dimanche 4 septembre 2016

Descendances

Je m’appelle Jean-Frédéric Godin et je suis chauffagiste. Poêles en tout genre, chaudières, cuisinières, feu continu, fabrication et installation, tout ce qui réchauffe, cuit, ou gratine est mon domaine. Ma petite affaire marche bien, du moins je ne me plains pas, le réchauffement climatique n’est pas encore arrivé à ma porte. J’ai des clients fidèles qui me recommandent auprès de leurs amis ce qui m’évite des dépenses publicitaires, je n’ai pas envie de me lancer dans une expansion épuisante qui, je l’ai bien observé autour de moi, ne finirait que par me rapporter un infarctus.

C’est pourquoi j’ai été bien étonné le jour où un client inconnu m’a contacté sans se recommander de personne, par un déluge de messages électroniques auquel je n’étais pas habitué. Je n’allume mon téléphone qu’une fois par mois pour effacer les cinq messages qu’il contient en moyenne, ma correspondance se faisant de façon bien plus efficace par pigeons voyageurs, alors me retrouver avec trois-cent-dix-huit invites à devenir ami de la part d’un quidam non identifié était pour moi proprement incompréhensible.

Je ne pouvais pourtant pas mettre en péril la réputation de la maison par une mise à l’écart trop impolie, par une poubelle à spams trop voyante, par une fermeture de compte précipitée. Sans trop me dévoiler j’ai donc tenté d’en savoir plus : quel il était vraiment, et ce qu’il attendait de moi.

Rien d’extraordinaire, en fait : il voulait une grande cuisinière à feu continu, il insistait beaucoup sur ce concept ainsi que sur la taille de l’appareil, « à faire rôtir un bœuf, un œil de bœuf, et même un obèse », et il riait de sa plaisanterie par émoticônes interposés. Après tout, il est toujours prudent de rire soi-même de ses plaisanteries avant de savoir si les autres en riront, on ne sait jamais. Sa demande était dans mes cordes et je ne voyais aucun obstacle à la réalisation de ce travail au demeurant grassement payé. Nihil obstat, comme ils disent là-haut. J’ai fini par accepter.

J’ai mis ma meilleure équipe sur le coup et j’ai fait traverser l’Europe entière à des matériaux rares pour qu’il ne puisse pas exister le moindre défaut de finition, la plus petite paille dans le métal, le plus minuscule des éclats dans les moulures. Et surtout je me suis mis en chasse de l’identité de ce client exceptionnel, ne serait-ce que pour éviter d’en avoir trop sur le dos du même acabit. Parce que c’est très bien un client qui paye, mais à partir d’un certain niveau d’exigence le risque d’erreur devient incompatible avec la plus professionnelle des consciences professionnelle d’une équipe aguerrie. Mais nous sommes arrivés au résultat attendu et nous avons livré la plus chère, la plus belle et la plus vaste des cuisinières à feu continu de toute l’histoire des cuisinières à feu continu.

Il a bien fallu à la fin qu’il consente à révéler son adresse physique, qu’il se sorte du virtuel où il se cachait sans vergogne. Il a bien tenté des stratagèmes mais je suis champion en recoupements. Et c’est ainsi que derrière ses nombreux pseudonymes aussi variés qu’improbables, pour de triviales clauses de livraison, j’ai fini par connaître le nom de ce bon client. Il s’appelait Nicéphore Landru.

dimanche 12 juin 2016

OBJETS INANIMES

Je suis encombré d’objets. Cerné plutôt. Comme César à Alésia, ils ont érigé des risbermes et des palissades, ils ont creusé des fossés autour de moi et je ne peux plus faire un pas, un geste, sans me retrouver face à l’un d’eux, obligé de le déplacer pour avancer un peu avant d’en rencontrer un autre ; et chacun à son tour profite de la promiscuité volée pour me raconter ma vie, me la brandir ostensiblement moi qui aimerait tant oublier.

Ils me racontent même ma vie d’avant que je sois né, les vies qui ont mené jusqu’à moi, mais avec tant de vides que je ne parviens pas à trouver le fil, la logique d’où je procède. Ils se sont concertés pour que le puzzle soit insoluble et qu’aucune pièce n’entre dans aucun trou.

Le grand tableau du séjour, par exemple, je le soupçonne d’être le cerveau du complot. Bien avant de faire semblant de dormir au dessus de mon canapé il avait surgi dans la maison de mon enfance, autre époque, autre lieu, sans que je me souvienne comment : personne n’était mort à l’époque qui aurait pu le laisser en héritage et mes parents avaient déjà un tableau de même facture, l’enfant que j’étais comprenait que la même main avait travaillé aux deux. Mais seul le premier était là depuis toujours, au mur de la salle à manger, bien avant moi ; un tableau éternel en quelque sorte, ce qui est là quand arrive l’enfant est toujours éternel pour lui. Un paysage des Pyrénées, une route au pied d’un escarpement qui la dissimule au-delà du virage, un torrent en contrebas, et d’ailleurs on ne dit pas torrent on dit Gave. On aperçoit dans le virage deux silhouettes qui ne peuvent qu’être mes parents je n’en doutais pas. Tel était le premier tableau, mon préféré. Un beau matin, le second tableau s’est trouvé accroché dans une chambre à l’étage, sans explication ni préambule, une marine.

