jeudi 21 juin 2018

LE CARNAVAL DES ANIMAUX #5 - Le Corbeau et le Renard


 VARIATIONS Façon Diabelli Von Beethoven ou Jean-Sébastien Goldberg.
Roman policier
La nuit et le crachin tombaient sur les pavés. Maître Fox ne voyait plus personne hormis ce maudit corbeau perché sur le seul arbre de l’avenue. Pratiquant avec aisance ce qu’on appelle le paradoxe du renard, il s’approcha à pas de loup et il constata que le sale volatile était bien en possession du camembert où il avait caché le microfilm.
Il fallait le récupérer sans dommage. Sinon, comment expliquer au patron la perte du précieux témoin à cause d’un corbeau affamé mais rapide ? Voilà huit mois qu’on était sur les dents pour récupérer le bout de celluloïd. Lui seul permettrait de terminer l’enquête et de confondre les menteurs professionnels qui les avaient baladés tout ce temps, ce serait une drôle de queue de poisson finale en forme d’oiseau de malheur ! Et il allait être le héros, le zéro, de cette farce. Quelle idée stupide avait-il eu d’une telle cachette !
Fox prit soin de faire l’inventaire des erreurs à ne pas encore commettre. Mieux valait tard que jamais. Premièrement, ne pas tirer de coup de feu. Son arme n’était pas assez précise pour toucher l’animal, il n’était pas Clint Eastwood et ce n’était pas du cinéma. L’oiseau s’envolerait et tout le quartier se mettrait aux fenêtres. On fait mieux dans la discrétion.
Secondement, ne pas effrayer le corbeau. Il est encore vaguement accessible sur son arbre perché, il doit bien rester un moyen, alors que là-haut sur la tour tout serait perdu. Ne pas faire du retour au dépôt un chemin de croix, il devinait déjà la chanson qui l’attendrait jusqu’à la fin de sa carrière.
Il décida de lui parler doucement. On ne sait jamais ce que comprennent les animaux quand on leur parle doucement, peut-être beaucoup plus qu’on ne s’imagine, peut-être bien au-delà de ce qu’on croit leur dire, quand ce serait un lion affamé, un escargot de bruyère, un corbeau de fable. Parler doucement, user de la flatterie, de la persuasion, comme avec un enfant qui ne veut pas manger, comme dans les vieux contes d’antan.
Il parla longtemps. Et comme prévu l’oiseau comprit. Il ne sut pas ce que l’oiseau comprit, mais il sut que l’oiseau comprit. Il avait fallu toute la nuit de monologue et déjà les premières lueurs de l’aube commençaient à faire apparaître la ligne des héberges avoisinantes ; ce sont toujours les premières lueurs de l’aube qui le font, et personne n’écrit jamais sur les secondes lueurs de l’aube qui en conçoivent une jalousie secrète, mais malheureusement une fois de plus cette histoire se termine aux premières lueurs et les secondes attendront leur tour.
L’oiseau comprend, se gonfle d’importance, s’ébroue de noirceur, et soigneusement commence à dépiauter le camembert un peu trop plâtreux à son goût, mais il le fallait plâtreux pour l’usage que Fox lui destinait. Il y trouve la fève tant recherchée, s’écrie vive le roi, et la laisse tomber avec dédain dans la bouche d’égout au pied de l’arbre.
Tel est pris qui croyait prendre.

Nouveau roman
On aurait pu décider que ce serait un camembert plutôt qu’un comté dans ce conte, encore que la préhension au bec d’un très coulant puisse paraître trop malaisée à concevoir et pire encore à réaliser, mais après tout il n’est pas interdit de se placer dans une sorte d’entre-deux, entre le plâtre industriel affublé du nom de camembert et l’affinage longuement maturé dans le secret des bactéries aussi gourmandes que normandes, et cet entre-deux rendrait l’histoire plausible.
Un bec, un long bec jaune sur une masse noire de plumes au cri rocailleux, vol antipathique et noir sur nos plaines, mais le bec du corbeau est-il jaune ? Brun peut-être ou gris cendré, n’est pas merle qui veut ni Corneille à Rouen. Ce sera donc un corbeau à bec pourpre comme on n’en trouve pour ainsi dire jamais.
Quel arbre ? Un arbre perché, bien entendu. Mais faut-il un arbre ? Dans ce pays où de noirs corbeaux volent des camemberts entre-deux, il y a sans doute des arbres perchés pour déjeuner. Il sera donc planté là, dans le pré en pente, descendant vers un ruisseau inutile, car dans cette histoire tous les ruisseaux sont inutiles et celui-ci en particulier, bien que ce soit le plus proche de l’arbre où s’est posé l’oiseau de jais. Autour de l’arbre tourne depuis le début le renard qui attend son heure, entre chien et loup. C’est un lent manège interminable et roux, qui justifie à lui seul la présence des autres personnages, car ce sont bien des personnages, le camembert, le corbeau, l’arbre. Il ne faut pas les prendre pour des accessoires, des décors, des ustensiles, des figurants, ce sont des personnages et comme tels ils font ce qu’ils veulent, ce qu’ils croient vouloir, ce qu’ils peuvent : le camembert odore, le corbeau croasse et l’arbre croît.
Mais il pourrait s’agir d’une circonstance où le corbeau le tiendrait dans son bec, le fromage, et ce serait une bonne hypothèse qui, ajoutée à la faim qu’on peut imaginer tenailler le renard pour qu’il tourne ainsi, fait de notre théâtre une scène véridique. Maître Renard a faim et le camembert émoustille son odorat de renard, et l’on comprend ainsi sans risquer d’erreur de jugement trop excessive que le renard tourne dans l’attente d’une échappée belle.
Il faut alors tenter de réfléchir à la pensée du renard, Maître Renard, toute entière tournée vers les lois de la gravitation universelle et de la chute des corps réunies, dans les limites raisonnables du principe de la réflexion sur la pensée, a fortiori d’un renard qu’on ne connaît même pas. Car s’il est un domaine difficile à concevoir, c’est bien celui du dialogue qui va s’établir entre l’oiseau noir et le mammifère roux.
Qu’importe au fond qui le mangera, ce camembert, puisque de toute façon ce ne sera ni vous ni moi.

