jeudi 23 mars 2017

IMPOSSIBLES RENCONTRES


Où l’on va croiser un chat, des gratte-ciel, le paquet de farine et des tickets de métro ou de cinéma, un homme et une femme, et le reste à l’avenant (quelques titres de films aussi).

1.    Première conjugaison : la 2ème personne du singulier.

La nuit avait été tourmentée et tu avais du mal à te sortir des cauchemars qui tournoyaient encore pendant que tu te faisais chauffer le thé. Il était déjà tard et le soleil avait eu le temps de chasser l’ombre des gratte-ciel. Un coup d’œil par la fenêtre t’avait montré que le monde battait son plein et que ta présence n’y avait vraiment rien de nécessaire : les voies enchevêtrées du RER, la Défense et la rondeur du CNIT, la rue devant ton pavillon le dernier de tout le quartier en pleine frénésie bétonnière, les gens qui vont et viennent sur ton trottoir comme justement cet homme et cette femme qui se croisent sans un regard alors que tu comprends dans ton brouillard qu’ils auraient été faits l’un pour l’autre.

Quelle drôle d’idée ! Mais ton thé est déjà trop infusé et tu oublies la fenêtre et la question qui te venait, pourquoi faits l’un pour l’autre ? Tu ouvres le placard à pain rassis de la veille, tu aimes le tremper dans ton thé le matin, et tu rattrapes de justesse le paquet de farine mal rangé, te voici empoudré de blanc. Le geste brusque t’a fait écraser la queue du chat qui hurle et se sauve, tout va mal décidément à commencer par le moral.

Mais pourquoi étaient-ils faits l’un pour l’autre, la question te revient en boomerang, ces deux passants parmi tous les autres devant ta grille vétuste. Au fond, c’est par là que tu aurais dû commencer, te sortir d’une impression obscure et la transformer en histoire vraie, en roman d’amour, en tragédie grecque. Mais tes cauchemars de la nuit sont encore là et t’emprisonnent l’imaginaire, sors donc et achète un ticket de cinéma, tu verras, on y trouve tout au cinéma, même les passants du Sans-Souci.

2.    Deuxième conjugaison : la 3ème personne du singulier.
 
Il marchait dans Brooklyn. Oui, forcément, c’est plus facile à Brooklyn, surtout quand on se promène sur Brooklyn Heights et qu’on regarde vers l’ouest. Il voyait la Manhattan Skyline : elle a fait le bonheur des photographes, des cinéastes et des touristes. Appareil photo en bandoulière il va ajouter la profusion à la profusion, contre-jour sur l’East River sur fond de Statue de la Liberté et de gratte-ciel.

Il n’y a pas un chat sur la promenade à cette heure-ci, qui a dit que New-York grouillait de monde vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il se laisse aller à son péché mignon et il mitraille, il mitraille le Pont de Brooklyn encore fluide, il mitraille les hélicos déjà en chasse, il mitraille les bancs publics esseulés et même cette femme qu’il n’a pas vue et qu’il découvrira le soir venu en transférant les photos sur son Mac.

Elle le regardait d’un air apeuré, c’est du moins ce qu’il lui sembla en agrandissant l’image à l’écran, mais pourquoi donc ? Il est vrai qu’il n’avait pas sérieusement nettoyé le paquet de farine qui lui était tombé dessus du haut du placard de sa kitchenette mal fichue, les bed-and-breakfast de New-York ne sont plus ce qu’ils étaient, préparer son thé y devient un sport de combat. Il devait avoir étrange allure avec son visage de clown blanc et sa veste d’Auguste.

Il comprit alors pourquoi en descendant du haut perron, Dieu qu’ils sont hauts les perrons de Brooklyn, quelqu’un ce matin là lui avait spontanément offert un ticket ce qui lui avait permis de rentrer par le dernier métro.

3.    Troisième conjugaison : la 1ère personne du singulier.

Je m’appelle Auguste et j’aime les chats. Chaque fois que je raconte une histoire, je trouve le moyen d’en caser un. Alors, la contrainte n’est pas bien contraignante de faire passer un chat dans ces lignes. Il est tigré comme tout gouttière qui se respecte et on a intérêt à le respecter, il a la griffe facile et le feulement félin. C’est un chat mal élevé comme il doit l’être et je ne le changerais pour aucun chien au monde ni pour ces prétentieux de persans ou d’égyptiens.

Mais ce n’est pas de mon chat dont il s’agit ici. Il n’est venu dans la conversation que par sa présence installée sur le clavier : il aime mon clavier et grâce à lui j’ai écrit des pages que l’on a dit géniales, alors que je me contentais de regarder les caractères défiler à l’écran. Parfois, je le laissais là, à ronronner dans la ventilation du processeur et je partais m’offrir un ticket de cinéma en bas du gratte-ciel où s’était faufilé un multiplex.

Le temps d’un film, et ma copie du jour est prête, juste le temps de passer à la supérette m’acheter le thé du matin ou le paquet de farine pour remplacer celui envahi de capricornes. Je remonte en vitesse et c’est devant ma porte que je comprends, mettant ainsi en pratique l’esprit de l’escalier : je la connais, cette belle femme que je viens de croiser sans voir en sortant du cinoche. Qui est-elle déjà, et d’où puis-je la connaître ? Comment ai-je pu la manquer à ce point ? Pour en avoir le cœur net, je redescends quatre à quatre mais il n’y a plus dans la rue déserte qu’un clochard qui grogne.

Au moins il me restera un joli titre : la belle et le clochard.

8 juin 2016

mercredi 1 mars 2017

LA POMME DE DISCORDE


Le stage tire à sa fin. Ce n’est pas trop tôt. Six mois de solitude austère à m’occuper de brebis dans les pentes caillouteuse de la montagne, voilà ce que mon paternel ose nommer un stage. Il dirige la plus grosse entreprise de toute la côte ouest de la péninsule et il ne trouve rien de mieux que la succursale d’un concurrent au fin fond des terres pour m’y reléguer avec mission de me calmer. Pendant ce temps-là, qui recueille les compliments et les courbettes ? Aîné, mon mielleux de grand frère qui se voit déjà à la place du père. Que je sois le premier cadet n’est pas une raison, après tout il aurait pu envoyer Hector, le petit dernier, sa fougue aurait trouvé ici de quoi se déployer.

Toute la semaine à courir après les brebis égarées, car toute brebis a pour destin d’être un jour égarée, je les compte et je les recompte et ce n’est jamais le même nombre, à croire qu’elles font exprès. Le repos du dimanche ne vaut guère mieux. Le village en bas est désert, chacun reste chez soi et surveille le voisin, et je sens des yeux qui me suivent à travers les persiennes quand j’y descends. 
Sans la jolie brune qui fait semblant de ne pas me regarder de sa fenêtre, je serais devenu neurasthénique. Alors je traîne savate dans les ruelles, autour de la maison du sous-directeur de la succursale où loge sa fille au premier étage, l’air de rien, faisant à mon tour semblant de voir ailleurs. En fin d’après midi, je m’arrête au petit café de la place où ruminent quelques vieillards en attente.

C’est mon dernier dimanche. Demain je boucle mon baluchon et je rentre à la maison. Aîné n’a qu’à bien se tenir. En entrant dans le café, j’ai la surprise d’y trouver de l’animation pour la première fois depuis le début de mon séjour ici : quelques jeunes hommes aux yeux brillants parlent inutilement fort comme s’ils devaient être entendus de loin, et la brochette de petits vieux se trémousse toute ragaillardie. Cette ambiance insolite est due à la présence plus insolite encore de trois femmes à la beauté surhumaine debout devant le bar, on n’avait jamais vu de femmes dans un bar de mémoire d’ancêtre. Elles sont visiblement agitées, une chamaillerie sans doute, une discorde peut-être.

Je comprends les yeux brillants des garçons, les miens ne doivent pas valoir mieux.

C’est ainsi que je photographie mentalement la scène en entrant. 

Elles s’interrompent en me voyant. Je ne suis pas étonné car je sais depuis toujours que ma gueule de pâtre grec fait fureur, mais je pressens un danger. Ces femmes irradiaient malgré leur sourire crispé. Elles me font signe d’approcher, je devrais fuir j’obéis. Sur le bar est posée une pomme en or, un bel ouvrage d’orfèvrerie qui semble l’objet de la dispute, sur lequel sont incrustés en pierreries façon Fabergé ces mots : « à la plus belle ». Je ne sais pas quelle championne de la zizanie leur avait placé là la pomme, mais en comparaison celle du péché originel fait dans l’amateurisme.

Le ciel me tombe sur la tête quand elles me demandent de décider à qui revient la pomme. Qu’avais-je donc commis comme crime pour un tel châtiment, sinon traîner mon ennui comme tous les dimanches dans ce bar, jusqu’à ce dernier dimanche de mon stage.

J’essaie de gagner du temps mais j’ai déjà mon idée. Je leur demande de se présenter.

Mademoiselle A. est la plus grande. D’une impressionnante stature, un port impérial, un regard vif et perçant où l’intelligence le dispute à la connaissance, elle dégage une force peu commune et je suis certain qu’elle saurait s’en servir habilement si je lui confiais une kalachnikov. Une guerrière savante, pour ainsi dire. Ce n’est pas prudent de s’en faire une ennemie, d’autant plus qu’elle me suggère qu’elle saura chasser Aîné du palais si je le lui demande. Bon, mais son air de se croire issue de la cuisse de Jupiter m’agace et je la recale.

Madame H. est la plus enveloppante. On n’échappe pas à sa vigilance, à son attention, à sa prévenance. Très vite auprès d’elle je me sens chaud et protégé comme si plus rien ne peut m’arriver, comme à la maison lorsque près du foyer bien ronflant j’entends dehors hurler la neige et les grincements de dents. Elle me susurre que je ne manquerai de rien le restant de ma vie, que ses bons petits plats dépassent de loin l’art de tous les grands chefs réunis du monde entier. Bon, mais je comprends que si rien n’arrive plus jamais, aucun plat ne me fera sortir de l’ennui. Recalée.

La troisième ne me donne pas son vrai nom. Miss V. est le pseudo qu’elle garde depuis son séjour à Rome. Je sais depuis le début que je la choisirai. Elle n’est ni jolie ni belle, elle est la beauté dans sa transcendance, l’incarnation de l’idéal toutes humanités confondues, indescriptible, baignée dans une bulle de sensualité à mourir sur place. Je l’imagine sortir des eaux sur un coquillage juste vêtue de sa chevelure, du grand n’importe quoi dans ma tête j’en conviens, mais face à elle n’importe quel homme imaginerait n’importe quoi. Pour ne me laisser aucune chance, elle sort son atout maître : la garantie de l’amour de la fille du sous-directeur, la belle Hélène à sa fenêtre. Je n’ai aucune chance et je lui donne la pomme, me faisant instantanément deux ennemies irréductibles.

