samedi 12 janvier 2019

Objets inanimés 2 - Le gousset


Le gousset

Le poète s’est interrogé bruyamment : « objets inanimés, avez-vous donc une âme ? ». Monsieur le poète, enfin, la question ne se pose même pas, ils ont une âme. Tant qu’ils ne sont pas pulvérisés dans la nature ils conservent en eux le souvenir de leurs errances et les marques qu’on leur a imprimées ne serait-ce qu’en les caressant, en les saisissant au vol, en les prenant délicatement pour en observer le mécanisme. Parce que parfois ils ont un mécanisme qui les fait tourner, chanter ou scintiller.

Il ne faut pas confondre cette apparence de vie donnée aux objets par un ressort remonté ou une pile bouton, avec leur âme. Comme pour nous tous, l’âme est inhérente au corps et disparaît avec lui, mais pile épuisée ou ressort détendu, l’âme est là, tapie dans le métal, le tissu, le bois, et même ô décadence la matière plastique, qui constituent l’objet et son unicité définitive. Et quand le ressort serait cassé, le mécanisme irréparable, l’âme est là qui guette.

Car c’est bien la montre gousset de mon père que je regarde à cet instant où j’écris ces lignes, posée sur le joli porte-montre en bronze imitant quelque dieu grec, Mercure ou Apollon, qui eux-aussi savaient jouer du temps. Elle est fixée à un crochet qui n’est autre que la main droite du dieu, artifice astucieux du fabricant pour éviter une excroissance encombrante. Elle repose sur la poitrine bombée, inerte. Voilà quinze ans que je l’ai cassée en la laissant tomber et sur le coup j’ai senti que mon père était mort une seconde fois.

Je la lui avais toujours connue. Un chef-d’œuvre de précision des années trente, spécialement conçu à l’époque pour les cheminots et qui aurait été offert à mon père par son frère qui travaillait aux chemins de fer, on ne disait pas encore la SNCF. Marque Auricoste. Toute en subtilité mécanique, elle disposait d’un remontoir qui tenait largement ses deux semaines. Tiré d’un cran, il permettait de régler l’heure ce qui n’était jamais nécessaire, elle savait défier le temps atomique.

Bien à l’abri dans la poche basse de son gilet qu’il ne quittait jamais, elle laissait dépasser la chaînette fixée quelque part, sans doute une boutonnière placée là tout exprès. Mon père la sortait de sa poche avec solennité et annonçait l’heure d’une voix douce, toujours au moment où comme par hasard l’un d’entre nous était en retard.

Raffinement suprême, un petit poussoir au centre du remontoir lançait la trotteuse pour chronométrer mes apprentissages de vélo, avec un cadran intérieur pour compter les minutes. On poussait une deuxième fois et la trotteuse s’arrêtait, une troisième fois et tout revenait à zéro, je pouvais recommencer le tour du pâté de maisons. Merveille des merveilles, sans aucun secours d’aucune électronique, uniquement à travers des engrenages, des basculeurs, des cliquets et des micro-ressorts, entièrement forgés à la main. Nulle part la montre ne s’abaissait à se croire obligée de mentionner qu’elle était étanche, antimagnétique, antichoc. L’était-elle ?

C’est dire comme mon père veillait, et je n’ai vu cette montre que de loin sauf s’il acceptait de la tenir dans sa main pour que je voie de près. Je l’aurais contemplée pendant des heures, j’aurais chronométré tout ce que la terre compte de mouvements, mais pas question de la prendre moi-même et les deux ou trois tentatives furent sévèrement réprimées, à sa façon inimitablement douce et sans élever la voix.

Et puis mon père est mort, ce sont des choses qui arrivent. Montre ou pas, le temps est le plus fort. Je découvris lors de ces moments difficiles où il faut bien fouiner dans les affaires que cette montre avait un passé et qu’elle était arrivée dans la poche du gilet de papa après bien d’autres traverses que ce qui m’avait été vaguement dit. Celles-là ne m’appartiennent pas, elles sont la mémoire de la montre, sa plus profonde mémoire. Elle me racontera ce qu’elle veut, si elle trouve le moyen de me le raconter et, sans m’avancer beaucoup, je crains que les circuits de communication entre elle et moi soient légèrement défectueux. Mais je sais que cette histoire est tragique.

Quand il fallut partager l’héritage, nous étions quatre sur le coup, nous voulions tous la montre. Le tirage au sort qui dans ces cas là prévaut m’a donné l’avantage au moins sur ce point, il ne faut jamais espérer tout avoir. Et j’ai enfin réussi, comme j’en avais rêvé toute mon enfance et bien plus tard, à arborer sur mon pantalon une chaîne argentée qui disparaissait dans ma poche où trottinait le gousset et à chronométrer tout ce qui bouge.