J’ai toujours préféré le paysage des Pyrénées, avec ses deux habitants et son mystère du virage derrière la falaise. Ce qu’on n’y voyait pas m’attirait autant sinon plus que ce qu’on y voyait, l’invisible mieux que le visible. Il m’a appris à regarder un tableau, sans avoir l’air, rien qu’en me laissant aller et venir devant lui jetant un œil et parfois en me perdant sur un détail. L’autre tableau ne me servait à rien et d’ailleurs j’y allais très peu dans cette chambre où il pendait. Un bord de mer en tempête, des falaises, le peintre devait aimer les falaises, et une barque difficilement maîtrisée par un marin à béret rouge, petite tache unique au centre dans un océan de verts, de bleus, de gris.

Quand mes parents sont morts c’est donc naturellement qu’au moment du partage j’héritai de la marine. Par sa taille il ne pouvait loger que sur le mur du séjour au dessus du canapé. Voilà des années qu’il s’incruste et je ne vois pas ce qui pourrait maintenant l’en chasser. Le paysage des Pyrénées est parti pour de nouvelles aventures et peu à peu il s’efface, je sais depuis belle lurette que ce ne sont pas mes parents qui marchent sur la route le long du gave. Du tirage au sort entre frères et sœur survient l’ironie du destin, quand je disais que les objets complotent.

J’ai mis longtemps à m’y habituer. J’ai vérifié qu’il avait une signature, un petit graffiti sur la peinture à peine lisible mais identique à celui du paysage, mon œil d’enfant ne m’avait pas trompé. Je l’ai fait restaurer en espérant que le prix du travail soit en accord avec sa valeur sur le marché dont je ne me suis jamais soucié. Un petit maître de la fin du 19ème doit bien valoir quelque chose. Puis je l’ai regardé comme m’avait appris à le faire son faux jumeau. Des années durant, je lui ai jeté un œil en allant et venant et parfois je me perdais sur un détail. Le visible et l’invisible. Le béret rouge, l’écume des vagues, ces falaises ni blanches ni sombres, verticales mais pas trop, et le ciel. Le ciel, surtout. Je m’y sentais aspiré comme si le vent marin devait m’emporter, le petit maître était un maître es ciel d’orage ; on sait comme souvent les ciels sont laids dans les paysages peints qu’on dit réalistes. Ce ciel là en remonterait aux impressionnistes et au quattrocento, à Giorgione comme à Pissarro.

Les falaises aussi me posaient leurs questions. Quelle roche, et quelle côte ? Comment les localiser, d’où le peintre les avait-elles peintes ? Féru de géographie, je ressentais là une forme d’humiliation mais le puzzle restait inflexible et je cherchais en vain l’indice, plus concentré que Sherlock Holmes, sans trouver où ajuster la pièce minuscule qui m’aurait sauvé la mise. Le tableau m’échappait et m’aspirait à la fois et je voulais savoir dans quelle galère j’irais si je devais monter dans la barque.

Comme toujours, la réponse m’est venue alors que je m’y attendais le moins, à cent lieues de penser au tableau, à cent lieues du tableau, à l’autre bout du pays. J’ai compris qu’il y avait tous les indices voulus et que je n’avais pas su les voir quand je me suis trouvé par le plus grand des hasards exactement à l’endroit où le peintre avait posé son chevalet cent-cinquante ans plus tôt.

mardi 10 mai 2016

Une aventure industrielle - Seconde partie

2. Ce brave Monsieur Houagaine.


Petit-fils du fondateur de la Compagnie, c’était lui le dernier arrivé à la réunion avant que commence la philippique du Président. Il était né l’année de la fondation de la Compagnie par son grand-père pour construire et vendre cette sorte de carriole que souhaitaient alors les dirigeants du pays. Lourde et inconfortable, personne n’aurait misé un kopeck sur son avenir qui dépassa les espérances les plus folles. Au début, ce fut au prix de compromissions peu reluisantes, que son grand-père ne put faire oublier une fois l’apocalypse terminée, et après sa mort au prix d’un patient travail d’image mis en scène par son père qui permit de faire croire à la robustesse de l’engin.

