout autant ravis.

Pour finir, nous sommes tous les deux en bonne santé, tes enfants ont grandi et sont à leur tour devenus parents, tout le monde m’appelle papa et papi selon la génération, et nous avons terminé les travaux du château ; la fortune de ta femme a bien aidé.

A très bientôt mon cher Philippo, et bonne année encore.

Ton ami Marcello.

***

Il va de soi qu’une réponse s’imposait. La voici.

 

Mon vieux Marcello,

Tes vœux me sont bien arrivés malgré mes nombreux déménagements anonymes. La poste qui d’ordinaire égare les courriers les mieux adressés, c’est un sport très couru chez les facteurs d’égarer les courriers depuis que les gradés des étages se sont piqués de rentabilité postale, a réussi à me retrouver. Je suis touché de tes bonnes intentions et je tiens à te rassurer, j’ai une belle collection d’âmes-sœurs parmi lesquelles je papillonne, et qui me fait vivre confortablement. Mes mois de janvier à moi sont très calmes comme d’ailleurs tous les autres mois de l’année.

Je suis content que mes collaborateurs aient pu te faire rire, ce ne sont pas souvent des rigolos. Néanmoins, je leur ai passé un savon, tu me connais je suis un peu chafouin. Ils m’ont promis qu’ils feraient mieux la prochaine fois.

Alors, et c’est tout à fait logique au fond quand on y réfléchit, je ne peux à mon tour et le plus sincèrement du monde, que te souhaiter une très heureuse année et surtout, qu’elle te soit courte.

Signé Philippo.

 

mardi 16 décembre 2025

INTEMPERIES

 

_______________________________________

 

Où il est question de l’hiver, des sensations de l’hiver, du souvenir des sensations de l’hiver, de l’oubli du souvenir des sensations de l’hiver, sans parler du climat.

 

On m’a dit, il y a bien longtemps, que la neige était un phénomène météorologique qui se produisait de préférence en hiver. Qu’il remplaçait avantageusement le crachin interminable ou la drache soudaine des jours sans parapluie. On m’en a dites, des choses au sujet de la neige, on m’a même interdit d’en faire des batailles de boules, des bonhommes tout blancs avec ou sans carotte, des glissades tourbillonnantes, peut-être dans le secret espoir de me voir désobéir et batailler, bonhommer, glisser.

Rien n’y fit : je n’aime pas la neige, je ne l’ai jamais aimée. Elle nous tombe dessus et nous réduit au silence, puis insidieusement nous glace les os ; elle nous barre la vue, la route la direction, l’orientation. Toutes les vessies deviennent lanternes et les lacs gelés guettent nos pas pour nous engloutir.

Je pourrais en raconter, des histoires où la neige s’est mise en travers de ma route. Je préfère encore les brouillards épais du petit matin à avancer à petits pas en guettant l’ombre d’un obstacle pouvant surgir à tout moment, mais qu’on peut repérer à l’oreille avec quelques précieuses secondes d’avance. Sans compte qu’on peut s’arrêter pile, alors qu’avec la neige il n’en est pas question.

Hypocrisie suprême, la neige ne tombe jamais quand on l’attend. Elle tombe mi-novembre sans crier gare, elle tombe début mai quand fleurissent les bulbes et qu’on a rangé les boots pour l’année prochaine ; mais tout l’hiver les stations de ski l’ont attendue en vain et se préparent à déposer le bilan. Ce n’est pas grave, je hais le ski.

Alors il n’y aura aucune circonstance atténuante dans ce procès, bien au contraire, une aggravation caractérisée. Par un beau soleil enchanteur, j’entrepris de franchir un bout des Montagnes Rocheuses pour accéder au parc de Yellowstone. Le mois de juin brillait de tous ses feux. A peine franchi le Bear Tooth Pass, trois mille trois cents et quelques, le Col de la Dent de l’Ours en version française, un nuage descendu du Canada a déversé sa marée de flocons. Le piège s’est refermé, il m’a fallu plusieurs heures pour rejoindre le bungalow d’été que j’avais réservé, et je ne sais toujours pas par quelle succession de miracles j’ai pu finalement le trouver.