Romantisme sublime
Le gigantesque orage se fatiguait de sa propre férocité et les cataractes du ciel prenaient un air de cascade alanguie. L’oiseau noir avait su tromper la vigilance du jeune berger étourdi et s’était enfui à tire d’aile vers le soleil renaissant d’entre les nuées, emportant son trophée : bien plus qu’un fromage, un caprice des dieux. Il avisa le plus noble des chênes de la contrée, qui résistait impérial aux orages apocalyptiques malgré la horde de roseaux qui le cernait, et se percha sur la plus haute branche juste à côté du rossignol de la chanson.
En déployant ses ailes l’oiseau faisait de l’ombre à toute la plaine dans le soleil couchant et l’arc-en-ciel glorieux, et les éclairs noirs de ses plumes éclaboussaient les dernières gouttes. Tout en bas du plus loin du contrebas, plus petit dirait-on qu’un limaçon, passa en se pavanant néanmoins Maître Renard dans sa cape flamboyante. L’univers entier séparait semble-t-il ces deux là, de la terre au ciel, de l’abîme au paradis, de l’obscurité à la lumière.
Maître Renard salua le prince des ténèbres et, tout vibrant de passion, lui témoigna son admiration, sa sidération, sa soumission, sa foi. « Il ne tient qu’à vous, empereur de la nuit, de faire tonner votre grandeur plus haut que la tempête en fuite ».
Ivre de certitude grandiose, le corbeau fit grincer sa crécelle et le fromage tomba du paradis en enfer.

jeudi 31 mai 2018

LE CARNAVAL des Animaux #4 - Le retour du Rhinocéros (Poème)




Ceci est un poème en voie d’apparition.

Il me faut un animal sans hésitation.



Ce sera Otto le rhino, Rhinocéros.

Alors moi qui ai peur des animaux féroces,

Me voici fourvoyé, je tombe sur un os !

N’aurait-il pas déjà squatté Pirandello,

Otto ?

A l’oreille on me dit que c’est chez Ionesco,

Plutôt,

Que le rhino pataud a planté son drapeau.

Sans trêve ni repos,

Roumain et Italien tous deux je les confonds

Dans le tréfonds

De mon cerveau

Pour qui donc forcément c’est la faute à Otto,

Ce rhino féroce un rhinocéros qui pique

Mastodonte cornu de la corne d’Afrique

A ne pas mélanger à l’éléphant d’Asie

Surgi d’on ne sait où dans cette poésie.



En Afrique et Asie vivent les éléphants

Quand de l’Afrique seule est issu le rhino

Qui pourtant saura bien avoir le dernier mot

Car il est rhino noir et il est rhino blanc.



Malheur à toi rhino ! Le rhino blanc est mort

Sans le vouloir.

Et c’est trop fort

Sans le savoir

Qu’il n’est pas rhino noir.



Dernier des mohicans c’est rosse

D’être le dernier des rhinocéros.



Je dois te remercier de ta belle attention

Car ce poème est en voie de disparition.


jeudi 17 mai 2018

LE CARNAVAL DES ANIMAUX #3 - La disparition


LE CARNAVAL DES ANIMAUX #3 
La disparition

Petite annonce.


Recherche chatte angora sans queue ni tête enfuie de la maison depuis douze siècles, vingt-sept années, cinq mois, dix-neuf jours, treize heures, vingt-deux minutes. Pour les secondes, je demande un délai supplémentaire. Œil torve de cowboy et démarche chaloupée de sioux. Nombreux antécédents judiciaires mais pedigree irréprochable, elle descend du Shah d’Iran par sa mère et de la cour des miracles par son père. Forte récompense en haricots secs de culture raisonnée. Discrétion assurée. Canidés et Ayatollahs s’abstenir.

dimanche 6 mai 2018

Le CARNAVAL DES ANIMAUX #2 - Une fable animalière


LE CARNAVAL DES ANIMAUX #2

 Une fable animalière

1.1.              Les prémices

Trois gros animaux : Rhinocéros, Requin marteau, Boa
Trois petits animaux : Fennec, Poisson rouge, Ver de terre
Trois métiers : Paysan, Garde-forestier, Peintre en bâtiment
En choisissant un gros animal, un petit animal et un métier, ne peut que surgir une fable hautement morale. La voici. Mais d'abord, il faut choisir un titre.

1.2.              Le titre

Le ver de terre, le requin-marteau et le garde-forestier.

1.3.              La fable.


Le requin-marteau ne se sentait pas trop dans son assiette depuis qu’un garde-forestier parti à la pêche au gros pendant ses RTT s’était écrié en le voyant exhiber son aileron avec suffisance : « mais il est fou ce marteau ! ». On l’eût traité de Bassan ou de quincailler qu’il n’eût pas été davantage humilié. Lui le roi des mers voici que la rumeur enflait comme un tsunami dans l’Océan Indien, tous répétaient l’inexorable phrase proférée par le marin d’eau douce et la houle la portait d’un continent à l’autre.
Forcément le requin était amer, et il décida de la quitter, la mer, pour aller s’expliquer face à face avec le touriste malfaisant, lui dire son fait, lui faire sa fête à sa façon à lui, le marteau sans maître. Renseignements pris, tous les requins ont un service de renseignements très performant c’est bien connu, il remonta des fleuves, des rivières, des torrents, plus affairé qu’un saumon allant frayer, plus obstiné que la tortue de la fable, et se fraya lui aussi un passage jusqu’au petit étang où se mirait la maison du garde-forestier.
Il lui fallait encore franchir le dernier décamètre qui le séparait du séjour qu’il apercevait à travers les larges baies vitrées, un décamètre de pelouse plus verte que toutes les algues de l’océan, mais sans la moindre flaque pour respirer. Il avisa un ver de terre qui passait par là histoire de s’aérer les idées. Les vers de terre passent toujours par là quand ils veulent s’aérer les idées. C’est bien beau de creuser des galeries parmi les racines, les bulbes, les rhizomes, les tubercules, mais de temps à autre il faut se tortiller au bord de l’eau.
Le requin lui demanda le meilleur chemin pour entrer dans la maison, et devant l’air un peu emberlificoté du ver, lui raconta toute son histoire. Ressentant des vibrations venues de l’eau mêlées de bulles et de vase, le ver de terre reprit aussitôt son travail de sape parmi les tubercules, les rhizomes, les bulbes et les racines et disparut dans le précieux humus de la pelouse anglaise.
Ô toi l’ami qui répand la terreur, accepte l’humiliation portée par le vacancier inculte, ou bien tu pâtiras de celle du ver de terre indifférent.

mercredi 25 avril 2018

LE CARNAVAL DES ANIMAUX #1 - Le chien qui parlait


LE CARNAVAL DES ANIMAUX #1

Le chien qui parlait


C’est l’histoire du chien qui parlait. Tu sais bien, il y a de ces chiens, tant ils ont le regard vif, la compréhension claire, qu’à les voir tu penses qu’il ne leur manque que la parole. C'est d'ailleurs ce que tout le monde dit en hochant la tête et en sachant bien que ce n'est pas possible: "il ne lui manque que la parole". Il y a du monde qui ferait mieux de se taire.