Une bonne fée veillait. Par l’ingénieuse comparaison avec un insecte, la carriole était devenue sympathique. Puis, son insecte devenant vieux malgré les multiples rafistolages, le père avait senti que l’évolution allait être plus forte que toutes les fées bienveillantes, et qu’il fallait passer de la carriole au véhicule, un travail pour son fils. Il transmit le flambeau : mon fils sera administrateur à vie, avait-il imposé aux financiers gourmands.
 
Le voici sur ce fauteuil près de la porte, où depuis toujours il s’assied en dernier, comme pour donner le signal de la séance. Après un temps de méfiance, on l’a trouvé inoffensif. Comme il ne cherchait jamais à se pousser en avant, il inspirait confiance à tout le monde. C’est ainsi qu’il est arrivé à la tête du Département des Projets et de la Conception, essentiel mais voie de garage pour les carrières à rayer le parquet. Sans être vraiment technicien lui-même, il n’avait pas son pareil pour faire fonctionner ensemble des équipes aux objectifs divergents, comme les concepteurs puristes et les commerciaux terre-à-terre. On dit de lui qu’il est l’inventeur de ce nouveau modèle qui triomphe sur les marchés depuis tant d’années. Voilà ce qu’il rumine, assis en bout de table près de la porte, en écoutant le Président.
 
Il était vaguement inquiet depuis deux ou trois ans. A chaque durcissement des normes, ses équipes réussissaient les contrôles bien mieux que la concurrence, avec des résultats qui lui faisaient douter de la justesse des principes de la thermodynamique. Il se disait bien qu’il devrait se replonger dans l’odeur des ateliers comme au bon vieux temps, mais il a maintenant plus de soixante-quinze ans et il n’était pas certain de comprendre, il a trop laissé les électroniciens prendre le pouvoir. Le scandale étalé dans la presse ne l’a pas touché tant il était incapable d’accéder à l’idée de triche, des histoires de journalistes se disait-il. C’est l’incroyable colère du Président qui emporta sa résistance désespérée face à la vérité insoutenable et le força à voir. Le monde se déroba sous lui.
 
Ce n’est pas que l’on se soit fait prendre qui le bouleversa, mais que l’on ait triché.
 
Que ses équipes qu’il choyait tant aient pu fonctionner dans son dos, qu’elles aient jeté aux orties ce en quoi il croit : effacer les compromissions du père et du grand-père, expier le péché originel, créer un bien utile à son pays, à ses concitoyens, et tant qu’à faire, bien le vendre. Il lui faut sauver ce qui peut l’être de ce rêve détruit. Il lui faut, tel un christ de cambouis, prendre sur lui la faute de ses hommes. Ainsi la Carriole pourrait repartir saine et sauve, une fois désigné et extrait le ver du fruit. Il sera ce ver. Quand le Président demanda qui voulait démissionner, il n’eut pas besoin de réfléchir.
 
Il fut le coupable idéal. La presse et la justice s’acharnèrent sur lui, sa femme le quitta, ses enfants le renièrent, et il est aujourd’hui le clochard le plus célèbre de Berlin. Quant à la Carriole Pour Tous, le sacrifice ne la sauva pas. Ils continuèrent à tricher ne sachant plus faire autrement, plus personne ne voulut de leurs machines suspectes. Pour sauver les derniers profits, les usines brûlèrent mais les assurances refusèrent de payer pour cause d’incendies volontaires.
FIN.

lundi 9 mai 2016

Une aventure industrielle - Première partie

1. Le discours.

Personne autour de la grande table du conseil n’avait encore vu le Président dans cet état. D’ordinaire silencieux, prêt à écouter chacun pour trancher en quelques phrases sans pour autant laisser d’acrimonie, il avait pris la parole sitôt le dernier participant assis et ne l’avait plus lâchée. Loin du discours concis qu’on lui connaissait, il éructait d’interminables invectives à peine compréhensibles tant les mots se bousculaient dans sa bouche. Voilà deux heures qu’il arpentait l’espace libre en bout de table entre écran, baie vitrée, fauteuil et cafetière.
 
La situation était grave, ils le savaient tous en venant et ils auraient du pain sur la planche. Plus haut niveau de la Compagnie, il leur appartenait de prendre les décisions maintenant : contenir le désastre et lancer la reconquête, exercice difficile, sacrifices inévitables. L’avenir n’avait jamais été aussi incertain, même aux tous débuts de la Compagnie avant la seconde guerre mondiale. Et voilà qu’au lieu de laisser s’exprimer les avis, les idées, les conseils, guettant les paroles les plus saugrenues car la solution naissait parfois des joutes verbales qu’il savait susciter, il s’était jeté dans une diatribe violente qui n’épargnait personne.
 
Ce qui le mettait dans cette fureur n’était pas qu’on ait triché mais qu’on se soit fait prendre.
 