Le lendemain, après une nuit à moins cinq degrés Celsius, la porte était bloquée par la glace. Il a encore fallu un miracle. Je pourrais bien ensuite verser dans la description enthousiaste de la magie des paysages immaculés parcourus en longues trainées sombres par des troupeaux de bisons, d’élans, et autres bestioles finalement tout aussi larguées que moi dans cet hiver inattendu, car la magie des paysages immaculés avec ses troupeaux désemparés était bien du voyage, je pourrais aussi évoquer la blancheur foudroyante de la vapeur du geyser Old Faithfull sur fond de forêt enneigée et de chute dense de flocons, façon blanc sur blanc sur blanc à damner un amateur de peinture conceptuelle, du jamais vu de mémoire de photographe, avec rayon de soleil soudain pile à l’éruption, j’ai les photos en archives si l’on ne me croit pas, je pourrais ne serait-ce que pour plaider les circonstances atténuantes, je pourrais je pourrais mais je m’en garderai bien, je ne suis pas l’avocat de la défense.

Que personne ne me parle de neige ni de flocon.

Autre chose ?

Étendue neigeuse

Le silence de l’hiver

La fleur a percé

 

L’étang est gelé

Là-bas au fond des bois noirs

Un canard s’envole

 

_____________________________________________ 

mardi 11 novembre 2025

LE PRÉSENT DU PASSÉ

 

Le plus compliqué dans cette affaire est de ressentir une ville à travers ce que ressent le personnage qui déambule, tout à son projet. Une ville que sans doute je devrais connaître sinon comment profiter de la déambulation ? Une ville où j’aurais posé un pied et jeté un œil, au moins, sans pour autant me transformer en plagiaire de Guide avec pignon sur rue. Je ne vais pas recopier des paragraphes entiers du Routard sur Rome, pour faire le malin et étaler mon inculture, par exemple. Tous les chemins y mènent d’ailleurs et j’ai bien dû y aller un jour.

 

Rome n’est pas une bonne idée. J’oublie Rome. Il me faut autre chose. Il me faut des truchements, des intermédiaires, des étages successifs. Je vais malaxer les souvenirs de mon ami Pierrot, ou plutôt le souvenir de ses souvenirs de ce voyage qu’il fit naguère, vers l’Est, pour rejoindre une fête organisée par sa famille de là-bas en mémoire du bon vieux temps. Tu ne connais pas mon ami Pierrot, tu ne peux comprendre ce que porte l’expression « le bon vieux temps » quand il la prononce, alors je te mets les points sur les zi : la fête avait lieu dans un quartier de Varsovie bien resté dans son jus d’époque, tout petit quartier résiduel, avec pavés et rails de tramway rouillés, le seul de ce côté de la Vistule à n’avoir pas été reconstruit. Et la fête n’était pas une fête.

 

Je l’aurais bien appelée regroupement mémoriel dans une cour du ghetto, mais Pierrot ne me l’aurait pas permis.

 

On ne lui avait pas donné d’adresse. On ne se souvenait que de l’ancien nom de la rue et de l’ancien numéro, alors que tout avait changé. Drôle de mot, changé, comme si Pierrot pouvait s’en satisfaire. Il avait réservé une chambre dans la partie moderne de la ville, entièrement reconstruite après les ravages de la guerre, dans un premier élan selon l’architecture grise et uniforme du réalisme socialiste, puis le moment venu selon l’architecture conquérante de verre et d’acier qui, peu à peu, grignotait le stalinisme en voie d’extinction.

 

Pierrot était arrivé avec quelques jours d’avance afin d’avoir le temps de s’adapter, repérer les lieux, humer l’air du temps. Il avait beaucoup marché, tout le monde sait que pour apprivoiser une ville il faut d’abord y marcher beaucoup, nécessité insuffisante. Il arpenta le damier orthogonal des avenues nouvelles, larges et minérales, il se perdit avec délectation dans les bâtiments des années cinquante où s’activait un peuple bruyant et modeste dont l’énergie donnait aux immeubles staliniens un charme inattendu. Ses retours au Novotel, ou était-ce Sofitel, Marriott, Hyatt, tous semblables peu importe leur raison sociale, le précipitaient dans un néant multinational, sans âme et sans repère, où il ne rencontrait plus personne, pas même lui.

 

Élargissant l’exploration, il rejoignit le centre historique. Il en ferait un point de départ pour rejoindre le quartier qui l’attendait. Historique n’était pas le bon mot là non plus. Mais comment le nommer, alors ce centre, si vivant lui-aussi, si animé, si habité ? Il est ainsi des mots qui perdent leur sens car aucune pierre d’aucune de ces maisons n’était là il y a cent ans. C’est pourtant un joli centre bien vivant qu’il a traversé, parcouru, humé, aimé. Mais entièrement reconstruit parait-il à l’identique de ce qui existait autrefois, avant les tapis de bombes, avant les combats, avant la férocité.