Je décide de m’enfuir sans attendre que se lèvent les vents contraires. Ce sera peut-être oublié si je reste caché plusieurs autres semaines au fond de ma bergerie ou dans quelque retraite secrète que je connais, et les deux éconduites auront d’autres chats à fouetter, d’autres Olympe à gravir. Aîné peut attendre. Trop tard et malheur à moi ! Sur le pas de la porte du café apparaît déjà ma nouvelle amoureuse, que j’aurais pourtant voulu oublier aussi. Miss V. ne lui avait pas envoyé seulement l’amour, mais encore l’énergie et l’entreprise. Elle me saisit par le bras et m’entraîne dans l’ombre, les lumignons de la place sont faiblards. Elle me chuchote que son sous-directeur de succursale de père l’a envoyée lui acheter des cigarettes, une chance unique qui nous laisse un peu de temps pour fuir ensemble. « J’ai les clés de la voiture de papa et il a fait le plein ce matin », ajoute-t-elle.

Tout ceci ne me dit rien qui vaille, a-t-on jamais vu une fille à marier sortir seule à la nuit, à la demande du père en plus ? Mais le temps presse et je ne fais pas de résistance. Qui l’aurait fait ? C’est à elle que j’aurai pu donner la pomme si je n’avais eu affaire à Miss V. Hélène est la plus jolie fille du pays ; je ne suis qu’un homme et mon cerveau n’est pas toujours au bon endroit. Je la suis, nous arrivons à la grand-route. Je vois le 4x4 garé dans une allée en retrait, prêt à partir. Miss V. a manifestement tout prévu.

Nous arrivons chez mon paternel au petit matin, à la surprise générale et au grand désarroi de toute la famille. On les comprend. Qu’est-ce qui m’a pris de la suivre ?

On connaît désormais l’histoire, les poètes l’ont chantée et les archéologues l’ont vérifiée. Le sous-directeur ameutera la concurrence, il organisera avec ses pairs un immense cartel qui viendra bloquer nos activités, avec l’aide de Mademoiselle A. et Madame H. pour une fois alliées, aide qui ne fera vite plus aucun doute mais qui pour notre malheur fera merveille.

La guerre de Troie aura lieu et nous la perdrons.

dimanche 26 février 2017

NAISSANCE D'UN TABLEAU


Paris, le 14 décembre 2032.

Madame,

Pardonnez mon audace, vous êtes sans doute trop occupée par le triomphe de votre exposition au Grand-Palais pour perdre quelques minutes à me lire. Je suis revenu de cette exposition si ému que je ne saurais vous l’exprimer que sottement, et le seul moyen qui m’est venu à l’esprit est de vous demander de bien vouloir accepter de me peindre. Que de ronds de jambes pour formuler une telle folie ! La question purement financière peut être écartée, je dispose d’un pécule qui m’est arrivé impromptu et dont je veux me débarrasser au plus vite, alors ce sera vous.
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Cette affaire de tableau me poursuit depuis des années. Je vieillis et ma descendance se fait rare. Je sens bien que je ne les intéresse plus, ils connaissent mes histoires, mes radotages, mes lubies, et même mes exploits. Car j’ai des exploits à mon actif, mais rabâchés ils deviennent soupe au lait et sansonnets. L’idée de figer une image de moi qui, presque malgré eux, se plaquerait sur leur souvenir négligé et s’y substituerait inconsciemment m’est venue, non pour ma plus grande gloire, vaine ambition, mais juste pour me dire que je ne resterai pas aussi déliquescent dans leur tête que je crois bien l'être devenu aujourd’hui.
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En voyant l’autre jour vos tableaux que vous avez choisi d’exposer et surtout les cinq ou six portraits, la décision d’être votre prochain modèle s’est imposée sans que je puisse ni veuille résister. Dans l’espoir de recevoir une suite favorable, veuillez croire, Madame, à l’expression de mon plus grand respect admiratif et intimidé.
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Paris, le 25 décembre 2032.
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Madame,
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C’est aujourd’hui noël, doublement noël. Hier votre réponse intéressée m’a été remise et je me jette sur le papier pour répondre à vos questions. Je dois, dites-vous, décrire ce que je veux comme tableau car peindre seulement ma tête ne vous suffit pas pour parler aux souvenirs de mes survivants, c’est votre formule un peu cruelle mais inévitable, il faut un cadre, des accessoires, des symboles, une posture, et vous me confiez ce travail.
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C’est très compliqué. Je ne vais pas énumérer tout ce que je voudrais mettre sinon le format des Noces de Cana ne suffirait pas. Il faut tailler dans le vif, trancher, effacer, cacher, détruire, et ne conserver que l’os. L’os à moelle, évidemment, si je puis me permettre, la substantifique. Ma tête d’aujourd’hui mais pas trop ridée, le regard de face, je les regarde, ma fille et ma petite fille droit dans les yeux et quand elles se déplacent je les suis.
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Je me tiens dans une pièce, un bureau sans fenêtre, un bureau en sous-sol, rien pour distraire de l’instant. Mais j’ai beaucoup voyagé, elles me l’ont assez reproché, de ne pas être présent quand elles l’auraient voulu. Le reproche est facile, elles n’avaient jamais besoin de moi quand j’y étais, empêcheur de danser en rond, chat pas là souris qui danse. Alors pour les voyages, un globe terrestre comme elles m’en ont toujours vu à portée de la main, prêt à pointer le pays dont on parle, dont on rêve, parfois les yeux perdus dans le Pacifique ou l’Océan Indien oubliant de venir à table. Et sur le mur, une marine, tempête sous les falaises de Saint-Jean-de-Luz ou port de La Rochelle, par exemple, tableaux dans le tableau, vertige de la profondeur.
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Et puisque j’ai évoqué les souris qui dansent en l’absence du chat, il y faudra un chat. Je suis chat, elles le savent, je ronronne et soudain je griffe sans crier gare. A chacun de comprendre ce qui s’est passé et pourquoi tout est si instable.
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Que puis-je proposer d’autre ? Il est déjà bien rempli. Je suis assis sur une chaise, non, pas un fauteuil, plus le temps passe et plus je m’affale alors qu’au moins j’ai l’air un peu droit dans mes pantoufles à défaut de bottes. On me voit écrire avec un beau stylo-plume qui a survécu à toutes les invasions de claviers et d’imprimantes, et l’encre violette que vous avez certainement remarquée sur l’enveloppe ; celle qui se répand à l’heure des vœux et des cartes de voyage.
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Il vous reste à trouver l’agencement de tout ce bric-à-brac, et moi la force de tenir la pose. Nous pourrons en parler de vive voix la semaine prochaine, j’ai d’autres choses à vous dire.
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Avec toute mon amitié naissante.

On n’a jamais retrouvé la suite de la correspondance ni le tableau commandé.

samedi 18 février 2017

UNE JOURNEE PARTICULIERE


1.    Une invention qui peut changer le monde


La journée s’annonçait mal. Hermine venait de sortir sur le pas de sa porte, histoire de prendre l’air après une mauvaise nuit et retrouver quelques couleurs, quand elle aperçut Monsieur le Baron courir tel Achille aux pieds légers malgré sa prothèse de hanche comme s’il cherchait à s’enfuir. « Cachez vous, cria-t-il en passant devant elle, tout va sauter, le calculateur a divergé ! ». Hermine ne s’inquiéta pas tout de suite, elle connaissait trop le Baron et ses appétits d’inventeur fou. Elle ne les avait pourtant jamais vu courir si vite, le vieux Nouvitt et sa canne à pommeau doré 24 carats.

En tendant l’oreille, elle perçu un grondement lointain en provenance d’Issy-les-Moulineaux où le baron avait ses habitudes mais qui peu à peu semblait enfler, comme une marée que déchaînerait un Poséidon furibard. Elle songea qu’il serait probablement judicieux de rentrer chez elle et de s’y barricader. Chose facile à penser mais difficile à faire sans personne pour l’aider, sans savoir ce qui allait advenir. Le Baron aurait quand même pu en dire davantage avant de disparaître.

Le grondement du Baron prenait son temps pour envahir l’espace et Hermine estima qu’elle disposait d’un peu de répit. Elle se résolut à appeler sa voisine Eléonor. Elle était chez elle pour une fois, délaissant sa villégiature de Saint-Omer, et elle était d’une imagination sans borne face à l’imprévu. Elles sauraient, à elles deux, faire face à la tempête virtuelle, réelle, implicite, explicite, qui s’annonçait, sitôt le péril identifié.

Madame Padekalé ne répondit pas. Hermine était pourtant certaine que sa voisine était là, elle l’avait vue rentrer il y n’y avait pas une demi-heure. C’est alors qu’elle revit le Baron repasser devant sa maison, en courant aussi vite mais cette fois en marche arrière et en criant des mots incompréhensibles. La vision fut brève mais Hermine comprit : elle remontait le temps.

2.    Épidémie


Elle ne pouvait plus compter sur Eléonor, celle-ci n’étant pas encore revenue de Saint-Omer, mais il lui restait un espoir, récupérer le Baron avant sa fuite, qu’elle soit à l’endroit ou à l’envers. Il lui fallait rejoindre la bande à Moebius et parcourir assez longtemps le chemin mystérieux pour se retrouver du bon côté des choses. Alors peut-être le grondement s’apaiserait-il.

Elle prit son parapluie et son sac et partit en direction de son envie. Bientôt quelques personnes se joignirent à elle parmi lesquelles elle reconnut Eléonor, mais Eléonor ne la reconnut pas. Puis le groupe grossit, tout le monde marchant dans la même direction et Hermine pâlit encore un peu plus en se voyant elle-même là-bas rejoindre la foule qui marchait. Elle s’en rapprocha, se rapprocha d’elle-même, mais elle ne se reconnut pas non plus, tandis qu’Eléonor qui dans la bousculade s’était retrouvée là aussi se précipita sur la nouvelle Hermine qui ne la reconnut pas mais salua le Baron qui venait d’apparaître suivi de deux autres Barons d’Issy, Nouvitt pour les intimes.