La Compagnie « La Carriole Pour Tous » était la plus représentative du pays. Prospère de bon aloi, grande pourvoyeuse d’emplois nationaux, elle était l’exemple mis en avant pour montrer la vertu de ce pays fiable, laborieux et discipliné. Dans les pays voisins on ne cessait de vanter ces qualités, pour mieux se dénigrer soi-même. Ce n’était pas la plus puissante des compagnies, ni la plus technique, ni la plus prestigieuse, mais les plus puissantes étaient moins techniques, les plus techniques étaient moins prestigieuses, les plus prestigieuses étaient moins puissantes.
 
Depuis presque quatre-vingts ans qu’on existe, on en avait fait, des tours de passe-passe ! Et voilà que tout s’effondrait par une seule tricherie cousue de fil blanc. Il allait falloir rendre des comptes, payer des amendes kolossales, rappeler des modèles par millions, puis tenter de faire revenir la clientèle. L’action avait perdu déjà quarante-trois pour cent, et d’anciens employés se mettaient à parler dans les radios. Le mensonge était connu de tous, les carrioles ne respectaient pas la norme théorique et seule la méthode de mesure, inspirée dans la norme elle-même par de l’entregent chez les normalisateurs, avait permis de faire croire à la conformité depuis des décennies. Mais il en était de même pour tous les autres, alors pourquoi nous ?
 
On connaissait la réponse, la modification automatique des paramètres, révélée dans la presse. Personne ne pouvait rien dire, ni qu’il savait – donc complice, ni qu’il ne savait pas – donc incompétent, alors personne ne disait rien. Le Président avait perdu son sang-froid, il était loin le temps des idées farfelues ; la guillotine était trop chaude et personne ne voulait voir sa tête voler sous la cafetière, parmi les capsules et les gobelets froissés. Et plus ils se taisaient, plus le Président hurlait pour couvrir le silence.
 
Soudain, il se tut, comme si une idée enfin venait de lui obstruer le larynx. Les mouches cessèrent de voler. Il fit lentement le tour de la table, ferma les yeux, joignit les mains comme un pape, et dit : « Qui veut démissionner ? ».
 à suivre ...

mercredi 4 mai 2016

Calme plat.

Journal de bord. Le 15 août 2028. 12h00

Aujourd’hui, rien. Je me souviens de cette histoire qu’on m’a racontée : Louis XVI a écrit sur son journal le 14 juillet 1789 « aujourd’hui, rien ». C’est peut-être une histoire inventée, une plaisanterie de comptoir, une fable perverse, en tout cas l’affaire a mal fini du moins pour lui. Alors je ne sais pas si c’est bien prudent d’écrire, quand il est juste midi et que tout est calme, aujourd’hui rien.
 
Il y a bien un peu de vent, juste de quoi agiter les voiles de la goélette et laisser sur l’eau un léger sillage pour faire croire qu’on avance, ils ne sont plus que trois à la manœuvre et les autres ne vont pas tarder à dormir le repas terminé. Quel silence ! On m’avait dit de ne pas partir en août, qu’il y a du monde partout, du bruit, des encombrements, il n’y a plus que Paris qui est désert la ville t’appartient reste donc. Il y a pire comme embouteillage que ce que je vois autour de moi du haut de la passerelle, la Mer Egée à perte de vue sans une terre à l’horizon, sans une voile hormis les miennes, mes quatre trapèzes blancs qui s’ébrouent dans la brise, et le doux clapotis qui me pousserait presque à plagier Valéry et son toit tranquille.

Il y avait longtemps que je n’avais eu du temps pour rêvasser devant mon journal, pour moi seul. Naviguer d’île en île impose sans cesse des manœuvres, de la vigilance, des coups de barre à bâbord, à tribord, même par beau temps, sans penser aux formalités incessantes et aux interpellations radio. Et des îles, par ici, il n’en manque pas, impossible de naviguer sans en avoir une ou deux à vous reluquer du côté de leur horizon. Ne plus rien avoir en vue en devient presque anormal, suspect même. Oublié Dodécanèse, évanouies Cyclades, la mer a tout recouvert et mon bateau est devenu vaisseau fantôme, esquif distrait piétinant la demeure de Poséidon dont le moindre caprice ici devient catastrophe, aucun recours, aucun abri, aucune crique. Non, c’est sûr, il ne faut pas écrire « aujourd’hui rien », il pourrait le lire par-dessus mon épaule.

Quelle paix ! Que personne ne découvre de terre à l’horizon désormais ! Que Poséidon me protège ! Que la mer devienne océan infini et qu’en effet plus rien n’arrive ! J’ai bloqué la barre et je peux laisser courir mon crayon sur le journal au gré de mon esprit relâché, savourer l’instant, oublier ce bateau si difficile à restaurer à l’ancienne, oublier le voyage, cette croisière classique de site en site, d’Héraklite à Platon, de Cnide à Cnossos, des turcs aux grecs. Dans le silence qui m’entoure, aujourd’hui à midi, en pleine chaleur, je n’ai plus faim que de l’histoire qui est passée par ici, je n’ai plus soif que des mots qui depuis trois mille ans errent sur ces eaux bleues à jamais orphelins d’Ulysse.