Ce chien là, c’était bien mieux que tout, la parole ne lui manquait pas en cela qu'il parlait comme toi et moi, enfin toi je ne sais mais moi je parlais comme lui. Et il se mêlait sans cesse de nos conversations. Si nous parlions politique, il coupait nos amis dans leurs prises de position et leur demandait ce qu’ils pensaient de la nourriture vegan, si nous parlions cinéma il n’en avait que pour Lassie, Alain Chabat et Beethoven, et si nous nous réfugiions dans la littérature il détestait Colette et sa chatte ; bref il n’y en avait toujours que pour lui.


Sans compter qu’il était incapable de tenir sa langue, déjà qu’un chien sans parole l’a toujours bien pendue, alors lui, tu penses ! Comme il avait oublié d’être un imbécile, il savait mieux que quiconque tous les petits secrets inavouables que chacun traînait en lui et bientôt tout le quartier, toute la ville, tout le pays ont été mis au parfum de la maison. Quand parfois nous nous étonnions de telle ou telle rumeur, la réponse était la même, « c’est le chien qu’a dit ».


Alors nous l’avons noyé.

lundi 16 avril 2018

UN CONTE DE FEE

L’œil du cyclone

Je suis agent d’entretien à la centrale atomique. Tout le monde m’appelle Vladimir. Je n’ai pas de nom de famille. On m’a trouvé le soir de la Saint-Vladimir emmailloté tant bien que mal et c’est une chance qu’on ne m’ait pas trouvé la veille. Je vis dans un gourbi à la lisière de la ville. Assez tôt j’ai commencé à aider les voisins, puis les gens du quartier, de petits travaux insignifiants qui rendent bien service. Je n’ai rien étudié mais j’apprenais bien.
 
C’est ainsi que je me suis trouvé cet emploi. Tous les travaux subalternes et peu gratifiants mais indispensables à la bonne marche générale m’incombent et je les accomplis à mon rythme sans avoir à rendre compte, du moment qu’ils sont faits. La dizaine de cadres qui tient la tête de l’usine se repose sur moi pour tous ces détails et chacun pense que je suis à son service exclusif.

Depuis deux ans, j’ai une amie. Elle vient souvent, reste avec moi deux ou trois jours puis disparaît, toujours enjouée et tendre. Je devine qu’elle n’est pas de mon monde, à sa façon d’arranger la disposition de mes affaires dans mon gourbi, mon palais.

Mon cerveau n’est que du vent, une brise légère et douce, et seul mon corps connaît ce qui me fait travailler, les gestes précis ou le coup d’œil expert. Ce soir mon amie est là mais je dois m’absenter pour la nuit. Un exercice surprise commence à la centrale et la présence de tous est requise. Comme toujours je n’aurai rien à faire sinon regarder ces messieurs boire : les exercices sont le prétexte à des libations loin des familles. Pourtant, il règne une atmosphère de complot dans la grande salle. Chacun des dix pontes me prend à part et me confie une tâche, ce qui m’en fait dix à accomplir en secret pendant la nuit. Sans rien savoir, je vois bien qu’elles sont incompatibles entre elles. Nul besoin de compétence : une vanne doit être ouverte ou fermée, et non les deux à la fois.

Transparent à leurs yeux, ils n’hésitent pas à répondre à mes questions me croyant leur confident. Par recoupement je comprends que le Grand-Chef-de-la-Capitale-de-Toutes-les-Provinces doit venir le lendemain matin et que chacun tente de saboter le travail de ses chers collègues afin d’apparaître au dernier moment et devant le Grand Chef, surnommé le Tsar tant il est redouté, comme le sauveur ultime. Histoire de devenir enfin seul Calife de l’usine.

La brise légère qui me sert de pensée se met à souffler en rafales, signe annonciateur de tempête. Il me faut surveiller la nuit de près, je suis le lampiste de cette affaire. Je me faufile dans la salle de contrôle où personne ne me remarque bien que m’ayant vu, de l’avantage de la transparence prolétaire. Les beuveries battent leur plein. Les écrans de surveillance semblent en détresse, ils clignotent comme jamais, des signaux sonores s’entrecroisent, des voyants grillent sous mes yeux, l’alcool de grain continue de brûler les gosiers insatiables. Soudain une sirène se met à hurler, et cette fois plus personne ne peut l’ignorer. Les dix ivrognes, car ils ne sont plus ni chefs ni ingénieurs ni savants, juste des ivrognes, sont au diapason des écrans et clignotent d’incertitude. Plus aucune manœuvre ne peut interrompre l’emballement du réacteur, chacun ayant provoqué de quoi empêcher les autres de ralentir la fission ; les crayons de combustible commencent à fondre.

Mon amie m’attend devant la centrale dans un petit café que nous aimons bien. Il y a désormais danger mortel pour elle, seule la salle de contrôle est protégée d’un accident majeur. Cette idée me donne des ailes et me propulse aux tableaux de commande, tout à coup je sais quoi faire, je ne sais pas pourquoi je le sais mais je le sais, à force de les voir pianoter et entendre ânonner les consignes. Il faut pousser huit boutons poussoirs (forcément) dans un ordre bien défini pour que les circuits de vapeur se remettent en route et que les alternateurs repartent à pleine puissance. L’opération prend une heure sous les yeux effarés des chefs devant ce qui ressemble à un barbarisme technique majuscule, une hérésie capitale.

Les rafales de vent dans ma tête sont devenues un véritable ouragan qui balaye tout, seule importe la survie de ma belle. Et, c’est magique, les écrans s’apaisent, la sirène se tait. Toute cette énergie balancée dans le réseau à grand renfort d’alternateurs poussés à bout permet de ralentir enfin le processus d’autodestruction, de solidifier les bouts de crayon déjà perdus et de laisser le temps de trouver une solution durable, car tout dépend désormais de la bonne volonté des matériels sollicités au-delà du raisonnable. J’aurai de la chance, le pays aussi, la panne interviendra trois semaines plus tard quand tout aura été mis à l’abri.

Le cyclone mental est à son comble quand arrive enfin le Tsar. Je vois à leur regard à qui mes chefs vont tous faire porter le chapeau, pour une fois d’accord. Il convoque tout le monde dans la grande salle, je ne peux me défiler. Des appariteurs musclés me placent au premier rang. Le Tsar et son escorte entrent sur l’estrade. Le cyclone vient de passer en catégorie cinq, aucun œil en vue. On m’a souvent expliqué que l’œil du cyclone n’est pas le pire moment de la catastrophe, mais le meilleur, celui où l’on croit que tout s’apaise pendant quelques heures avant que tout ne reprenne plus violemment que jamais, et dans l’autre sens. Œil ainsi doublement trompeur.