Le mal était bien pire que ce qu’elle avait imaginé au début. Il fallait mettre fin à cette épidémie de clones avant d’être envahi sans retour. Elle saisit le premier Baron Nouvitt d’Issy qui passait à sa portée et le secoua sans ménagement. Elle savait qu’il la craignait dans ses accès de violence et espéra qu’il la reconnaîtrait ne serait-ce que par peur. « Que se passe-t-il, Baron, qu’avez-vous fait ? ». Le Baron, pour échapper à la furie qui venait de l’empoigner, répondit en tremblant : « j’ai inventé la machine à remonter le temps sur le principe du ruban de Moebius ».

3.    Le voyage dans le temps


Epouvantée, Hermine relâcha le Baron, et comme on était du mauvais côté, à supposer qu’il y eût un bon et un mauvais côté, le Baron tomba dans le vide en poussant un hurlement à couvrir le grondement d’Issy. A sa suite on vit tous les barons de la foule tomber dans le vide dans toutes les directions et il n’y eut bientôt plus personne pour arrêter la machine infernale.

Hermine avait compris que tous ces gens n’étaient pas des clones mais des eux-mêmes à différents instants de cette journée et que, plus ils tournaient sur le ruban, plus ils étaient nombreux, les uns se souvenant de ce que les autres n’avaient pas encore vécu et que personne n’étant du même instant évidemment personne ne se reconnaissait. Le seul moyen de s’en sortir était de retrouver celui ou celle de la même position avant qu’il ne tombe à son tour dans l’espace vectoriel.

Comment les repérer ? Comment retrouver la maison d’où elle était sortie ce matin pour respirer un bol d’air ? Comment trouver Eléonor juste revenue de Saint-Omer, avant qu’elle ne se multiplie en marchant sur Moebius, et surtout comment mettre la main sur le dernier Baron des mohicans, avant qu’il n’appuie sur le bouton « ON » de sa machine à voyager dans le temps ?

Les inventions farfelues, c’est bien pour les poètes, pour Homère, Ulysse, Achille et les autres, mais pour moi et ma petite santé, une pilule de bonheur serait plus utile. Hermine grommelait tout en marchant interminablement sur le chemin maléfique, plongée dans ses pensées coléreuses ; elle trébucha. Étrange chose de trébucher sur le rien. Il n’y avait rien où elle avait avancé le pied et c’est cela qui la fit trébucher. Dans sa chute, elle déchira la bande tordue et partit en vrille à son tour à travers les équations folles de la machine qui grondait, elle tournoya cette éternité éternelle dont parlent les livres, perdit la notion du temps ce qui est la moindre des choses, on la perdrait à moins, et se retrouva assise sur le seuil de sa maison à côté du Baron qui fumait sa pipe, odeur détestable.

Elle le regarda sans comprendre. Derrière lui, dans la maison voisine, elle vit Eléonor s’affairer à ranger les vêtements sortis de sa valise. Le Baron, devant sa figure défaite, partit d’un grand éclat de rire et dit : « alors, on n’a pas bien rigolé ? ».

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lundi 26 décembre 2016

LA VERITABLE HISTOIRE DU PETIT CHAPERON ROUGE


C’était la plus jolie fille de la cité. Il y avait déjà longtemps que les garçons alentours la reluquaient, mais par quelque étrange mystère elle ne se rendait compte de rien, elle allait et venait tranquillement sans jamais être importunée, sous le regard attendri et attentif de sa mère qui l’élevait seule comme beaucoup de mères dans le quartier. Sa seule coquetterie était d’avoir sur elle une tache rouge, un accessoire, un vêtement, chapeau, bonnet, chaussure, sac, à chaque jour son prétexte. Un petit malin l’avait surnommée le chaperon rouge. Comme personne ne connaissait ce mot de chaperon, le surnom était resté.

Un jour, la mère apprit par la rumeur que son ex-belle-mère était au plus mal. Elle ne l’avait pas vue depuis des années et sa fille ne la connaissait pas, depuis la fuite du père les ponts étaient coupés. Elle habitait à l’autre bout de la ville, chez les bourges comme on dit par ici. Apprenant la nouvelle, la fille dit à la mère : « j’aimerais bien voir cette dame. C’est ma grand-mère après tout, et c’est peut-être la seule fois que je pourrai parler avec elle ».

L’idée ne plaisait pas à la mère. Elle avait toujours cherché à préserver sa fille de ce monde où l’on risquait à tout instant d’être aspiré dans les sables mouvants de la tentation, comme elle-même l’avait été autrefois. La seule joie qui lui en restait était cette fille magnifique qu’elle avait su protéger ; comment pourrait-elle maintenant la laisser s’approcher du miroir aux alouettes ? Mais elle dut consentir. Elle ne pouvait pas lui refuser un face à face avec ce d’où elle venait, avec ceux dont elle descendait.

Sa fille prit sa plus jolie capuche et partit d’un pas léger rejoindre la gare du RER. Le trajet fut long, elle n’imaginait pas que la ville fût si grande. Quand elle sortit du métro du côté de la Muette, il faisait nuit. Le plan mal griffonné de sa mère ne correspondait à rien. Elle se trompa et s’engagea vers le Bois de Boulogne. Bientôt l’obscurité fut totale hormis de vagues lueurs lointaines venues de la ville ou de rares voitures qui lui évitaient de trébucher.

Malgré son naturel placide, elle commençait à s’inquiéter et se disait que ce n’était sans doute pas par là qu’elle allait trouver la rue de la pompe où habitait mère-grand, il allait falloir rebrousser chemin. Mais elle eut de la chance ; soudain devant elle, bien visible, apparaissait une voiture arrêtée, ou plutôt une camionnette. On allait pouvoir la renseigner.

Elle toqua à la porte, toc toc toc. Une voix grave à l’intérieur dit : « tu tournes la poignée comme tout le monde et tu entres ».

Elle entra, et on ne la revit plus jamais.

lundi 21 novembre 2016

UN CONTE DE NOEL

Mais pour qui te prends-tu, garnement ? On dirait que tu t’y crois déjà, dans l’attelage, à faire le mariole au milieu de tous les autres et à leur apporter ta part d’énergie. As-tu seulement idée de ce que représente une chevauchée mondiale en moins de vingt-quatre heure, un milliard et demi de foyers à servir et autant de cheminées à descendre puis remonter sans se salir, avec, au moins au départ, quatre millions de tonnes de marchandises.

Alors toi, petit avorton de Bambi, tu t’imagines capable de participer à cette folie douce ? Il y a beaucoup d’autres façons de voir du pays et, je te préviens tout de suite, tu te feras jeter comme je l’ai été quand j’ai voulu faire le malin. Je leur avais dit d’un air de défi, « moi, Rodolphe, ces deux villes Alep et Raqqa, je peux m’en occuper seul », j’en avais assez de courir, coincé entre quatre rennes sans rien voir du paysage.
 
Tu ne sais pas à quel point ce travail est difficile, comme il faut avoir tout préparé, tout minuté, la construction du chargement, la compatibilité avec l’ordre des visites, la taille des cheminées, la croyance des cibles. Oui, c’est ce qu’on dit, des cibles. Pourtant les deux villes n’étaient pas si grandes et le climat plutôt clément à cette date, mais j’étais mal préparé et j’ai fait n’importe quoi. Tu connais la suite.
 
Alors écoute-moi, petit Bambi, écoute ton aîné Rodolphe : tiens-toi loin de ce cirque commercial et reste sagement dans les cartons à dessin de monsieur Disney. Tu y feras carrière et même si ta fin y est tragique, tu deviendras éternellement célèbre.
 
Immortel, en quelque sorte.

samedi 5 novembre 2016

LE HUITIEME PECHE CAPITAL - 3/3 & fin Grégoire et Thomas

3/3 . Grégoire et Thomas.

·    Hassan.
Dis donc, nous en sommes loin maintenant, de ton huitième péché capital.
 
·    Ezéchiel.
Pas du tout. On y est pile dessus. Je te disais que nous étions tous condamnés à l’ignorance, à l’obscurité. Pour avancer dans cette obscurité, personne n’a de chemin à me montrer que je n’ai accepté et que je ne puisse révoquer à tout moment. Tant que les explications me conviennent, tant que la voie me permet d’avancer le moins mal possible, tant que je ressens une cohérence, j’accepte. Je peux même m’obstiner sur cette voie dans l’incertitude et le doute. Mais je peux aussi, sans avoir à m’en expliquer, lâcher prise et prendre une traverse pour voir si l’herbe est plus verte autrement. Aucun Platon sur terre n’a le pouvoir de me demander des comptes.
 
·    Hassan.
Alors, rien qui tienne de la Vérité, à t’en croire.
 
·    Ezéchiel.
Tu me fatigues, avec ton erreur et ta vérité. Et sans majuscule, s’il te plaît. Sais-tu ce que j’ai vu chez Gault et Gueule, en plus des listes de mes envies ?
 
·    Hassan.
Tu vas me le dire.
 
·    Ezéchiel.
La liste des sept péchés capitaux ne remonte ni à Mathusalem ni à Platon, ni même aux pères de l’église, aussi augustes soient-ils. Ils ont bien essayé de donner à ce fameux VRAI inventé par Platon une sorte de codification afin de définir le MAL, mais leurs listes tâtonnaient trop selon les humeurs du lieu et du temps, incertaines et variables. Platon était trop flou dans sa métaphore et les chrétiens qui lui ont emboîté le pas n’ont pas su s’y retrouver.
 
·    Hassan.
Et alors, mal et bien, on sait faire la différence, non ?
 
·    Ezéchiel.
Il est parfois des situations inextricables qui font la joie des romanciers et des dramaturges. Cette liste des sept péchés capitaux est récente. Après quelques siècles de débats ésotérique, le pape Grégoire a tapé du poing sur la table, fatigué, et a demandé une liste une fois pour toute. On a cherché, diverses propositions ont fleuri, Grégoire est mort et les débats ont repris. Comme quoi la Vérité a bien du mal à se faire un chemin, surtout avec sa majuscule qui l’embarrasse dans les passages étroits. Encore quelques siècles et Thomas est arrivé, il n’y a même pas huit cents ans. Thomas, un enfant d’Aristote.
 
·    Hassan.
Si je comprends bien, une idée de Platon mise en pratique par Aristote. Un grand classique, en quelque sorte.
 
·    Ezéchiel.
Si tu veux. Thomas a sorti la liste de son chapeau et il a bien pris soin qu’il y en ait sept. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir de mot pour le huitième. Thomas a vu le danger, il savait que sept est un chiffre sacré, il en connaissait un sacré rayon en sacré, il lui en fallait donc sept pour fermer la porte à des petits malins qui auraient pu en rajouter. Il n’en avait que six au départ, in extremis il a placé la gourmandise.
 