Nous sommes le 15 août 2028, et aujourd’hui tout peut arriver.

dimanche 1 mai 2016

Le prénom

Je ne vous apprends rien en disant que mon prénom est Michel. Ce fut le choix de mes parents bien entendu. De qui d’autre ? Personne dans la famille ne se prénommait ainsi et dieu sait la pauvre que ma famille ascendante est nombreuse. On peut remonter à la soixantième génération, donc à peu près à la fin de l’Empire Romain, personne n’est repéré avec ce prénom, aucun Michel à l’horizon. Néanmoins, pour éviter un scandale intercontinental, familial et historique, ils m’ont donné le prénom du père en second, ultime concession, qui m’a servi d’outil cinquante ans plus tard pour construire un pseudonyme et le promener dans les fils de la toile.

Ce prénom Michel me convient. Il n’a pas particulièrement attiré mon attention pendant les vingt-cinq premières années de ma vie. Evidemment, il pouvait être question d’archange et dans ce cas Michel était préférable à Raphaël ou Gabriel, relégués au purgatoire des prénoms de vieux en ce temps là. Ces deux là ont nettement rajeuni depuis et ont repris le pouvoir : on croise des Raph et des Gaby à tous les carrefours les trottoirs ne sont plus ce qu’ils étaient.

Une fois lancé dans la vie professionnelle, j’ai découvert qu’en réalité tout le monde s’appelait Michel, même la rue. Curieusement, ma vie d’écolier, de collégien et d’apprentissage m’avait fait échapper à la promiscuité des Michel, et il fallut que je commence à fréquenter des collègues, des cercles d’amis, des groupes de travail et des dîners en ville pour observer que chaque fois, un homme sur quatre était un Michel pour peu qu’il ait entre dix ans de plus et de moins que moi, et parfois une femme trouvait moyen de s’ajouter à la liste.

J’étais arrivé au beau milieu de la mode mais à un moment où cette mode était souterraine, en 1945 on avait d’autres chats à fouetter que de suivre les modes ; le comble était que le choix de mes parents tenaient uniquement à l’absence du prénom dans l’ascendance, mes parents ne savaient pas que c’était la mode, mes parents n’ont jamais su ce qu’était une mode ni la mode, la mode, quelle mode ? Le soufflé Michel est retombé subitement comme une catastrophe culinaire au beau milieu des années cinquante. On observe en général une décrue des prénoms, une lente mise en oubli, et ils vivotent quelques décennies en affublant ici et là un enfant qui va se traîner un prénom rigolo, Auguste ou Marcel, Gertrude ou Cunégonde, Louis, Jules, Arthur, avant de surgir à nouveau pour noyer une génération qui n’y peut rien, à la mode de la précédente.

Mais le prénom Michel, lui, a totalement et soudainement disparu des radars. Un peu comme dans l’ascendance plus personne à l’horizon qui ait moins de soixante ans. Encore quelques femmes grâce à Michèle Morgan sans doute, mais qu’elles n’essaient pas de se rajeunir, le prénom les dénoncera. Je veux bien reconnaître que j’en croise, des jeunes au prénom anglicisé prononcé Mi-ka-èl, mais ce n’est plus du tout la même vie, la même voix, le même envol, le même chuintement ; on peut crier Mi-Ka-èl, essaye un peu avec Michel, ta langue se mélange dans les dents, tu craches, et le cri ne dépasse pas dix mètres.

C’est qu’ainsi grâce à mon prénom j’ai pu, tel le chat de Rudyard Kipling, m’en aller tout seul par les chemins du bois mouillé.

lundi 4 avril 2016

1951 - L'affaire des plumes.


En réalité je n’ai pas beaucoup de souvenir d’école. L’école primaire, par exemple, est une sorte de gouffre noir et lointain, un monde cerné de murs, murs réels de bonne grosse meulière qui fermaient la cour et reliaient entre eux les bâtiments des classes, murs mentaux entre lesquels je tentais de comprendre ce qu’on essayait de m’apprendre mais en vain, je ne savais déjà pas ce que je faisais là. Je vivais bien dans un monde, dans mon monde à moi, au milieu de gens qui me voulaient du bien enfin je crois, et d’autres qui me faisaient la leçon. Je ne saurais dire de quel monde il s’agissait alors mais je me souviens très bien que ce n’était pas ce monde là qui m’entourait. Quelque chose m’échappait, ou peut-être était-ce moi qui tentais d’échapper sans le savoir à ce qu’on voulait que je sois. Le temps n’existait pas encore dans ma tête, il n’y avait pas de perspective mais un simple ici et maintenant qui ne coïncidait pas.
 