Dans l’escorte du Tsar, une fille. Stupeur, c’est mon amie. Silence total en moi, le vent vient de tomber, m’y voilà dans ce fameux œil comme une glaciation de l’esprit. Paralysé, terrifié, statufié. Tant de question surgissent qu’aucune ne franchit le seuil de l’exprimable. Je n’entends pas le discours du Tsar où chacun en prend pour son grade à voir leurs têtes basses mais comme je n’en ai aucun, de grade, il n’est pas question de moi.

Le voici qui me demande de monter sur l’estrade. Une force obscure me soulève et me pousse sur le petit escalier latéral. Je suis debout dans le projecteur et dans le silence de mort de ma tête. Elle est là, tout près qui me regarde sous ses cils immenses et tendres, ils sont tous là en bas qui me regardent comme un peloton d’exécution, il est là le Tsar qui me regarde d’un air circonspect. Pourtant c’est bien lui qui me parle, qui me félicite, qui me fait applaudir par ceux-là même qui ne me voyaient même pas il y a quelques heures. C’est bien lui qui me nomme Calife Unique de l’Usine avec mission de remettre en route le réacteur endommagé une fois maîtrisé.

Avec un à propos extraordinaire, mon amie alors se met à parler interrompant le Tsar dans sa péroraison, acte en principe insensé ; elle dit de cette voix mutine que j’aime : « Papa, c’est cet homme que je veux épouser », en me montrant du doigt. Je suis dans l’œil du cyclone et ma petite amie est la fille du Tsar. Je me souviens de la leçon : «profite des quelques heures de calme pour renforcer ce qui doit l’être, car les vents vont reprendre dans l’autre sens et tout ce qui a tenu, ébranlé, sera emporté». Voilà ce que je dois faire tout de suite, sinon pauvre de moi !

J’ai marié la fille du Grand Chef. Cerné par la haine des messieurs bien comme il faut, j’entends dans ma tête le hurlement des vents de l’enfer qui m’attendent désormais pour me descendre du piédestal où les vents précédents m’avaient porté sans que je l’aie voulu.

A nous deux, l’œil !

mercredi 4 avril 2018

NAISSANCE d'un chef-d'oeuvre

Chère Madame Nyssen,
 
Depuis que vous avez très officiellement déclaré le Père Noël « grande cause culturelle nationale », la GCCN pour les intimes, j’ai compris que malgré ma détestation de cette période de fêtes obligatoires de mi-novembre à début janvier où la solitude me pèse plus que jamais, je ne pouvais éviter de produire mon chef-d’œuvre annuel portant sur cette nouvelle divinité. Elle est chère aux grands argentiers de ce monde et plus chère encore à nos bas de laine. J’ai donc écrit l’histoire vraie du dernier des lapons et je vous en demande humblement la publication dans votre ancienne maison, Actes Sud, que vous couvez encore d’un œil attentif bien qu’occupée ailleurs.
 
Personne ne s’était soucié de narrer ces évènements tragiques survenus depuis que le Père Noël a été privatisé Urbi et Orbi, alors je me suis attelé à la tâche tel un renne à son traîneau. On sait généralement que ce bonhomme écarlate a abandonné la quiétude de son igloo et la compagnie de sa tribu, là-haut dans le nord du Nord, mais ceux qui restent ont été oublié des gazettes. J’ai fait les recherches les plus approfondies, les enquêtes les plus enneigées de ma carrière et j’ai pu reconstituer le fil de la décadence.
 
Le village s’est désertifié, et les derniers habitants ont sombré dans l’alcoolisme. Mon histoire est celle du dernier des derniers d'entre eux, qui va essayer contre vents et marées, blizzards et glaciations, de maintenir le feu dans la dernière cabane encore en état, rêvant que la vedette du coin, Santa Klaus rebaptisée Père Noël, revienne mettre du caviar dans le haddock. Son combat sera finalement une défaite.
 
C’est un récit bouleversant et mon manuscrit est semé de larmes, où l’on comprendra que le miroir aux alouettes n’est que ce qu’il est, et que la fortune des promoteurs du père noël et de ses nombreux avatars n’a que peu à voir avec la joie des enfants.
 
Veuillez agréer, Madame la ministre, l’expression de mes plus respectueuses et admiratives salutations en marche.
 
Signature illisible.
 .
Epilogue : le livre a été publié et personne ne l’a jamais acheté.

mercredi 28 mars 2018

LA CONFESSION DEL GIOCONDO


Enfin le voilà parti. Pour me pourrir la vie, on peut dire que Leonardo me l’a pourrie. Le pire est que je ne sais pas quoi lui reprocher vraiment. De précis, d’objectif, de factuel. Mais c’est là que réside le secret de la pourriture, dans le déliquescent. Nous étions copains avant cette idée stupide que j’ai eue de lui commander un portrait de Mona Lisa. Elle m’avait prévenu pourtant, elle avait résisté, soi-disant qu’elle ne méritait pas d’être affichée dans le grand salon où tout le monde la contemplerait du matin au soir, soi-disant que sa place était de rester cachée aux yeux du monde comme elle l’avait été toute son enfance. Je dois dire pour l’avoir bien connu que son père était très ennuyé qu’elle soit si belle et qu’il avait respiré en me la casant.

Belle oui, mais quand même un peu trop placide. Je ne pouvais pas lui en vouloir de sa réticence et elle m’avait prévenu en me mettant les points sur les i : « je vais devoir sortir au moins une fois par semaine pour aller prendre la pose dans ce couvent glacial où il travaille, je vais faire mille rencontres, croiser deux mille regards moins quelques borgnes, et il y en aura pour plusieurs mois, tu sais comme il est lent, ton ami barbouilleur, c’est au dessus de mes forces ». J’ai fait la sourde oreille, c’est le monde entier qui baisse les yeux quand Mona Lisa le regarde bien droit, et je dois bien l’avouer, son goût pour une vie recluse ne me plaisait pas. Où était le mal d’aller poser dans un couvent ?

Mais voilà, l’affaire n’a pas duré plusieurs mois mais plusieurs années. Et peu à peu j’ai senti que Mona Lisa y prenait goût. Elle s’est interrompue quelque temps pour accoucher et j’ai bien vu qu’elle qu’il lui tardait de se débarrasser du gamin pour reprendre ce qu’elle nommait désormais « ses devoirs », afin de me rappeler mon intransigeance en y ajoutant une moquerie imperceptible semblable au sourire qu’elle avait à ces moments là.

Les langues de vipère ont commencé à remuer, à ruminer, à railler, à dérailler. Les chuchotements sont devenus brouhaha puis rumeurs. Et de plus en plus ouvertement on trouvait qu’il fallait être bien dévot pour aller aussi régulièrement depuis aussi longtemps au couvent où logeait « il Signore da Vinci ».