·    Hassan.
(Six). Voilà pourquoi la gourmandise ! J’ai toujours eu du mal à accepter que ce péché là soit Kapital, ni même péché d’ailleurs. Remarque je me pose la question aussi pour la paresse, (et de sept), je me demande si le monde n’irait pas mieux si nous étions tous d’incorrigibles paresseux.
 
·    Ezéchiel.
Tu ne vas pas commencer à pérorer sur les sept péchés capitaux, surtout qu’on les a déjà tous placés dans la discussion. On n’en finirait pas et j’aimerais bien qu’on mette enfin le doigt sur le huitième maintenant qu’il est coincé dans la cage.
 
·    Hassan.
Je ne vois rien.
 
·    Ezéchiel.
Evidemment, tu t’es dispersé avec paresse et gourmandise. Alors je reprends. Que ce soit Platon, Aristote, un grand prêtre, un prix Nobel, un sorcier, un économiste, le Pape, l’Ayatollah, les dernier des Mohicans ou qui que ce soit d’autre, personne ne sait ce qu’on ne sait pas, ce qu’on ne sens par aucun de nos cinq sens, personne ne peut t’obliger à te soumettre à ce que qui d’autre que ce soit croit savoir. Croit. Du verbe croire. Voilà le verbe qui, en dernier ressort, cache le huitième péché capital.
 
·    Hassan.
C’est un péché capital, de croire ?
 
·    Ezéchiel.
Mais non, c’est un buisson qui t’obscurcit la vue. On peut admettre, accepter, décider, que ceci ou cela puisse être vrai, localement et temporairement, en restant sans cesse vigilant sur la possibilité de garder et de reprendre sa liberté au premier signe. A toi de savoir le reconnaître, ce signe, personne n’a autorité pour le faire à ta place.
 
·    Hassan.
Mais alors, où est-il, bon sang, ton huitième péché ?
 
·    Ezéchiel.
Il est dans le cœur de qui prétend asséner à l’humanité entière, à toi, à moi, comme autant de coups de massue, les sept péchés capitaux.

FIN
Printemps 2016

vendredi 4 novembre 2016

LE HUITIEME PECHE CAPITAL - 2/3 Retour à la caverne


2/3 . Retour à la caverne

·    Ezéchiel.
Tu n’as pas entièrement tort. J’ai été présomptueux, je voulais faire une révélation, parole d’Ezéchiel, et je découvre soudain que les mots me manquent. Ce péché est si bien caché qu’il ne porte pas de nom ; d’une certaine façon, d’une façon étymologique, c’est un péché innommable. Il nous faut en faire le tour, un peu comme un explorateur commence à contourner une terre inconnue avant d’y pénétrer.
 
·    Hassan.
Je connais, c’est le principe de Magellan.
 
·    Ezéchiel.
Si tu le dis. Alors, pour tenter d’éclairer ta lanterne, je vais remonter dans l’histoire de la pensée.
 
·    Hassan.
On n’est pas sorti de l’auberge si tu vas chercher Mathusalem.
 
·    Ezéchiel.
Non, je me contente de remonter à la caverne.
 
·    Hassan.
De mieux en mieux, nous voici avec Cro-Magnon. Tu as besoin de Cro-Magnon pour ton péché, c’est la meilleure, tu me perds dans tes décomptes, tes listes et tes litanies pour finir assis habillé de peaux devant un feu de camp. Ce n’est plus l’histoire de la pensée mais sa défaite.
 
·    Ezéchiel.
Tu n’y es pas du tout. Je ne parle pas de l’homme des cavernes mais de l’Homme de LA caverne. Platon. C’est là, dans cette caverne là, que se trouve le huitième péché capital, et il est assez bien caché pour que je sois obligé de tourner autour du pot au lieu de te balancer un bon gros mot bien senti comme à la télé qui clouerait le bec même à Socrate.
 
·    Hassan.
Attends. Je te rappelle que c’est moi qui t’ai raconté, détaillé, expliqué le premier cette histoire de caverne de Platon, tu me regardais avec des yeux en ronds de flan. J’espère que tu t’en souviens. Les hommes enchaînés, les ombres sur la paroi, et le philosophe qui par sa seule force mentale parvient à deviner sans rien voir l’ouverture le soleil et les personnages qui passent avec leurs pancartes, leurs banderoles, une vraie manif pour faire de l’ombre à l’humanité aveugle.
 
·    Ezéchiel.
Je me souviens très bien et tu n’as plus rien à m’apprendre. Mais ce que tu m’as appris m’a longtemps troublé. Quelle est cette prétention du philosophe de nous révéler une vérité qu’en fait il n’a pas plus vue que nous, nous sommes tous enchaînés à la même enseigne : « à la paroi de granit, graffitis en tous genres, illusions et ombres chinoises. Femmes et Enfants acceptés. Interdit aux animaux. Séjour éternel gratuit jusqu’à ce que mort s’ensuive ».
 
·    Hassan.
Tu me l’avais déjà sortie, celle-là, l’auberge espagnole.
 
·    Ezéchiel.
Il m’agace de plus en plus, ton Platon. Il peut imaginer ce qu’il veut, se faire exploser le cerveau d’hypostase en hypostase, voir des nains partout et des banderoles qui défilent, qui est-il pour nous imposer sa vision, son invention, son délire ? Pour le léguer aux générations futures qui vont s’en emparer pour les transformer en religions ? De quel droit ce qu’il imagine serait-il plus VRAI que ce que j’imagine moi ? Pourquoi ce que moi j’ai envie d’imaginer ne serait-il pas plus vrai que sa prétendue vérité ?
 
·    Hassan.
Attention, Ezéchiel tu cumules péché d’envie et péché d’orgueil (quatre et cinq, d’un coup).
 
·    Ezéchiel.
Mais je n’envie personne ni ne cherche à imposer mon imagination à qui que ce soit. Ces ombres que je vois sont le seul accès dont je dispose à l’univers où je vis, j’en déduis ce que je veux, ce que je peux, et je demande de l’aide à qui je veux si c’est trop difficile.
 
·    Hassan.
Mais on peut te raconter des salades bien tournées qui vont t’entraîner dans l’Erreur.
 
·    Ezéchiel.
Bien malin qui pourrait vraiment me dire ce qu’est l’erreur ? Mais tu as raison pour la salade, Hassan, alors j’en écoute beaucoup et je picore à ma guise ce qui convient à ma propre harmonie, je reste en éveil et sans cesse je soumets à ma lorgnette mes récoltes et celles qu’on m’apporte. Il y a beaucoup de déchets, j’en conviens, et je ne saurai jamais le vrai.

jeudi 3 novembre 2016

LE HUITIEME PECHE CAPITAL - 1/3 Les décomptes


1/3 . Les décomptes.

·    Ezéchiel.
Est-ce que tu peux au moins me réciter les sept péchés capitaux ?
 
·    Hassan.
Facile. L’orgueil, l’avarice, l’envie, la colère, la luxure, la paresse, la gourmandise. J’ai bon ?
 
·    Ezéchiel.
Ouais. Je suppose que tu as sagement recopié en allant voir chez Gault et Gueule, mais il n’y a rien à ajouter, tu as bon comme tu dis. Et sais-tu pourquoi ils sont sept ?

·    Hassan.
Je ne le sais pas. Gault et Gueule sont muets sur la question. Sans doute parce qu’il en faut sept, chiffre sacré ou magique, depuis les temps de la nuit. On est sûr que le compte est bon une fois arrivé à sept, six péchés ou huit péchés et tout part en choucroute. C’est comme les sept jours de la semaine, imagine les négociations si la durée variait d’une fois sur l’autre. Un péché par jour est un bon programme, je m’y tiens. Ou alors les sept piliers de la sagesse, chaque pilier posé sur un péché, en voilà une belle fondation. Je vais aller proposer ce plan à Lawrence.

·    Ezéchiel.
Tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez, Hassan. Il pourrait y en avoir davantage mais qui sont cachés, des péchés rampants bien plus dangereux que ces sept mercenaires vite repérés, à la façon de ton Imam qui pour certains des tiens est caché et qui pour d’autres n’existe pas, et que de toute façon personne n’a jamais vu.

·    Hassan.
Que veux-tu dire. Je ne sais pas de quel Imam à moi tu parles ni de qui sont ces miens, et ce n’est pas ton affaire. Pourquoi pas tant que tu y es les sept samouraïs, les ocean twelve, les douze salopards ? J’en passe, et des meilleurs.

·    Ezéchiel.
Toi et tes colères, je te reconnais bien (on en a déjà un).

·    Hassan.
Je préfère et de loin m’occuper avec les trois grâces qui dansent toutes seules là bas dans leur coin. Pour nous calmer et nous distraire un peu.

·    Ezéchiel.
Ne cherche pas à détourner la conversation avec un zeste de luxure (et de deux), et respecte un peu mieux les dix commandements. Non, ne me les récite pas, je les connais aussi, ils sont dix et c’est cela qui est important, comme les dix doigts de la main.

·    Hassan.
Des deux mains.

·    Ezéchiel.
Oui, si tu y tiens. Encore heureux que nous ne soyons pas mille pattes, avec tous les commandements qui viendraient avec. Ne thésaurisons pas avec avarice (et de trois), dix nous suffisent largement ainsi que huit péchés capitaux.

·    Hassan.
Parce que maintenant il y en a huit ! Qu’as-tu fait du nombre sacré ?

·    Ezéchiel.
C’est ce que j’essaie de te dire depuis le début mais tu ne cesses de m’interrompre. Il y a huit péchés capitaux, sept et un péché caché.

·    Hassan.
Et ce huitième, quel est-il ?

·    Ezéchiel.
J’aurais dû parier que tu allais me poser la question. Tu es d’un prévisible désespérant. Pourquoi faut-il que je te réponde ?