Je devais être au cours préparatoire acronymisé depuis en CP, et l’écriture s’y apprenait encore avec les plumes trempées dans les encriers ; j’ai donné à un camarade qui me les demandait une boîte de ces plumes qui traînait sur la table d’à côté, j’étais encore serviable à cette époque. Bien entendu et sans avoir rien vu venir, le ciel m’est tombé sur la tête sans doute après la récré ou quelque chose d’approchant. J’avais volé les plumes, on m’avait vu les prendre. Le maître a renversé mon cartable pour les récupérer, sans succès évidemment. Alors on m’a traîné chez le directeur où j’ai eu droit à une fouille en règle, pas besoin de détails. On m’a donc soupçonné de les avoir cachées afin de les retrouver après l’orage et j’ai été chassé de l’école, le temps je suppose de mettre la main sur la cachette que l’on prévoyait cousue de fil blanc.
 
Il ne m’est pas venu à l’esprit un instant de préciser que j’avais donné la boîte au garçon du rang de devant. Ce n’était pas une affaire de loyauté ni d’honneur ni de rien de ces mots ridicules par lesquels on enferme plus sûrement les gens que derrière des barreaux, mais dans toutes ces bouches grimaçantes penchées sur moi il était seulement question que j’avais pris la boîte. Elles m’auraient seulement demandé : « à qui l’as-tu donnée ? », j’aurais donné la réponse innocemment, tout comme j’avais pris et transmis les plumes. C’est dire comme mon monde n’était pas le leur.
 
Encadré par deux instituteurs, encore heureux ce n’étaient pas des gendarmes, je suis arrivé chez mes parents déjà informés du forfait, et la fête a continué. Leur fils était un voleur, ce n’était pas acceptable. Un local me fut réservé, celui qui fermait à clé, où je passai la nuit et la journée du lendemain, attaché, oui monsieur, attaché. Il leur fallait bien tout ce temps pour comprendre qu’ils ne trouveraient pas la boîte à plumes. Ça lui servira de leçon, qu’ils disaient.
 
Mes parents. Ultimes refuge, ultimes recours. Ceux-là même dont l’approbation était la plus belle des récompenses. Qui ne se trompaient jamais et dont les désirs étaient des ordres. Ce jour là, ils sont tombés de leur piédestal et n’y sont jamais remontés. J’ai fait semblant d’y croire et j’ai essayé encore et encore de comprendre ce monde noir comme un élève trop sage, mais je n’étais pas dupe de moi-même. Je me souviens que, trois ans plus tard, au cours moyen première année aujourd’hui caricaturé en CM1, au beau milieu d’une lecture collective comme aimait la pratiquer cet instituteur nouveau dans l’école, subitement et sans raison identifiable, j’ai poussé un hurlement jusqu’au bout de mon souffle. Inattendu, impérieux, nécessaire, et il a dû le voir sur mon visage car il a relancé la lecture sans coup férir. C’était peut-être la réplique du séisme de la plume. Je ne sais même pas si le hurlement a cessé depuis en moi après s’être tu au dehors.
 
Quant à la justice, définitivement, elle peut aller se rhabiller maintenant que j’ai vu sa laideur toute nue.

samedi 2 avril 2016

Aujourd'hui la préhistoire


Il y avait déjà longtemps que l’homme marchait dans la forêt. Il commençait à avoir faim et soif. Le soleil tapait dur et partir chasser n’avait pas été une bonne idée. Les animaux comestibles semblaient s’être tous volatilisés au plus épineux des fourrés, au plus haut des arbres, au plus profond des terriers. Il se dit qu’un petit remontant lui ferait du bien ; il ne pourrait pas rester vigoureux encore longtemps sinon.

Et pour ce qui est du remontant, il avait l’œil. Certainement beaucoup plus perçant que pour un gibier. Il eut vite fait d’apercevoir au détour d’une clairière l’arbre aux délices, dont tout le monde connaît la sournoiserie au-delà du plaisir et qui était réservé officiellement au seul usage de Monsieur le Chamane. Mais c’était son péché mignon et ce n’est pas une grimace de chamane qui allait l’arrêter.

Il faut reconnaître qu’à la hutte, on ne le trouvait pas mignon du tout ce péché-là, qui le faisait rentrer plus souvent qu’à son tour bredouille et titubant. La marmite pouvait attendre pour bouillir, il n’y avait guère que de l’eau claire sur le feu. Mais voilà, il avait chaud, il avait faim, il avait soif, il n’y avait personne alentour, un bon coup de pied dans le tronc et autour de lui s’éparpillent les fruits de la tentation. Il ne perdit pas de temps, mangea de bon cœur et bientôt s’endormit comme un bienheureux.