J’ai lancé à ses trousses mes plus fins limiers ; j’ai soudoyé la mère supérieure ; j’ai demandé l’appui du confesseur de la communauté. Personne ne voyait rien, n’entendait rien. On m’a juste expliqué que Maria s’installait sur sa chaise et ne bougeait plus pendant que Leonardo papillonnait et virevoltait autour d’elle avec l’air affairé de celui qui va inventer le fil à couper le beurre, qu’il a d’ailleurs inventé et vous ne le saviez pas. Maria, oui, c’est le nom de ma femme, Mona Lisa fait très chic sur les faireparts et les cartons d’invitation mais en réalité elle s’appelle Maria comme tout le monde. Après trois heures de ce manège immobile, elle se levait et repartait sans un regard ni un adieu ni un sourire. Jamais de sourire. C’est tout ce que j’ai pu glaner comme tuyaux, bien cher payés.

Le mystère devenait insupportable, et je me suis décidé à enquêter par moi-même. J’ai endossé les déguisements les plus absurdes et inventé un grand sac d’histoires.  Je me suis organisé pour croiser son chemin le plus souvent possible quand elle allait ou revenait de là-bas. Tout ce que j’ai trouvé n’était que la confirmation des rapports que l’on m’avait faits : les trois heures de pose, la chaise immuable, le silence du logement.

Il fallait en finir et le temps avait trop duré. Il y avait encore un témoin qui saurait tout me révéler et que personne n’avait interrogé, qui possédait les secrets accumulés depuis plus de trois années, il ne me restait plus qu’à le rencontrer. J’ai jeté mes déguisements aux orties, j’ai mis ma grande tenue d’apparat et je me suis planté un jour de pose devant le porche du couvent de tous les maléfices. A l’heure dite, Maria est sortie et pris sans hésiter le chemin de la maison, le regard fixe, perdu comme devant quelque paysage ésotérique. Je me serai mis juste devant elle qu’elle ne m’aurait pas reconnu, apparat ou pas. J’ai poussé la porte avant qu’elle ne claque et je suis monté à l’étage sans croiser personne. Au loin on entendait résonner le chant des prières.

Je suis entré dans l’atelier. Leonardo était là qui pilait des lapis-lazulis dans du charbon, son prétendu sfumato. Il m’a vu au moment même ou je voyais les deux tableaux et nous avons été furieux de ce que nous avons vu. Lui de me voir, j’avais rompu l’accord tacite, et moi de découvrir ma femme peinte nue sur un des deux tableaux au milieu d’un paysage insensé. L’autre tableau était quelconque, Maria assise devant le même paysage, sagement vêtue, mains croisées sur le ventre comme si elle était enceinte, un vague sourire aux lèvres et le regard droit dans les yeux qui ne vous lâche pas, un tableau dont on ne parlera plus dans six mois. Mais nue, avec ce petit point sous le sein droit que je croyais être seul à connaître, et il s’imagine qu’en mettant un lac en haut de la montagne il va détourner l’attention ?

Furieux c’est peu dire, l’explication fut titanesque. Je doute que la prière des bonnes sœurs, ce soir là, soit montée jusqu’à Dieu. Il est parti tout piteux avec son tableau médiocre sous le bras et je crois bien qu’on ne parlera plus jamais de Leonardo. J’ai gardé pour moi ma femme nue, je ne l’ai pas jetée, je la cache et parfois je la regarde en secret.

jeudi 15 mars 2018

Retour sur une affaire connue de tous






Voilà longtemps que je n’étais pas venu me promener par ici. Tenir encore une fois des propos sur cette vieille affaire qui nous bassine m’a tout à coup paru intéressant. D’autres affaires sont venues réveiller celle-ci que le principal protagoniste aurait bien aimé laisser oublier. Raté.


Examinons cet homme, à la puissance planétaire, au savoir économique indéniable, aux qualités politiques reconnues, qui, de façon répétée, se trouve confronté à des accusations de comportement inacceptable avec les femmes, ou plutôt, soyons précis, avec des femmes. Un beau soir (ou était-ce un matin ?) le voilà pris par la police en fâcheuse posture dans un grand hôtel d’une grande ville d’un grand pays.


Les journaux en font leurs choux gras et la vindicte se déchaîne. Disons les choses comme en elles doivent être dites à l’horizon de mon petit bout de lorgnette. L’homme de cette affaire, puissant et riche, avait un prestige certain auprès de ma modeste jugeote. Et soudain voilà ce prestige qui s'effondre, après quelques temps de doute et d’hésitation car je ne suis pas dans le secret des alcôves et je ne sais que ce que l’on a raconté écrit et répété urbi et orbi. Un délai d’hésitation m’a semblé la moindre des choses mais je n’ai pas pu empêcher cet effondrement. Et ce n’est pas la pitoyable prestation télévisée qu’il s’est offerte après avoir échappé au pire qui aurait pu redresser sa situation. Je parle ici de sa situation dans mon estime à moi seul, individu perdu dans la foule anonyme des cerveaux titubants.


La question n’est pas ici d’examiner si je le considère coupable ou non d’un crime ou d’un délit dans la fameuse suite de ce fameux hôtel ; il y a doute pour le moins, et si je penche bien au-delà du doute je dois en rester à ce doute qui doit lui profiter comme dans toute justice digne de ce nom. Il n’empêche que son prestige est anéanti et que l’homme est rayé de mes tablettes d’homme méritant. C’est cette chute-là qui m’intéresse, qu’il faut comprendre et décrire, qui aurait dû être abordée lors de son intervention télévisée, au lieu de brandir un rapport qui ne démontre rien sinon qu’il ne peut rien démontrer.


Autant les accusateurs frénétiques m’énervent par leur combat perdu d’avance et contre-productif, autant il y a matière à faire peser sur cet homme des reproches justifiés et cohérents, qui relèvent bien plus de la philosophie, de la sagesse et de l’humanité que de la justice et de la prison. Voilà ce à quoi je travaille. J’en profiterai pour stigmatiser les faux procès et les bonnes consciences un peu trop hâtives, un peu trop éjaculatrices précoces.


Il est des choses que la loi ne pourra jamais régler. La présomption d’innocence, conquête décisive de nos sociétés, devient un enfermement pour les victimes. Et pourtant il faut toujours accepter cette présomption d’innocence, et s’il manque des preuves, la justice ne doit pas condamner, même s’il en résulte un déchirement pour ceux, pour celles surtout en l’espèce, dont la parole n’a pas suffi. Voilà les questions qu’il faut se poser avant de hurler avec les loups. Et chacun, au nom du tribunal de lui-même et exclusivement de lui-même, sera parfaitement habilité à acquitter ou à condamner sur la base des éléments qui auront été mis à sa disposition par les commentateurs, journalistes, analystes, exégètes, mais s’il vous plaît, en toute honnêteté avec lui-même. Mais ne jamais au grand jamais, se substituer au lent, besogneux, douloureux et nécessaire travail de la justice imparfaite de notre humaine société.