 

Mais il n’y avait ni carton-pâte ni peintures en trompe-l’œil. Ce n’est pas un décor de théâtre, c’est bel et bien une ville et peut-être qu’un voyageur du passé égaré sur place aurait reconnu les lieux, peut-être. Est-ce que je sais, moi, est-ce que Pierrot le savait, lui, comment était ce centre historique avant moi, avant lui ? Autant jouer le jeu, et le nommer centre historique, avec la statue de Chopin et la belle église à l’angle. Autant jouer le jeu de la mémoire et permettre au voyageur égaré de s’y retrouver s’il pouvait exister encore un voyageur égaré. C’est le moindre des devoirs, le moindre du respect.

 

Pierrot a longtemps erré, pris par le charme désuet qu’on trouve à ces villes d’Europe vestiges de vieux empires, restes de baroque, soupçons d’art déco. La sensation était rehaussée par un marché animé, fruits et légumes, plats chauds sur place, ventes ambulantes, camelots clandestins. D’un restaurant voisin surgissait un fumet de carpe farcie, très ancienne recette juive encore pratiquée ; il dut réfléchir un bon moment pour ne pas s’égarer dans le temps à son tour. Il se répéta la leçon d’histoire qu’il avait lue la veille, le centre-ville avait été rasé à la fin de la guerre, complètement bombardé suivant une bonne vieille tradition de l’armée rouge bien aidée en cela par ses vis-à-vis allemands, puis avait été reconstitué avec un soin minutieux sinon maniaque afin de faire de ce passé table rase. Était-ce vraiment à l’identique, la question n’a pas lieu d’être et Pierrot n’en avait aucune idée, mais l’illusion était telle qu’elle devenait réalité sous le soleil de mai.

 

Assez flâné, il fallait rejoindre les autres. Son plan à la main, il tenta de convaincre quelques passants de l’aider à identifier sa destination. Le seul mot de ghetto semblait faire peur et chacun déclarait son ignorance d’un tel endroit avec l’air de celui qui sait exactement de quoi il ne veut pas parler. Pierrot se déguisa alors en touriste, lunettes noires et appareil photo ostensible, et pénétra dans l’Office du même nom qui se trouvait dans les parages. La jeune femme très aimable pour qui le mot ghetto n’évoquait que l’intérêt incompréhensible des visiteurs de l’ouest pour un quartier vieillot et désert, bien au-delà du parc qu’il fallait traverser, lui donna les numéros des tramways successifs qu’il devrait prendre et même le nom de l’arrêt le plus proche, ensuite il n’y a que l’avenue à traverser et vous y êtes.

 

Elle constella son plan de croix pour qu’il se souvienne car elle n’était pas sûre qu’il comprît tout, entre son anglais approximatif et les noms propres à vingt-cinq lettres.

 

Elle avait bien travaillé ; il arriva sur place. Le trajet en tram n’avait rien de remarquable et il n’en retint aucune image, aucune trace, aucun souvenir, à croire qu’il avait traversé une faille d’espace-temps. Seule subsistait la vision de la ville qui s’offrit à lui une fois le tram reparti, là juste en face, de l’autre côté de l’avenue. La ville oubliée, la ville sans nom, la ville noire. Faille spatio-temporelle, vertige quantique, la réalité devenait fiction, science-fiction, chape de plomb, silence de mort. Ce petit bout de passé avait échappé aux bombes et donc à la reconstruction pimpante, l’oubli avait échappé à la table rase et tout était là, sous ses yeux, immeubles témoins : de hautes constructions de briques noircies de fumées et de vieillesse, des cours intérieures délabrées et parfois étayées, des rues pavées où s’alignent les rails rouillés déjà évoqués, et, il faut le répéter, silence de mort.

 

Pierrot fut frappé par ce silence. Lieu commun que l’expression, de mort. Mais ici inévitable et pertinent. Il pénétra lentement dans les rues désertes, craignant quelque sacrilège, un pied mal placé, une respiration trop bruyante ; le quartier avait été laissé tel quel, ce quartier-là, Pierrot ignorait pourquoi lui plutôt qu’un autre, pourquoi lui seul, mais à lui seul il portait tout le poids de ce dont il fallait se souvenir, de ce dont il aurait fallu se souvenir. Ce ne sont pas les grandes photographies d’habitants d’autrefois encore accrochées aux murs, aux regards désormais impassibles, qui allaient le contredire.

 

Maintenant qu’il avait repéré les lieux et même retrouvé l’adresse, les anciens noms de rues étaient parfois encore gravés dans les pierres d’angle, tous allaient pouvoir se réunir demain et Pierrot avec eux, et tous ensemble ils se souviendraient des grands-parents disparus sans laisser de trace.