Combien de temps rêva-t-il ? Il avait retrouvé son enfance, les jeux de liane, le bonheur de bavarder avec son perroquet ou de chatouiller son tatou si tendre sous la carapace, ces deux compagnons d’autrefois qui souvent venaient lui rendre visite après l’arbre aux délices. Son petit monde secret était revenu comme chaque fois, où il pouvait gambader à travers le temps, à travers l’espace, libre comme l’air et léger comme la plume, à la fois étoile et ver de terre, feu et glace, puma et ouistiti. Il ne pouvait décidément pas se passer de ces moments où il devenait animal parmi les animaux, plus proche de sa vraie vie que dans ce début de civilisation qu’était le village. C’était sans doute cela, le secret du Chamane, que personne n’était censé connaître et qu’il avait dérobé.

Innocent, il se sentait délivré du poids du lendemain et de ce que ses frères moqueurs nommaient à chacun de ses retours piteux « la glorieuse incertitude de la chasse ». Cette seule idée le réveilla en sursaut. Hagard, il regarda autour de lui et comprit que sa situation ne s’était pas améliorée en son absence : il faisait nuit, il aurait dû être rentré depuis longtemps bien chargé de victuailles et l’impatience devait gagner les chaumières, encore une fois, une fois de plus, une fois de trop sans doute. 

Qu’importe, se dit-il, fanfaron mais pas trop. Bien que l’air humide fût tout aussi chaud, il y avait à la place du soleil et ses lingots de plomb une lune souriante et bonace surmontée d’une étoile. Il entendait les mille bruits de la forêt et ses oreilles commencèrent à repérer ce que ses yeux n’avaient pas su voir le jour. Parfois après une longue errance et sans que l’on sache ni comment ni pourquoi, l’inextricable devient simple, l’obscur évident, et le doute s’évanouit. Certain cette fois qu’il allait réussir, il saisit sa flèche et après un moment d’hésitation dû non à la crainte mais à la réflexion, il s’engagea d’un pas ferme dans la direction que lui indiquait l’étoile.
 

mercredi 30 mars 2016

Arborescence

Je n’ai pas de nom. L’idée même de nom n’existe pas dans le monde qui est le mien. Mais j’ai remarqué que les humains qui me tournent autour m’en ont donné un ; mon bois a des oreilles, tout comme les murs de la maison dont j’orne aujourd’hui le jardin. Et il a bien reconnu que le mot « althéa » me désignait. Les humains avaient sans doute peur de me confondre avec cet énorme marronnier dont l’ombre m’empêche de fleurir autant que j’aimerais, comme si on pouvait confondre le petit arbuste que je suis avec ce mastodonte envahi de pigeons et de merles. Les merles, passe encore, leur gaité m’amuse, mais les pigeons, je hais les pigeons. Ils sont bizarres, les humains, à tout vouloir nommer et classer de peur de mélanger même l’immiscible.

Il n’empêche, malgré l’ombre du marronnier, c’est moi qui porte des fleurs de juillet à novembre, des simples, des doubles, des blanches et des mauves et parfois des violettes, quand l’autre fleurit une petite quinzaine et à la fin laisse tomber ses hérissons. Combien sont-ils, les arbres qui peuvent se vanter de produire à lui seul plusieurs formes et plusieurs couleurs de fleurs ? Ma copine la rose trémière peut-être, mais ce n’est pas un arbre, ni même un arbuste. Alors le marronnier, il peut se gonfler la boule tant qu’il peut, il ne pourra jamais m’interdire d’attirer plus d’abeilles que moi ni d’égayer le jardin du monsieur qui m’a planté là il y a trente-cinq ans.

Transplanté, plus exactement. Pour ne pas rester dans la demi-mesure, je me suis transformé en bosquet, en semant mes graines à l’automne. Depuis tout ce temps, je suis une bonne dizaine d’althéas à moi tout seul, sur mon petit brin de pelouse. Et même si l’ombre humide nous couvre trop souvent, le camaïeu mauve l’emporte tout l’été. Il faut dire que j’avais été bien entraîné. J’ai dû germer il y a plus d’un siècle, je crois que c’est un oiseau qui m’a laissé tomber en graine sur les coteaux de la rive gauche, et j’ai poussé tranquillement au milieu des broussailles du talus, juste dérangé par les rongeurs et les pinsons. Puis la ville d’Issy-les-Moulineaux s’est étendue, les broussailles sont devenues jardins en terrasses et le vieil Augustin qui avait pris possession du terrain m’a cerné de buis pour m’offrir un écrin. Chaque hiver, il m’a taillé régulièrement.
 
Son fils a continué le travail patient. Il a construit une maison à côté et c’est depuis ce temps là que je me suis habitué à l’ombre.
 