Voilà. C’est tout pour ce soir.

mercredi 14 mars 2018

La Chute de ROME


C’est un secret si bien gardé qu’il est devenu polichinelle : nous autres chats, nous savons toujours où se trouve notre maison. On ne me fera jamais prendre une vessie pour une lanterne et je sais que la porte fermée juste là-devant est la porte de chez moi. Quand ma mère m’a chassé d’auprès d’elle au moment des six chatons suivants, il y a tant de lunes, j’ai cru errer sans fin et sans espoir et j’en ai traversé, des orages, des avenues, des jardins et des saisons. Mais ici c’est terminé, je suis arrivé sans conteste, cette grosse bâtisse en briques un peu à l’écart du vacarme est la mienne, elle m’attend.
 
Voilà sept jours et sept nuits que je réclame mon dû. Mes miaulements sont encore un peu frêles, mais n’est-ce pas ainsi que les portes s’ouvrent le mieux ? J’ai vu entrer et sortir des petits et des grands humains, les petits me regardent et poussent des cris de petits humains, d’ailleurs plutôt accueillants et intéressés, mais les grands font comme s’ils ne me voyaient pas alors que si, et leurs cris modulés sentent le roussi.
 
Comment peuvent-ils à ce point refuser l’évidence et occuper la place qui est la mienne ? On ne leur a donc rien appris à ces gens là ? Hier j’ai tenté un passage à l’improviste, profitant d’un instant d’hésitation où l’un des deux grands humain a rebroussé chemin après avoir ouvert la porte. Mais un petit a surgi en criant « le chat, le chat », il m’a attrapé, ils sont vifs ces gamins, et le grand humain à la crinière bouclée m’a pris des mains de l’enfant et m’a jeté sur le perron, jeté, c’est le mot.
 
Perron, il m’a fallu du temps pour comprendre ce qu’ils désignaient ainsi, mais j’ai beau toujours retomber sur mes pattes le premier contact avec lui a été rude. Alors voilà, maintenant je me tiens devant et inlassablement je proteste de ma petite voix dont les harmoniques élevés finiront bien par les faire craquer. Pas question pour moi de revivre un hiver comme celui qui vient de se terminer sans feu ni lieu, sans foi ni loi, sans rien de bien. C’est mon obstination à errer vers nulle part qui m’a mené devant ma maison, elle m’y fera bien entrer un jour.
 
Au soir du onzième jour à la onzième heure, j’ai senti un frémissement. Mais déjà des signes imperceptibles s’étaient manifestés, ma mère m’avait appris à les repérer avant de me chasser : les cris modulés des humains, je sais désormais que entre eux ils nomment cela la parole, se faisaient plus doux chez les grands et parfois leur regard glissait vers moi ; les petits, surtout lorsqu’ils se trouvaient seuls sur le perron et que personne ne les surveillait, s’accroupissaient et me murmuraient des chuchotis, tendant parfois la main vers moi mais pas fou, je ne me laissais pas saisir. Un fois avait suffi. Je comprenais que mon obstination commençait à faire effet.
 
Et le soir du onzième jour, après une interminable pluie glacée de printemps commencée la veille, j’entendis des exclamations derrière ma porte, les humains n’en finissent pas de jacasser avant de faire quoi que ce soit, et au bout d’un moment je vis sortir l’un des gamins, le plus petit, avec à la main une soucoupe remplie d’une eau toute blanche qu’ils appelaient du lait, je l’ai su plus tard. Il l’a posée vers moi et m’a parlé, m’invitant sans doute à boire. Puis il s’est reculé et s’est assis sur le pas de la porte pour attendre. Quelle drôle d’idée ! Boire, après toute l’eau qui était tombé ! Et du lait ! A-t-on jamais vu un chat boire du lait ? Ma dernière souris remontait à trois jours et il me fallait plutôt de quoi jouer quelques heures avant de faire craquer les os que ce liquide indigeste. Du lait, et puis quoi encore ?
 
Seulement voilà, la question était la maison et non la gastronomie. Je ne pouvais dédaigner le signal. Alors je l’ai bue, leur soucoupe, en forçant sur les signes de plaisir que j’étais supposé éprouver. Et c’est ainsi que je suis entré chez moi pour toujours.

samedi 24 février 2018

Histoire de WOODY ALLEN


Une liste de mots : fleur, cadavre, jardin, bleu, courir, vivement, extase.
Dans cet ordre, à raison d’un par paragraphe (environ)


Voilà c’est fait. Depuis quarante années comme un métronome infatigable il nous tourne un film et nous le donne à voir. Il nous fait son cinéma.
 
Et métronomiquement nous allons nous enfermer dans une de ces vastes salles de plus en plus obscures et de plus en plus confortables, il est loin le temps du champo, afin de se croire durant 90 à 100 minutes intelligents et sensibles. Cette fois encore, sans vouloir lui faire une fleur, ce fut le cas. Certes, sur la durée, il y a eu des hauts et des moins hauts, on ne va pas crier au chef-d’œuvre à tous les coups et on est parfois légèrement déçu. Mais légèrement, tout est dans la légèreté ici, y compris face au tragique. D’ailleurs, pour qu’un chef-d’œuvre le soit, il lui faut la patine du temps, du souvenir, de la répétition et du retour. Gare à l’usure et à la déception, alors ne crions pas au chef-d’œuvre dans la précipitation et ne boudons pas notre plaisir immédiat. Car il est là, le plaisir, année après année, et ce sont nos descendants qui décideront, pour les chefs-d’œuvre. Moi j’en suis à La grande illusion, La prisonnière du désert, La nuit du chasseur, La mort aux trousses, et quelques autres, de la génération d’avant. Les temps a passé et la patine s’est imposée.
 
Ces quarante années sans véritable cadavre hormis dans certaines de ses histoires, ou plutôt cinquante années mais je ne tiens pas à me trop vieillir, ont commencé avec Annie Hall, je n’avais jamais vu de film de Woody Allen auparavant personne n’est parfait, et le métronome s’est mis en route.
 
Je suis bien conscient ici de jeter une pierre dans le jardin des féministes de tout poil et de toutes obédiences. Il leur est venu cette idée que désormais aucune œuvre de Woody Allen ne serait présentable, quarante ou cinquante années d’un travail immense tout juste bonnes à mettre au panier, avec en prime un petit crachat de mépris. Nous connaissons tous le motif de cette vindicte, les attendus, le verdict : ce monsieur a suborné la fille de sa propre femme sous son propre toit et l’a entraînée dans son lit. Ne cherchons pas à démêler la question du consentement, la cause est entendue. Elle est en tout cas très compliquée et je ne mettrai pas le doigt dans cet engrenage, ni pour ni contre. Je décide ici que la cause est entendue sans sous-entendu. Les faits datent un peu mais tout le monde aujourd’hui se réveille et réclame un bûcher de celluloïd.
 