·    Hassan.
Parce que justement tu savais que j’allais te poser la question en m’annonçant un huitième péché capital, et que si tu n’avais pas voulu que je te la pose tu n’aurais rien dit. Alors maintenant assume et réponds-moi.



dimanche 2 octobre 2016

LA VIE DE L'ESCARGOT


1.    Naissance de l’escargot.

L’escargot, il faut d’abord le voir. Les autres sens, toucher, ouïe, odorat, goût, ne servent à rien pour le reconnaître. Oui, même le goût. Le goût de l’escargot est d’abord celui de sa sauce. Un petit bout de caoutchouc légèrement amer, voilà ce qu’il donne dans la bouche et c’est ce légèrement amer qui donne tout son sens à sa sauce.
Revenons à notre escargot vivant. Déjà pour la couleur c’est difficile. On le dit gris mais l’est-il ? Un peu vert un peu brun, souvent clair et dans ce cas petit, on doit rester prudent pour en donner la couleur, lui donner une couleur. Alors on simplifie, il est gris.
Il en est des petits et des gros. Ils le sont les uns par rapport aux autres parce que, à l’échelle humaine dont on sait qu’elle est la mesure de toutes choses, ils sont tous petits, de l’ongle du petit doigt d’une petite fille à l’ongle du gros orteil du grand baraqué là-bas.
Une fois réglées les questions de la taille et de la couleur, on observe une coquille arrondie. Ce n’est ni une boule ni un cercle et pourtant c’est arrondi. Encore une fois, l’escargot cache sa vérité dans l’indicible, on dirait des arrondis qui s’emboîtent, une fausse spirale qui se développe à l’intérieur d’elle-même. Quand la coquille est vide, on voit bien le colimaçon nacré à l’intérieur mais alors il y a longtemps que l’escargot est parti.
Il ne faut pas bouger, il faut attendre. Il finit par montrer le bout de son nez, l’escargot, il s’étire en dehors, il s’extirpe, il s’exfiltre, un corps flasque et baveux, vert ou gris ou vert-de-gris, qui se distend peu à peu sur la longueur d’un pouce, celui de la petite fille ou du malabar, et qui va lui permettre d’avancer par rétractions et allongements successifs, la coquille bien posée sur le dessus, qui oscille doucement dans l’effort.
Pour être bien certain que c’est un escargot, il suffit de regarder un des deux bouts : deux grandes pointes avec un point noir au bout sont les yeux, deux petites en dessous sont les palpeurs. Aucune des salades qu’il va croiser n’y résistera.

2.    Mort de l’escargot.
 

On entendait encore au loin les grondements de l’orage maintenant fatigué. Le talus détrempé bruissait, un peu d’eau qui ruisselle, des tiges qui se redressent libérées du poids des gouttes, tout un petit monde qui s’ébroue après la douche. Les hordes n’attendaient que ce moment ; les plus petits étaient déjà partis à l’attaque, personne ne les avait remarqués dans leurs coquilles transparentes, les plus gros s’étaient dressés de tout leur long, les cornes dardées vers l’avant pour repérer le meilleur passage entre les herbes jusqu’au potager voisin.
A nous les salades à l’eau de pluie semblaient crier toutes ces bouches muettes et laborieuses, tous ces estomacs ambulants, on n’est pas pour rien gastéropode. Cinq cents au départ, trois mille de l’autre côté du chemin, on n’avait jamais vu une telle épopée. C’était à qui se jetterait le premier dans la batavia, à qui trouverait la plus belle frisée. Chacun copiait sur son voisin, suivait sa trace à la trace, empruntait son sillage, et les plus malins passaient ailleurs car se trouver seul face à son festin est le plaisir suprême.
Il fallait voir ces petits muscles luisants rivaliser de lenteur sous la lumière blanche de la pleine lune, coquille en bandoulière et bave aux lèvres. Spectacle d’apocalypse silencieuse et implacable. On n’aurait pas donné cher de la récolte du paysan. Mais nous étions là avec notre panier et nous sommes rentrés à la maison avec le plus beau ramassage d’escargots de l’histoire de l’humanité.

dimanche 4 septembre 2016

DESCENDANCES

Je m’appelle Jean-Frédéric Godin et je suis chauffagiste. Poêles en tout genre, chaudières, cuisinières, feu continu, fabrication et installation, tout ce qui réchauffe, cuit, ou gratine est mon domaine. Ma petite affaire marche bien, du moins je ne me plains pas, le réchauffement climatique n’est pas encore arrivé à ma porte. J’ai des clients fidèles qui me recommandent auprès de leurs amis ce qui m’évite des dépenses publicitaires, je n’ai pas envie de me lancer dans une expansion épuisante qui, je l’ai bien observé autour de moi, ne finirait que par me rapporter un infarctus.


C’est pourquoi j’ai été bien étonné le jour où un client inconnu m’a contacté sans se recommander de personne, par un déluge de messages électroniques auquel je n’étais pas habitué. Je n’allume mon téléphone qu’une fois par mois pour effacer les cinq messages qu’il contient en moyenne, ma correspondance se faisant de façon bien plus efficace par pigeons voyageurs, alors me retrouver avec trois-cent-dix-huit invites à devenir ami de la part d’un quidam non identifié était pour moi proprement incompréhensible.

Je ne pouvais pourtant pas mettre en péril la réputation de la maison par une mise à l’écart trop impolie, par une poubelle à spams trop voyante, par une fermeture de compte précipitée. Sans trop me dévoiler j’ai donc tenté d’en savoir plus : quel il était vraiment, et ce qu’il attendait de moi.

Rien d’extraordinaire, en fait : il voulait une grande cuisinière à feu continu, il insistait beaucoup sur ce concept ainsi que sur la taille de l’appareil, « à faire rôtir un bœuf, un œil de bœuf, et même un obèse », et il riait de sa plaisanterie par émoticônes interposés. Après tout, il est toujours prudent de rire soi-même de ses plaisanteries avant de savoir si les autres en riront, on ne sait jamais. Sa demande était dans mes cordes et je ne voyais aucun obstacle à la réalisation de ce travail au demeurant grassement payé. Nihil obstat, comme ils disent là-haut. J’ai fini par accepter.

J’ai mis ma meilleure équipe sur le coup et j’ai fait traverser l’Europe entière à des matériaux rares pour qu’il ne puisse pas exister le moindre défaut de finition, la plus petite paille dans le métal, le plus minuscule des éclats dans les moulures. Et surtout je me suis mis en chasse de l’identité de ce client exceptionnel, ne serait-ce que pour éviter d’en avoir trop sur le dos du même acabit. Parce que c’est très bien un client qui paye, mais à partir d’un certain niveau d’exigence le risque d’erreur devient incompatible avec la plus professionnelle des consciences professionnelle d’une équipe aguerrie. Mais nous sommes arrivés au résultat attendu et nous avons livré la plus chère, la plus belle et la plus vaste des cuisinières à feu continu de toute l’histoire des cuisinières à feu continu.

Il a bien fallu à la fin qu’il consente à révéler son adresse physique, qu’il se sorte du virtuel où il se cachait sans vergogne. Il a bien tenté des stratagèmes mais je suis champion en recoupements. Et c’est ainsi que derrière ses nombreux pseudonymes aussi variés qu’improbables, pour de triviales clauses de livraison, j’ai fini par connaître le nom de ce bon client. Il s’appelait Nicéphore Landru.

dimanche 12 juin 2016

OBJETS INANIMES

Je suis encombré d’objets. Cerné plutôt. Comme César à Alésia, ils ont érigé des risbermes et des palissades, ils ont creusé des fossés autour de moi et je ne peux plus faire un pas, un geste, sans me retrouver face à l’un d’eux, obligé de le déplacer pour avancer un peu avant d’en rencontrer un autre ; et chacun à son tour profite de la promiscuité volée pour me raconter ma vie, me la brandir ostensiblement moi qui aimerait tant oublier.

Ils me racontent même ma vie d’avant que je sois né, les vies qui ont mené jusqu’à moi, mais avec tant de vides que je ne parviens pas à trouver le fil, la logique d’où je procède. Ils se sont concertés pour que le puzzle soit insoluble et qu’aucune pièce n’entre dans aucun trou.

Le grand tableau du séjour, par exemple, je le soupçonne d’être le cerveau du complot. Bien avant de faire semblant de dormir au dessus de mon canapé il avait surgi dans la maison de mon enfance, autre époque, autre lieu, sans que je me souvienne comment : personne n’était mort à l’époque qui aurait pu le laisser en héritage et mes parents avaient déjà un tableau de même facture, l’enfant que j’étais comprenait que la même main avait travaillé aux deux. Mais seul le premier était là depuis toujours, au mur de la salle à manger, bien avant moi ; un tableau éternel en quelque sorte, ce qui est là quand arrive l’enfant est toujours éternel pour lui. Un paysage des Pyrénées, une route au pied d’un escarpement qui la dissimule au-delà du virage, un torrent en contrebas, et d’ailleurs on ne dit pas torrent on dit Gave. On aperçoit dans le virage deux silhouettes qui ne peuvent qu’être mes parents je n’en doutais pas. Tel était le premier tableau, mon préféré. Un beau matin, le second tableau s’est trouvé accroché dans une chambre à l’étage, sans explication ni préambule, une marine.

J’ai toujours préféré le paysage des Pyrénées, avec ses deux habitants et son mystère du virage derrière la falaise. Ce qu’on n’y voyait pas m’attirait autant sinon plus que ce qu’on y voyait, l’invisible mieux que le visible. Il m’a appris à regarder un tableau, sans avoir l’air, rien qu’en me laissant aller et venir devant lui jetant un œil et parfois en me perdant sur un détail. L’autre tableau ne me servait à rien et d’ailleurs j’y allais très peu dans cette chambre où il pendait. Un bord de mer en tempête, des falaises, le peintre devait aimer les falaises, et une barque difficilement maîtrisée par un marin à béret rouge, petite tache unique au centre dans un océan de verts, de bleus, de gris.

Quand mes parents sont morts c’est donc naturellement qu’au moment du partage j’héritai de la marine. Par sa taille il ne pouvait loger que sur le mur du séjour au dessus du canapé. Voilà des années qu’il s’incruste et je ne vois pas ce qui pourrait maintenant l’en chasser. Le paysage des Pyrénées est parti pour de nouvelles aventures et peu à peu il s’efface, je sais depuis belle lurette que ce ne sont pas mes parents qui marchent sur la route le long du gave. Du tirage au sort entre frères et sœur survient l’ironie du destin, quand je disais que les objets complotent.

J’ai mis longtemps à m’y habituer. J’ai vérifié qu’il avait une signature, un petit graffiti sur la peinture à peine lisible mais identique à celui du paysage, mon œil d’enfant ne m’avait pas trompé. Je l’ai fait restaurer en espérant que le prix du travail soit en accord avec sa valeur sur le marché dont je ne me suis jamais soucié. Un petit maître de la fin du 19ème doit bien valoir quelque chose. Puis je l’ai regardé comme m’avait appris à le faire son faux jumeau. Des années durant, je lui ai jeté un œil en allant et venant et parfois je me perdais sur un détail. Le visible et l’invisible. Le béret rouge, l’écume des vagues, ces falaises ni blanches ni sombres, verticales mais pas trop, et le ciel. Le ciel, surtout. Je m’y sentais aspiré comme si le vent marin devait m’emporter, le petit maître était un maître es ciel d’orage ; on sait comme souvent les ciels sont laids dans les paysages peints qu’on dit réalistes. Ce ciel là en remonterait aux impressionnistes et au quattrocento, à Giorgione comme à Pissarro.