J’ai maintenu la flamme, et un dimanche sur deux, avec conscience, je retendais le mécanisme avec précaution. Je suis vigilant et soigneux et j’ai encore en bon état bien des affaires que tout un chacun aurait cassées ou perdues depuis longtemps. Il n’y a aucune raison raisonnable pour que cette montre m’ait échappé des mains après des années d’appropriation. Alors rien n’y fait, ni mes raisonnements rationnels, ni Aristote et sa logique, ni mon indécrottable mécréance, c’est la montre elle-même qui s’est jetée par terre.

D’ailleurs j’aurais pu demander une enquête de gendarmerie. Je suis sûr qu’ils auraient conclu au suicide.

vendredi 28 décembre 2018

NOIR et BLANC

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La photo que tu ne verras jamais. Alors ferme les yeux et imagine.

C’est une photographie en noir et blanc, une sorte de photo souvenir prise par on ne sait qui, on ne sait où et on ne sait quand. On peut vaguement la placer dans le temps, les habits et les coiffures sont des indices, et dans l’espace, on sait au moins qu’on est au bord de la mer. Mais on ne saura jamais qui a appuyé sur le petit oiseau. C’est une plage, ou plus exactement la dune au dessus de la plage, petit cordon de dune sur lequel un escalier a été aménagé pour permettre aux baigneurs de descendre. Le photographe tourne le dos à la mer, et s’intéresse seulement à cet escalier et ce qui l’entoure.

L’escalier, le chien, les graviers. Des gens sont éparpillés sur cette dune ou ce remblai. Des femmes sur la gauche, les unes habillées les autres en maillot. Mode des années 50. Des gens au loin qui vont et viennent, sans doute sur le chemin qui court en haut du remblai. Ou de la dune. Ils ont fini de remonter l’escalier ou se préparent à le descendre, ils se croisent sans se voir, silencieux.

C’est curieux comme une photographie peut être silencieuse ou bruyante. Bien qu’on ne l’écoute pas en l’observant, on entendra tout de suite le bruit qu’elle fait, ou qu’elle ne fait pas. Cette photo-ci est silencieuse. Les gens ne se regardent pas, ne se parlent pas, ils vont et viennent sur l’escalier et le chemin du haut sans rien dire. Oui, c’est plutôt un remblai qu’une dune, on y voit des graviers et des cailloux, on devine qu’ils sont inégaux, et les gens allongés n’ont pas l’air si détendus qu’on le serait sur du sable. Mais ils ne disent rien non plus.

Une jolie femme semble nue sur la photo, mais c’est un peu flou. Elle n’attire pas l’attention des autres personnages, même celui qui est allongé non loin d’elle sur la droite reste inerte dans son coin. Une famille en haut du talus avec enfants et la maman. Le papa est certainement parti s’acheter des cigarettes. Le chien s’affaire à farfouiller le sol. Indifférence générale, tout le monde est enfermé en lui-même, tout le monde est seul. Il y a comme un air d’apocalypse et chacun fait sa gueule d’atmosphère.

La femme nue porte en réalité un maillot une pièce près du corps, il est probablement couleur chair mais le noir et blanc l’a fait disparaître. Le corps allongé dans le coin à droite pourrait être un cadavre que les gens ne seraient pas plus émus. Au centre de l’image, assis et habillé d’un T-shirt « Champion 851 » et d’un jogging noir, un homme jeune aux yeux éteints rêvasse sans rien regarder ni voir, passif et hébété. Est-il compatible avec les années 50 ?

Il n’y a rien à faire ici, rien à voir, rien à dire. La vie s’est arrêtée depuis longtemps sur cette plage et personne ne s’en est encore aperçu.

lundi 24 décembre 2018

Travaux de voirie


Inspiré d’une photo de Liu Bolin
Photo de Liu Bolin©

Inspecteur des travaux finis, c’est quand même un drôle de job, mais c’était le seul qu’ils m’ont trouvé, à Pôle Emploi. Pour ma période d’essai, les gars de la mairie m’ont demandé de vérifier au plus près la signalisation au sol, juste refaite en prévision des élections municipales. On m’avait dit, tu verras, c’est facile, tu vérifies le sens des flèches et la blancheur du blanc.

Facile, facile, tu parles. Avec la neige qui est tombée depuis huit jours, la blancheur du blanc, d’accord, mais le sens des flèches, tu peux repasser. Cent fois s’il le faut avant qu’elle fonde. Et quand elle a fondu, je n’en ai pas cru mes yeux, il y avait une flèche sortant du lot qui indiquait la direction de la mer.

Alors ni une ni deux, je l’ai enfourchée et maintenant j’attends son envol qu’elle m’emmène de l’autre côté de la Manche où m’attend ma famille. Finie la jungle.