Du calme s’il vous plaît ! Ai-je tenté de minimiser la faute ? Ai-je justifié quoi que ce soit ? Où sont les excuses foireuses et les arguties tendancieuses et hypocrites qui transformeraient cette faute morale grave en péché véniel et subalterne ? En réalité, je ne connais rien de cette sordide affaire et je me contente ici de croire sur parole ce qu’en disent les bonnes âmes outrées de ce comportement odieux. Ne comptez pas sur moi pour venir défendre l’ogre sous quelque prétexte que ce soit, et je veux bien moi aussi hurler avec les loups et même y aller de mon petit crachat tout bleu. Ainsi Monsieur Allen, vous voici mis en examen devant le tribunal de moi-même pour abus d’autorité caractérisé, mise en souffrance de la plus adorable des femmes, la chère Mia Farrow, et relations sexuelles avec une mineure de moins de, ah, je ne sais plus l’âge de la donzelle, mais il est certainement très bas. Pour cela et plus encore, monsieur Allen, vous êtes condamné au nom de moi-même, et toute votre œuvre passée présente et à venir ne constitue en rien une circonstance atténuante.
 
Je serai difficilement plus clair. Voyez, ce n’était pas la peine de se mettre à courir dans tous les sens. Je ne suis pas la justice des hommes. Celle-là est installée dans ce qu’on nomme des tribunaux, avec tout le décorum assorti. Magistrats, officiers, avocats, charge et décharge, contradictoire et plaidoiries, argumentaires et témoins s’y croisent et s’y confrontent et parfois en surgit, à titre provisoire et circonstanciel, une vérité, à la surprise générale. C’est l’idée, et si on peut rêver mieux, il y a pire. Elle devra se charger, ou s’en charge déjà, du cas Woody et de la souffrance Farrow. Elle ne m’empêche pas d’en penser ce que j’en pense et de mettre Woody à mon petit pilori personnel. Condamnation sans peine et sans conséquence mais qu’importe. Je ne suis pas non plus le justicier du Far-West aux colts d’or plus rapide que mon ombre. A chacun son job.
 
Voilà tout. Je vois que nombreux sont les justiciers en goguette qui veulent en découdre au mépris de toute règle de civilisation, et qui veulent, au nom de leur justice à eux car ils se prennent pour dieu sans se rendre compte qu’il n’existe pas, me priver du plaisir d’aller voir et revoir chaque année un ou deux films de Woody Allen dont le dernier opus d’avant-hier soir, une roue merveilleuse. Je les invite vivement à se souvenir que Caravage était un voyou et un assassin de la plus basse espèce ; ses tableaux sont-ils des croûtes à brûler ? Et Villon ; devrait-il passer au pilon sous prétexte de gibier de potence ? Et Molière lui-même, le grand Jean-Baptiste de Pézenas, n’a-t-il pas suborné Armande Béjart, la fille de sa femme Madeleine, sous son propre toit, dans son propre théâtre ? Quant à Platon et les petits garçons, c’est une très longue histoire et qu’on ne vienne pas me dire « o tempora o mores », sinon je vais hurler à l’excuse foireuse et à l’argutie tendancieuse, comme certains en recherchent pour Woody et ses comparses. J’en passe, et des meilleurs.

Alors condamnez tant que vous voulez, proclamez votre détestation, demandez à la justice instituée d’agir si elle le peut, civile ou pénale comme vous voudrez ou pourrez, mais de grâce ne me privez pas, moi et tous les autres, de ce que ces artistes, ces créateurs, ces inventeurs, aussi répugnants puissent-ils être, me procurent parfois, l’extase.

mardi 2 janvier 2018

LA GLADIATEURE DE DIRE-DAWA


Aliénor respirait mal dans le taxi hors d’âge. La chaleur sans doute. Elle se doutait bien qu’il la baladait à travers la ville pour faire tourner le compteur mais on lui avait alloué un budget illimité alors ce n’était pas grave, elle jouait son rôle de touriste éberluée à la perfection. Elle en profitait pour tenter de réveiller ses lointains souvenirs, cinquante ans, exactement cinquante ans, au mois près, qu’elle était partie d’ici. Cinquante ans sur lesquels étaient passées famines, guerres civiles, dictatures, comment reconnaître quoi que ce soit dans ces rues sinon la poussière et le délabrement. Au moins le pays était tranquille, en apparence.

Elle ne retrouvait rien. Le taxi aurait été dans une autre ville qu’elle ne serait pas plus perdue. La promenade s’éternisait et la fatigue du voyage aidant, Aliénor s’assoupissait dans la chaleur et une légère sensation d’irrémédiable, laissant peut-être échapper quelque indice, on ne le saura jamais.
 
Le taxi s’arrêta enfin à trois-cents mètres du point de départ, devant l’adresse qu’elle lui avait montrée, griffonnée sur un papier. Là se trouvait le collègue qu’elle devait rejoindre pour la suite de la mission et elle regroupa aussitôt de mémoire toutes les données dont elle aurait besoin pour la réunion. La vague de nostalgie disparut devant le retour de la professionnelle endurcie qu’elle était.
 
Elle se battit avec la portière de la guimbarde et le chauffeur, enchanté du large pourboire, s’empressa de la fermer d’un geste délicat connu de lui seul. Il lui indiqua l’entrée de l’office et repartit dans un nuage mélangé de gazole et de poussière. Elle poussa la grille, suivit l’allée pavée entre un jardin et le mur, et sonna en bas de l’escalier. Le collègue apparut et lui fit signe de monter. 
 
Visiblement les autres étaient déjà là et on l’attendait. Arrivée sur le palier en fer dont la peinture subsistait ici et là entre la rouille envahissante, elle jeta un coup d’œil vers le jardin, petite respiration mentale avant d’entrer dans le vif du sujet et dans la salle de réunion.
 
Soudain, il n’y a plus de réunion, plus de vif du sujet, plus de données professionnelles. Cinquante années se sont rembobinées comme de rien et la chape des souvenirs vient de tomber. L’arbre au milieu du jardin est bien cet arbre qu’Aliénor connait, le grand sycomore ombrageux. Le déploiement des branches deux à deux à partir du Y initial, parfaitement réparti sur le tour, et le feuillage au léger tremblement même sans un souffle d’air, il n’y a pas un autre arbre au monde que celui-ci, qui a écouté des mois durant ses pensées et ses secrets, et qui doit encore se souvenir du départ précipité, du malheur, de la survie.
 