Les falaises aussi me posaient leurs questions. Quelle roche, et quelle côte ? Comment les localiser, d’où le peintre les avait-elles peintes ? Féru de géographie, je ressentais là une forme d’humiliation mais le puzzle restait inflexible et je cherchais en vain l’indice, plus concentré que Sherlock Holmes, sans trouver où ajuster la pièce minuscule qui m’aurait sauvé la mise. Le tableau m’échappait et m’aspirait à la fois et je voulais savoir dans quelle galère j’irais si je devais monter dans la barque.

Comme toujours, la réponse m’est venue alors que je m’y attendais le moins, à cent lieues de penser au tableau, à cent lieues du tableau, à l’autre bout du pays. J’ai compris qu’il y avait tous les indices voulus et que je n’avais pas su les voir quand je me suis trouvé par le plus grand des hasards exactement à l’endroit où le peintre avait posé son chevalet cent-cinquante ans plus tôt.

mardi 10 mai 2016

Une aventure industrielle - Seconde partie

2. Ce brave Monsieur Houagaine.


Petit-fils du fondateur de la Compagnie, c’était lui le dernier arrivé à la réunion avant que commence la philippique du Président. Il était né l’année de la fondation de la Compagnie par son grand-père pour construire et vendre cette sorte de carriole que souhaitaient alors les dirigeants du pays. Lourde et inconfortable, personne n’aurait misé un kopeck sur son avenir qui dépassa les espérances les plus folles. Au début, ce fut au prix de compromissions peu reluisantes, que son grand-père ne put faire oublier une fois l’apocalypse terminée, et après sa mort au prix d’un patient travail d’image mis en scène par son père qui permit de faire croire à la robustesse de l’engin.

Une bonne fée veillait. Par l’ingénieuse comparaison avec un insecte, la carriole était devenue sympathique. Puis, son insecte devenant vieux malgré les multiples rafistolages, le père avait senti que l’évolution allait être plus forte que toutes les fées bienveillantes, et qu’il fallait passer de la carriole au véhicule, un travail pour son fils. Il transmit le flambeau : mon fils sera administrateur à vie, avait-il imposé aux financiers gourmands.
 
Le voici sur ce fauteuil près de la porte, où depuis toujours il s’assied en dernier, comme pour donner le signal de la séance. Après un temps de méfiance, on l’a trouvé inoffensif. Comme il ne cherchait jamais à se pousser en avant, il inspirait confiance à tout le monde. C’est ainsi qu’il est arrivé à la tête du Département des Projets et de la Conception, essentiel mais voie de garage pour les carrières à rayer le parquet. Sans être vraiment technicien lui-même, il n’avait pas son pareil pour faire fonctionner ensemble des équipes aux objectifs divergents, comme les concepteurs puristes et les commerciaux terre-à-terre. On dit de lui qu’il est l’inventeur de ce nouveau modèle qui triomphe sur les marchés depuis tant d’années. Voilà ce qu’il rumine, assis en bout de table près de la porte, en écoutant le Président.
 
Il était vaguement inquiet depuis deux ou trois ans. A chaque durcissement des normes, ses équipes réussissaient les contrôles bien mieux que la concurrence, avec des résultats qui lui faisaient douter de la justesse des principes de la thermodynamique. Il se disait bien qu’il devrait se replonger dans l’odeur des ateliers comme au bon vieux temps, mais il a maintenant plus de soixante-quinze ans et il n’était pas certain de comprendre, il a trop laissé les électroniciens prendre le pouvoir. Le scandale étalé dans la presse ne l’a pas touché tant il était incapable d’accéder à l’idée de triche, des histoires de journalistes se disait-il. C’est l’incroyable colère du Président qui emporta sa résistance désespérée face à la vérité insoutenable et le força à voir. Le monde se déroba sous lui.
 
Ce n’est pas que l’on se soit fait prendre qui le bouleversa, mais que l’on ait triché.
 
Que ses équipes qu’il choyait tant aient pu fonctionner dans son dos, qu’elles aient jeté aux orties ce en quoi il croit : effacer les compromissions du père et du grand-père, expier le péché originel, créer un bien utile à son pays, à ses concitoyens, et tant qu’à faire, bien le vendre. Il lui faut sauver ce qui peut l’être de ce rêve détruit. Il lui faut, tel un christ de cambouis, prendre sur lui la faute de ses hommes. Ainsi la Carriole pourrait repartir saine et sauve, une fois désigné et extrait le ver du fruit. Il sera ce ver. Quand le Président demanda qui voulait démissionner, il n’eut pas besoin de réfléchir.
 
Il fut le coupable idéal. La presse et la justice s’acharnèrent sur lui, sa femme le quitta, ses enfants le renièrent, et il est aujourd’hui le clochard le plus célèbre de Berlin. Quant à la Carriole Pour Tous, le sacrifice ne la sauva pas. Ils continuèrent à tricher ne sachant plus faire autrement, plus personne ne voulut de leurs machines suspectes. Pour sauver les derniers profits, les usines brûlèrent mais les assurances refusèrent de payer pour cause d’incendies volontaires.
FIN.

lundi 9 mai 2016

Une aventure industrielle - Première partie

1. Le discours.

Personne autour de la grande table du conseil n’avait encore vu le Président dans cet état. D’ordinaire silencieux, prêt à écouter chacun pour trancher en quelques phrases sans pour autant laisser d’acrimonie, il avait pris la parole sitôt le dernier participant assis et ne l’avait plus lâchée. Loin du discours concis qu’on lui connaissait, il éructait d’interminables invectives à peine compréhensibles tant les mots se bousculaient dans sa bouche. Voilà deux heures qu’il arpentait l’espace libre en bout de table entre écran, baie vitrée, fauteuil et cafetière.
 
La situation était grave, ils le savaient tous en venant et ils auraient du pain sur la planche. Plus haut niveau de la Compagnie, il leur appartenait de prendre les décisions maintenant : contenir le désastre et lancer la reconquête, exercice difficile, sacrifices inévitables. L’avenir n’avait jamais été aussi incertain, même aux tous débuts de la Compagnie avant la seconde guerre mondiale. Et voilà qu’au lieu de laisser s’exprimer les avis, les idées, les conseils, guettant les paroles les plus saugrenues car la solution naissait parfois des joutes verbales qu’il savait susciter, il s’était jeté dans une diatribe violente qui n’épargnait personne.
 
Ce qui le mettait dans cette fureur n’était pas qu’on ait triché mais qu’on se soit fait prendre.
 
La Compagnie « La Carriole Pour Tous » était la plus représentative du pays. Prospère de bon aloi, grande pourvoyeuse d’emplois nationaux, elle était l’exemple mis en avant pour montrer la vertu de ce pays fiable, laborieux et discipliné. Dans les pays voisins on ne cessait de vanter ces qualités, pour mieux se dénigrer soi-même. Ce n’était pas la plus puissante des compagnies, ni la plus technique, ni la plus prestigieuse, mais les plus puissantes étaient moins techniques, les plus techniques étaient moins prestigieuses, les plus prestigieuses étaient moins puissantes.
 
Depuis presque quatre-vingts ans qu’on existe, on en avait fait, des tours de passe-passe ! Et voilà que tout s’effondrait par une seule tricherie cousue de fil blanc. Il allait falloir rendre des comptes, payer des amendes kolossales, rappeler des modèles par millions, puis tenter de faire revenir la clientèle. L’action avait perdu déjà quarante-trois pour cent, et d’anciens employés se mettaient à parler dans les radios. Le mensonge était connu de tous, les carrioles ne respectaient pas la norme théorique et seule la méthode de mesure, inspirée dans la norme elle-même par de l’entregent chez les normalisateurs, avait permis de faire croire à la conformité depuis des décennies. Mais il en était de même pour tous les autres, alors pourquoi nous ?
 
On connaissait la réponse, la modification automatique des paramètres, révélée dans la presse. Personne ne pouvait rien dire, ni qu’il savait – donc complice, ni qu’il ne savait pas – donc incompétent, alors personne ne disait rien. Le Président avait perdu son sang-froid, il était loin le temps des idées farfelues ; la guillotine était trop chaude et personne ne voulait voir sa tête voler sous la cafetière, parmi les capsules et les gobelets froissés. Et plus ils se taisaient, plus le Président hurlait pour couvrir le silence.
 
Soudain, il se tut, comme si une idée enfin venait de lui obstruer le larynx. Les mouches cessèrent de voler. Il fit lentement le tour de la table, ferma les yeux, joignit les mains comme un pape, et dit : « Qui veut démissionner ? ».
 à suivre ...

mercredi 4 mai 2016

Calme plat.

Journal de bord. Le 15 août 2028. 12h00

Aujourd’hui, rien. Je me souviens de cette histoire qu’on m’a racontée : Louis XVI a écrit sur son journal le 14 juillet 1789 « aujourd’hui, rien ». C’est peut-être une histoire inventée, une plaisanterie de comptoir, une fable perverse, en tout cas l’affaire a mal fini du moins pour lui. Alors je ne sais pas si c’est bien prudent d’écrire, quand il est juste midi et que tout est calme, aujourd’hui rien.
 
Il y a bien un peu de vent, juste de quoi agiter les voiles de la goélette et laisser sur l’eau un léger sillage pour faire croire qu’on avance, ils ne sont plus que trois à la manœuvre et les autres ne vont pas tarder à dormir le repas terminé. Quel silence ! On m’avait dit de ne pas partir en août, qu’il y a du monde partout, du bruit, des encombrements, il n’y a plus que Paris qui est désert la ville t’appartient reste donc. Il y a pire comme embouteillage que ce que je vois autour de moi du haut de la passerelle, la Mer Egée à perte de vue sans une terre à l’horizon, sans une voile hormis les miennes, mes quatre trapèzes blancs qui s’ébrouent dans la brise, et le doux clapotis qui me pousserait presque à plagier Valéry et son toit tranquille.

Il y avait longtemps que je n’avais eu du temps pour rêvasser devant mon journal, pour moi seul. Naviguer d’île en île impose sans cesse des manœuvres, de la vigilance, des coups de barre à bâbord, à tribord, même par beau temps, sans penser aux formalités incessantes et aux interpellations radio. Et des îles, par ici, il n’en manque pas, impossible de naviguer sans en avoir une ou deux à vous reluquer du côté de leur horizon. Ne plus rien avoir en vue en devient presque anormal, suspect même. Oublié Dodécanèse, évanouies Cyclades, la mer a tout recouvert et mon bateau est devenu vaisseau fantôme, esquif distrait piétinant la demeure de Poséidon dont le moindre caprice ici devient catastrophe, aucun recours, aucun abri, aucune crique. Non, c’est sûr, il ne faut pas écrire « aujourd’hui rien », il pourrait le lire par-dessus mon épaule.