Et puisque c’est lui, alors ce mur qu’elle a longé est celui de la maison, sa maison. Il y a la boutique de l’italien au rez-de-chaussée, et à l’étage la grande pièce derrière laquelle, elle le sait maintenant, on trouve la cuisine, la douche, la chambre. Rustiques mais heureuses, un temps.
 
Tout à coup elle se sent incapable d’avancer, de faire un pas vers ce qui ressemble bien plus à son passé qu’au présent pressant, incapable de faire le tri. D’ailleurs personne ne lui demande de faire le tri. C’est le passé maintenant qui est là, qui s’est faufilé dans son cerveau et a pris toute la place. Que font ces gens autour de la grande table à la regarder d’un air perplexe, que fait donc ce collègue à la fois prévenant et agacé, doit-elle aller chez l’italien pour qu’ils mangent, mais ce n’est pas l’heure et elle se sent si fatiguée. Le malheur vient juste d’arriver et elle doit fuir en vitesse.
 
Pourtant Aliénor ne recule pas et elle entre en réunion comme dans une fosse aux lions.

lundi 11 décembre 2017

Il était une fois la CITOYENNETÉ

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C’est un gros mot très vulgaire, je sais, mais aujourd’hui je suis d’humeur vulgaire.

Citoyenneté donc, citoyen toi-même.

Notre bonne vieille Révolution, pleine de terreur et de têtes coupées, un vrai film américain il ne manque plus que les poursuites en voiture, a commis une erreur fondamentale lorsqu’elle a réveillé l’idée de citoyenneté endormie depuis les antiques romains, comme la belle dans son château.
Elle a décrété, la Révolution, que la citoyenneté se décrétait, et que tout le monde serait citoyen, volens nolens (comme ils disaient, les romains). D’où naturellement le film gore et les têtes coupées qui s’ensuivirent.

La vérité est que la citoyenneté est un acte voulu. Et non le contraire exact, une situation subie. On ne naît pas citoyen, on n’est pas citoyen, on se veut citoyen. Et qu’importe le cercle concerné : citoyen du monde, citoyen d’Europe, citoyen de Trinidad et Tobago, citoyen de Gennevilliers ou de Rueil-Malmaison, citoyen de la SNCF ou de Renault et compagnie et de leurs Comités d’Entreprise, citoyen de l’ O.M. (on m’a suggéré de parler du PSG, mais non, il ne faut quand même pas pousser).

A quoi sert d’être citoyen ? A rien. Enfin presque à rien. Quand on est citoyen, on paye des impôts, on paye la sécu, on paye des amendes, on paye son loyer, on paye, on paye on paye, et quelquefois même on cotise volontairement. Cela permet d’avoir aussi un salaire mais pas toujours. Si on ne tombe pas malade, chômeur, indigent, impotent, grabataire, on ne rentre pas dans ses frais. Pas de «return on investment».

C’est vraiment une mauvaise affaire d’être citoyen.

Voilà pourquoi, et je m’en vante, je suis fier d’être citoyen.
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mardi 28 novembre 2017

LA RENCONTRE HASARDEUSE


« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde ».

Tu en connais beaucoup, toi, des gens qui se seraient rencontrés autrement que par hasard ? Même un rendez-vous pris de longue date avec un personnage inconnu ou important, programmé en heure et soigneusement noté dans un calepin doré sur tranche, relève dans sa genèse du hasard. Pourquoi ce personnage là plutôt qu’un autre, pourquoi est-ce lui qu’il a fallu solliciter, pourquoi est-ce lui qui occupe ce poste ou la fonction ou le territoire ou je ne sais quoi mais qui en tout cas m’impose de prendre rendez-vous avec lui ?

C’est bien le hasard qui a fini par le placer là sur mon chemin tout comme c’est le hasard qui m’a entraîné sur ce chemin-ci et non sur ceux-là, si je remonte assez loin. N’essaye pas de parler de logique, la logique ne déroule ses tenants et ses aboutissants qu’une fois que le hasard a cessé de parler, n’essaye pas non plus de lui donner un nom, au hasard, il n’en a pas sinon celui-ci, justement, hasard, qui lui va très bien.

C’est donc bien par hasard qu’ils s’étaient rencontrés, et sans avoir pris rendez-vous, loin s’en faut. Aucun des deux ne connaissait l’existence de l’autre avant ce moment précis. L’une et l’autre courait chacun sur leur trottoir respectif de leurs rues perpendiculaires et se sont violemment percutés à l’angle du carrefour. Elle qui faisait son jogging matinal avant de sauter dans sa tenue d'executive woman, et lui qui était déjà en retard pour un entretien d’embauche décisif.
 
Ni l’une ni l’autre ne faisait jamais les choses à moitié. Quand elle décidait un licenciement, c’est toute l’usine qui était rayée de la carte. Quand il était mis au chômage, il insultait assez sa hiérarchie pour se griller sur le marché du travail pour au moins dix ans. C’est dire à quel point le choc fut violent. Traumatisme crânien pour la cost-killeuse, double fracture de l’épaule et du genou pour l’employé sanguin. Pressés par une agitation médiatique du côté de la place de la République et gênés par les embouteillages qu’elle provoquait, les pompiers les emmenèrent aux premières urgences accessibles du même hôpital, dans la même ambulance, en état d’inconscience avancée.
 
Elle se répétait d’une voix pâteuse les premiers mots qu’elle avait prévu de dire à la réunion où elle n’irait plus, et lui entraînait sa main valide à la poignée dont on lui avait dit qu’elle serait essentielle pour le succès de l’entretien. C’était bien la peine, lui qui avait pris rendez-vous depuis longtemps avec ce personnage important et inconnu, programmé le lieu, la date et l’heure et tout noté sur son calepin doré sur tranche, ce personnage important qui se trouvait par hasard sur son chemin et dont dépendait le prochain morceau du reste de sa vie. Et voilà qu’il ne le verrait jamais. 
 
C’était bien la peine , elle qui s’était ménagé une pause une heure après le début de la réunion pour un aparté avec la DRH, celle-ci devant recevoir une possible recrue prometteuse malgré ses antécédents agités, il lui fallait justement un chef de projet sanguin, marre des chiffes molles à la fin. Et voilà qu’elle ne le rencontrerait jamais.
 
Ils ont été placés dans deux chambres voisines. Ils guérirent, ils se marièrent, ils eurent beaucoup d’enfants, et leur association professionnelle est une des plus belles réussites de ce pays.

le 27 septembre 2016

PS. L’incipit est de Denis Diderot (Jacques le fataliste et son maître)