Quelle paix ! Que personne ne découvre de terre à l’horizon désormais ! Que Poséidon me protège ! Que la mer devienne océan infini et qu’en effet plus rien n’arrive ! J’ai bloqué la barre et je peux laisser courir mon crayon sur le journal au gré de mon esprit relâché, savourer l’instant, oublier ce bateau si difficile à restaurer à l’ancienne, oublier le voyage, cette croisière classique de site en site, d’Héraklite à Platon, de Cnide à Cnossos, des turcs aux grecs. Dans le silence qui m’entoure, aujourd’hui à midi, en pleine chaleur, je n’ai plus faim que de l’histoire qui est passée par ici, je n’ai plus soif que des mots qui depuis trois mille ans errent sur ces eaux bleues à jamais orphelins d’Ulysse.

Nous sommes le 15 août 2028, et aujourd’hui tout peut arriver.

dimanche 1 mai 2016

Le prénom

Je ne vous apprends rien en disant que mon prénom est Michel. Ce fut le choix de mes parents bien entendu. De qui d’autre ? Personne dans la famille ne se prénommait ainsi et dieu sait la pauvre que ma famille ascendante est nombreuse. On peut remonter à la soixantième génération, donc à peu près à la fin de l’Empire Romain, personne n’est repéré avec ce prénom, aucun Michel à l’horizon. Néanmoins, pour éviter un scandale intercontinental, familial et historique, ils m’ont donné le prénom du père en second, ultime concession, qui m’a servi d’outil cinquante ans plus tard pour construire un pseudonyme et le promener dans les fils de la toile.

Ce prénom Michel me convient. Il n’a pas particulièrement attiré mon attention pendant les vingt-cinq premières années de ma vie. Evidemment, il pouvait être question d’archange et dans ce cas Michel était préférable à Raphaël ou Gabriel, relégués au purgatoire des prénoms de vieux en ce temps là. Ces deux là ont nettement rajeuni depuis et ont repris le pouvoir : on croise des Raph et des Gaby à tous les carrefours les trottoirs ne sont plus ce qu’ils étaient.

Une fois lancé dans la vie professionnelle, j’ai découvert qu’en réalité tout le monde s’appelait Michel, même la rue. Curieusement, ma vie d’écolier, de collégien et d’apprentissage m’avait fait échapper à la promiscuité des Michel, et il fallut que je commence à fréquenter des collègues, des cercles d’amis, des groupes de travail et des dîners en ville pour observer que chaque fois, un homme sur quatre était un Michel pour peu qu’il ait entre dix ans de plus et de moins que moi, et parfois une femme trouvait moyen de s’ajouter à la liste.

J’étais arrivé au beau milieu de la mode mais à un moment où cette mode était souterraine, en 1945 on avait d’autres chats à fouetter que de suivre les modes ; le comble était que le choix de mes parents tenaient uniquement à l’absence du prénom dans l’ascendance, mes parents ne savaient pas que c’était la mode, mes parents n’ont jamais su ce qu’était une mode ni la mode, la mode, quelle mode ? Le soufflé Michel est retombé subitement comme une catastrophe culinaire au beau milieu des années cinquante. On observe en général une décrue des prénoms, une lente mise en oubli, et ils vivotent quelques décennies en affublant ici et là un enfant qui va se traîner un prénom rigolo, Auguste ou Marcel, Gertrude ou Cunégonde, Louis, Jules, Arthur, avant de surgir à nouveau pour noyer une génération qui n’y peut rien, à la mode de la précédente.

Mais le prénom Michel, lui, a totalement et soudainement disparu des radars. Un peu comme dans l’ascendance plus personne à l’horizon qui ait moins de soixante ans. Encore quelques femmes grâce à Michèle Morgan sans doute, mais qu’elles n’essaient pas de se rajeunir, le prénom les dénoncera. Je veux bien reconnaître que j’en croise, des jeunes au prénom anglicisé prononcé Mi-ka-èl, mais ce n’est plus du tout la même vie, la même voix, le même envol, le même chuintement ; on peut crier Mi-Ka-èl, essaye un peu avec Michel, ta langue se mélange dans les dents, tu craches, et le cri ne dépasse pas dix mètres.

C’est qu’ainsi grâce à mon prénom j’ai pu, tel le chat de Rudyard Kipling, m’en aller tout seul par les chemins du bois mouillé.

lundi 4 avril 2016

1951 - L'affaire des plumes.


En réalité je n’ai pas beaucoup de souvenir d’école. L’école primaire, par exemple, est une sorte de gouffre noir et lointain, un monde cerné de murs, murs réels de bonne grosse meulière qui fermaient la cour et reliaient entre eux les bâtiments des classes, murs mentaux entre lesquels je tentais de comprendre ce qu’on essayait de m’apprendre mais en vain, je ne savais déjà pas ce que je faisais là. Je vivais bien dans un monde, dans mon monde à moi, au milieu de gens qui me voulaient du bien enfin je crois, et d’autres qui me faisaient la leçon. Je ne saurais dire de quel monde il s’agissait alors mais je me souviens très bien que ce n’était pas ce monde là qui m’entourait. Quelque chose m’échappait, ou peut-être était-ce moi qui tentais d’échapper sans le savoir à ce qu’on voulait que je sois. Le temps n’existait pas encore dans ma tête, il n’y avait pas de perspective mais un simple ici et maintenant qui ne coïncidait pas.
 
Je devais être au cours préparatoire acronymisé depuis en CP, et l’écriture s’y apprenait encore avec les plumes trempées dans les encriers ; j’ai donné à un camarade qui me les demandait une boîte de ces plumes qui traînait sur la table d’à côté, j’étais encore serviable à cette époque. Bien entendu et sans avoir rien vu venir, le ciel m’est tombé sur la tête sans doute après la récré ou quelque chose d’approchant. J’avais volé les plumes, on m’avait vu les prendre. Le maître a renversé mon cartable pour les récupérer, sans succès évidemment. Alors on m’a traîné chez le directeur où j’ai eu droit à une fouille en règle, pas besoin de détails. On m’a donc soupçonné de les avoir cachées afin de les retrouver après l’orage et j’ai été chassé de l’école, le temps je suppose de mettre la main sur la cachette que l’on prévoyait cousue de fil blanc.
 
Il ne m’est pas venu à l’esprit un instant de préciser que j’avais donné la boîte au garçon du rang de devant. Ce n’était pas une affaire de loyauté ni d’honneur ni de rien de ces mots ridicules par lesquels on enferme plus sûrement les gens que derrière des barreaux, mais dans toutes ces bouches grimaçantes penchées sur moi il était seulement question que j’avais pris la boîte. Elles m’auraient seulement demandé : « à qui l’as-tu donnée ? », j’aurais donné la réponse innocemment, tout comme j’avais pris et transmis les plumes. C’est dire comme mon monde n’était pas le leur.
 
Encadré par deux instituteurs, encore heureux ce n’étaient pas des gendarmes, je suis arrivé chez mes parents déjà informés du forfait, et la fête a continué. Leur fils était un voleur, ce n’était pas acceptable. Un local me fut réservé, celui qui fermait à clé, où je passai la nuit et la journée du lendemain, attaché, oui monsieur, attaché. Il leur fallait bien tout ce temps pour comprendre qu’ils ne trouveraient pas la boîte à plumes. Ça lui servira de leçon, qu’ils disaient.
 
Mes parents. Ultimes refuge, ultimes recours. Ceux-là même dont l’approbation était la plus belle des récompenses. Qui ne se trompaient jamais et dont les désirs étaient des ordres. Ce jour là, ils sont tombés de leur piédestal et n’y sont jamais remontés. J’ai fait semblant d’y croire et j’ai essayé encore et encore de comprendre ce monde noir comme un élève trop sage, mais je n’étais pas dupe de moi-même. Je me souviens que, trois ans plus tard, au cours moyen première année aujourd’hui caricaturé en CM1, au beau milieu d’une lecture collective comme aimait la pratiquer cet instituteur nouveau dans l’école, subitement et sans raison identifiable, j’ai poussé un hurlement jusqu’au bout de mon souffle. Inattendu, impérieux, nécessaire, et il a dû le voir sur mon visage car il a relancé la lecture sans coup férir. C’était peut-être la réplique du séisme de la plume. Je ne sais même pas si le hurlement a cessé depuis en moi après s’être tu au dehors.
 
Quant à la justice, définitivement, elle peut aller se rhabiller maintenant que j’ai vu sa laideur toute nue.

samedi 2 avril 2016

Aujourd'hui la préhistoire


Il y avait déjà longtemps que l’homme marchait dans la forêt. Il commençait à avoir faim et soif. Le soleil tapait dur et partir chasser n’avait pas été une bonne idée. Les animaux comestibles semblaient s’être tous volatilisés au plus épineux des fourrés, au plus haut des arbres, au plus profond des terriers. Il se dit qu’un petit remontant lui ferait du bien ; il ne pourrait pas rester vigoureux encore longtemps sinon.

Et pour ce qui est du remontant, il avait l’œil. Certainement beaucoup plus perçant que pour un gibier. Il eut vite fait d’apercevoir au détour d’une clairière l’arbre aux délices, dont tout le monde connaît la sournoiserie au-delà du plaisir et qui était réservé officiellement au seul usage de Monsieur le Chamane. Mais c’était son péché mignon et ce n’est pas une grimace de chamane qui allait l’arrêter.

Il faut reconnaître qu’à la hutte, on ne le trouvait pas mignon du tout ce péché-là, qui le faisait rentrer plus souvent qu’à son tour bredouille et titubant. La marmite pouvait attendre pour bouillir, il n’y avait guère que de l’eau claire sur le feu. Mais voilà, il avait chaud, il avait faim, il avait soif, il n’y avait personne alentour, un bon coup de pied dans le tronc et autour de lui s’éparpillent les fruits de la tentation. Il ne perdit pas de temps, mangea de bon cœur et bientôt s’endormit comme un bienheureux.

Combien de temps rêva-t-il ? Il avait retrouvé son enfance, les jeux de liane, le bonheur de bavarder avec son perroquet ou de chatouiller son tatou si tendre sous la carapace, ces deux compagnons d’autrefois qui souvent venaient lui rendre visite après l’arbre aux délices. Son petit monde secret était revenu comme chaque fois, où il pouvait gambader à travers le temps, à travers l’espace, libre comme l’air et léger comme la plume, à la fois étoile et ver de terre, feu et glace, puma et ouistiti. Il ne pouvait décidément pas se passer de ces moments où il devenait animal parmi les animaux, plus proche de sa vraie vie que dans ce début de civilisation qu’était le village. C’était sans doute cela, le secret du Chamane, que personne n’était censé connaître et qu’il avait dérobé.

Innocent, il se sentait délivré du poids du lendemain et de ce que ses frères moqueurs nommaient à chacun de ses retours piteux « la glorieuse incertitude de la chasse ». Cette seule idée le réveilla en sursaut. Hagard, il regarda autour de lui et comprit que sa situation ne s’était pas améliorée en son absence : il faisait nuit, il aurait dû être rentré depuis longtemps bien chargé de victuailles et l’impatience devait gagner les chaumières, encore une fois, une fois de plus, une fois de trop sans doute. 

Qu’importe, se dit-il, fanfaron mais pas trop. Bien que l’air humide fût tout aussi chaud, il y avait à la place du soleil et ses lingots de plomb une lune souriante et bonace surmontée d’une étoile. Il entendait les mille bruits de la forêt et ses oreilles commencèrent à repérer ce que ses yeux n’avaient pas su voir le jour. Parfois après une longue errance et sans que l’on sache ni comment ni pourquoi, l’inextricable devient simple, l’obscur évident, et le doute s’évanouit. Certain cette fois qu’il allait réussir, il saisit sa flèche et après un moment d’hésitation dû non à la crainte mais à la réflexion, il s’engagea d’un pas ferme dans la direction que lui indiquait l’étoile.
 

mercredi 30 mars 2016

Arborescence

Je n’ai pas de nom. L’idée même de nom n’existe pas dans le monde qui est le mien. Mais j’ai remarqué que les humains qui me tournent autour m’en ont donné un ; mon bois a des oreilles, tout comme les murs de la maison dont j’orne aujourd’hui le jardin. Et il a bien reconnu que le mot « althéa » me désignait. Les humains avaient sans doute peur de me confondre avec cet énorme marronnier dont l’ombre m’empêche de fleurir autant que j’aimerais, comme si on pouvait confondre le petit arbuste que je suis avec ce mastodonte envahi de pigeons et de merles. Les merles, passe encore, leur gaité m’amuse, mais les pigeons, je hais les pigeons. Ils sont bizarres, les humains, à tout vouloir nommer et classer de peur de mélanger même l’immiscible.

Il n’empêche, malgré l’ombre du marronnier, c’est moi qui porte des fleurs de juillet à novembre, des simples, des doubles, des blanches et des mauves et parfois des violettes, quand l’autre fleurit une petite quinzaine et à la fin laisse tomber ses hérissons. Combien sont-ils, les arbres qui peuvent se vanter de produire à lui seul plusieurs formes et plusieurs couleurs de fleurs ? Ma copine la rose trémière peut-être, mais ce n’est pas un arbre, ni même un arbuste. Alors le marronnier, il peut se gonfler la boule tant qu’il peut, il ne pourra jamais m’interdire d’attirer plus d’abeilles que moi ni d’égayer le jardin du monsieur qui m’a planté là il y a trente-cinq ans.

Transplanté, plus exactement. Pour ne pas rester dans la demi-mesure, je me suis transformé en bosquet, en semant mes graines à l’automne. Depuis tout ce temps, je suis une bonne dizaine d’althéas à moi tout seul, sur mon petit brin de pelouse. Et même si l’ombre humide nous couvre trop souvent, le camaïeu mauve l’emporte tout l’été. Il faut dire que j’avais été bien entraîné. J’ai dû germer il y a plus d’un siècle, je crois que c’est un oiseau qui m’a laissé tomber en graine sur les coteaux de la rive gauche, et j’ai poussé tranquillement au milieu des broussailles du talus, juste dérangé par les rongeurs et les pinsons. Puis la ville d’Issy-les-Moulineaux s’est étendue, les broussailles sont devenues jardins en terrasses et le vieil Augustin qui avait pris possession du terrain m’a cerné de buis pour m’offrir un écrin. Chaque hiver, il m’a taillé régulièrement.
 
Son fils a continué le travail patient. Il a construit une maison à côté et c’est depuis ce temps là que je me suis habitué à l’ombre.
 
Les bombes anglaises et américaines sont tombées de l’autre côté de l’avenue et j’ai pu reprendre mon souffle après la guerre, entouré cette fois d’enfants turbulents. Je suis devenu avec eux poteau, tourniquet, souffre-douleur, sans jamais trouver le temps long. Je continuais à semer mes graines, vieux rêve de forêt qui m’habite depuis la nuit des temps.
 
Un jour il a fallu quitter ma terre natale. Le fils d’Augustin avait cessé de venir me parler, les enfants avaient grandi et s’étaient dispersés à travers le vaste monde. C’est ainsi que l’un d’eux a pris un de ces rejetons qui avaient prospéré dans le cercle de buis et qui n’est autre que moi-même, sachant la terrasse condamnée à la pelle mécanique, et m’a transporté, nouvelle brindille, de l’autre côté du fleuve. Pour moi immobile le monde est vaste un point c’est tout, quand il ne faudrait que traverser la rue, alors, franchir la Seine !
 
Mais quelle idée a-t-il eu de me planter trop près de ce fichu marronnier ?

lundi 8 février 2016

OCEANO BOX


Personne ne les a jamais vues. La rumeur persiste et chacun est convaincu qu’elles existent. Mais qui aurait l’idée de se ruiner pour y passer la nuit ?

On les prétend spacieuses au point d’occuper la moitié d’un pont, il y aurait même un ascenseur direct qui permet d’y accéder depuis la salle de restaurant, caché derrière le piano de l’orchestre ou derrière la contrebasse. Les gens causent en circulant dans les coursives de l’immense navire et je les entends chuchoter. « A l’embarquement j’ai compté les étages depuis la passerelle extérieure, et ici je monte et je descends, il y a un étage de moins.
- On ne dit pas étage, on dit pont.
- Il y en a un de moins quand même ».
Encore un qui voit des complots partout et des étages fantômes dans les navires.

Justement, cette cabine mystérieuse, c’est la mienne. Il n’y a pas de pont clandestin mais on finit toujours par se perdre dans le dédale des escaliers, des ascenseurs et des coursives. J’accorde les circonstances atténuantes au monsieur soupçonneux qui confond les étages et les ponts.

Comment avais-je échoué dans la cabine de l’Amiral ? C’est ainsi qu’il la nommaient, et si la rumeur exagérait beaucoup, je dois dire qu’elle occupait bien sa place sur toute la largeur du bateau, vers l’avant sans doute, avec vue sur mer à bâbord et à tribord, mobilier tout inox on a connu plus chaleureux, bar, salon-séjour, chambre séparée à grand lit, et une de ces salles de bain où aurait sans doute logé la cabine du monsieur de la coursive qui à elle seule valait le voyage.

Je devais faire la traversée en avion. Deux jours avant le départ, bien m’en a pris de lire le grec et de deviner le sens des gros titres, Olympic Airways s’était mis en grève illimitée. Je n’aurais pas refusé une prolongation forcée de mes vacances en Crète avec cette excuse imparable, mais pour rien au monde la belle qui m’accompagne n’aurait manqué la rentrée du troisième trimestre de ses chers élèves. Prétextes, rêveries, fantasmes, abus d’imagination, la vérité comme toujours est ailleurs, on ne sait pas très bien où, mais elle est ailleurs et ce n’était pas négociable, nous devions être rentrés à l’heure. Nous ne pouvions échapper à cette obligation : on nous attendait à la maison. Il fallait donc rallier Athènes et là on trouverait bien une solution. On trouve toujours des solutions à Athènes, pour peu que chacun y mette du sien.

Je me suis fait rembourser le billet et je me suis présenté à la compagnie des ferries géants qui parcouraient la mer Egée en tous sens. Il ne leur restait plus que cette cabine pour juste un peu moins cher que le billet rendu. Voilà trente ans de cela, les billets d’avion représentaient encore de coquettes sommes et les bétaillères volantes n’existaient pas.

Nous étions les heureux titulaires de la cabine de l’Amiral et bien décidés, après le repas du soir qui suivit la sortie du port, à en profiter le plus possible. Une nuit de patachon, un voyage au paradis, l’embarquement pour Cythère justement ce n’est pas loin d’ici, le crépuscule des dieux, les promesses de l’aube, tout cela rien que pour nous. On pouvait laisser la porte entrouverte, on entendait l’orchestre jouer en bas et personne dans les parages, la cabine était au fond de l’impasse. Sans oublier la salle de bains.

Nous aurions dû nous en douter, depuis trois mille ans et plus qu’elle fait le coup, la mer Egée ne se laisse pas apprivoiser si facilement. Ce n’est pas la dimension du bateau qui va l’impressionner. Il est à travers les mers des fils qui courent d’une rive à l’autre, d’un cap à l’autre, d’un port à un golfe, dont on ignorera toujours les pouvoirs ce qui nous permet de les nier sans risque : fils d’Ariane, fils de la Vierge, enlacement des trames et des chaînes où se perdra toujours tôt ou tard le marin jamais rassasié. L’un d’entre eux relie Lattaquié à Monastir et le ferry aveugle branché sur Athènes le coupe juste après la fin du dîner. A ce signal invisible et implacable, la mer Egée aidée par son vieux complice le vent du Nord se soulève comme un peuple opprimé, comme une réplique de toute l’histoire de ce bout de planète, et prend un malin plaisir à secouer l’immense bateau façon fétu de paille, façon esquif antique, comme elle avait appris à le faire avec son vieil ennemi d’il y a longtemps, Ulysse. Je finis par me demander si au fond Neptune n’existerait pas pour de vrai, Neptune ou Poséidon je ne sais plus, qui suis-je encore ?

Perchés au plus haut du bateau, les oscillations nous faisaient tituber dans le noir à travers les espaces infinis de la cabine sans espoir de trouver de quoi s’accrocher, ce n’était plus une nuit de gala, c’était un bal funèbre et nocturne dans une musique de craquements et de grincements comme seuls les bateaux dans la tempête savent en jouer. Et dire qu’on a chanté les nuits d’ivresse !

Arrivés en vue de l’île de Salamine au petit matin, nous étions plus démoralisés que Xerxès mais tout rentra dans l’ordre et un majordome ganté de blanc nous apporta le thé du réveil ; il nous restait juste assez de temps pour fermer nos sacs avant de débarquer.