Les bombes anglaises et américaines sont tombées de l’autre côté de l’avenue et j’ai pu reprendre mon souffle après la guerre, entouré cette fois d’enfants turbulents. Je suis devenu avec eux poteau, tourniquet, souffre-douleur, sans jamais trouver le temps long. Je continuais à semer mes graines, vieux rêve de forêt qui m’habite depuis la nuit des temps.
 
Un jour il a fallu quitter ma terre natale. Le fils d’Augustin avait cessé de venir me parler, les enfants avaient grandi et s’étaient dispersés à travers le vaste monde. C’est ainsi que l’un d’eux a pris un de ces rejetons qui avaient prospéré dans le cercle de buis et qui n’est autre que moi-même, sachant la terrasse condamnée à la pelle mécanique, et m’a transporté, nouvelle brindille, de l’autre côté du fleuve. Pour moi immobile le monde est vaste un point c’est tout, quand il ne faudrait que traverser la rue, alors, franchir la Seine !
 
Mais quelle idée a-t-il eu de me planter trop près de ce fichu marronnier ?

lundi 8 février 2016

OCEANO BOX


Personne ne les a jamais vues. La rumeur persiste et chacun est convaincu qu’elles existent. Mais qui aurait l’idée de se ruiner pour y passer la nuit ?

On les prétend spacieuses au point d’occuper la moitié d’un pont, il y aurait même un ascenseur direct qui permet d’y accéder depuis la salle de restaurant, caché derrière le piano de l’orchestre ou derrière la contrebasse. Les gens causent en circulant dans les coursives de l’immense navire et je les entends chuchoter. « A l’embarquement j’ai compté les étages depuis la passerelle extérieure, et ici je monte et je descends, il y a un étage de moins.
- On ne dit pas étage, on dit pont.
- Il y en a un de moins quand même ».
Encore un qui voit des complots partout et des étages fantômes dans les navires.

Justement, cette cabine mystérieuse, c’est la mienne. Il n’y a pas de pont clandestin mais on finit toujours par se perdre dans le dédale des escaliers, des ascenseurs et des coursives. J’accorde les circonstances atténuantes au monsieur soupçonneux qui confond les étages et les ponts.

Comment avais-je échoué dans la cabine de l’Amiral ? C’est ainsi qu’il la nommaient, et si la rumeur exagérait beaucoup, je dois dire qu’elle occupait bien sa place sur toute la largeur du bateau, vers l’avant sans doute, avec vue sur mer à bâbord et à tribord, mobilier tout inox on a connu plus chaleureux, bar, salon-séjour, chambre séparée à grand lit, et une de ces salles de bain où aurait sans doute logé la cabine du monsieur de la coursive qui à elle seule valait le voyage.

Je devais faire la traversée en avion. Deux jours avant le départ, bien m’en a pris de lire le grec et de deviner le sens des gros titres, Olympic Airways s’était mis en grève illimitée. Je n’aurais pas refusé une prolongation forcée de mes vacances en Crète avec cette excuse imparable, mais pour rien au monde la belle qui m’accompagne n’aurait manqué la rentrée du troisième trimestre de ses chers élèves. Prétextes, rêveries, fantasmes, abus d’imagination, la vérité comme toujours est ailleurs, on ne sait pas très bien où, mais elle est ailleurs et ce n’était pas négociable, nous devions être rentrés à l’heure. Nous ne pouvions échapper à cette obligation : on nous attendait à la maison. Il fallait donc rallier Athènes et là on trouverait bien une solution. On trouve toujours des solutions à Athènes, pour peu que chacun y mette du sien.

Je me suis fait rembourser le billet et je me suis présenté à la compagnie des ferries géants qui parcouraient la mer Egée en tous sens. Il ne leur restait plus que cette cabine pour juste un peu moins cher que le billet rendu. Voilà trente ans de cela, les billets d’avion représentaient encore de coquettes sommes et les bétaillères volantes n’existaient pas.

Nous étions les heureux titulaires de la cabine de l’Amiral et bien décidés, après le repas du soir qui suivit la sortie du port, à en profiter le plus possible. Une nuit de patachon, un voyage au paradis, l’embarquement pour Cythère justement ce n’est pas loin d’ici, le crépuscule des dieux, les promesses de l’aube, tout cela rien que pour nous. On pouvait laisser la porte entrouverte, on entendait l’orchestre jouer en bas et personne dans les parages, la cabine était au fond de l’impasse. Sans oublier la salle de bains.

Nous aurions dû nous en douter, depuis trois mille ans et plus qu’elle fait le coup, la mer Egée ne se laisse pas apprivoiser si facilement. Ce n’est pas la dimension du bateau qui va l’impressionner. Il est à travers les mers des fils qui courent d’une rive à l’autre, d’un cap à l’autre, d’un port à un golfe, dont on ignorera toujours les pouvoirs ce qui nous permet de les nier sans risque : fils d’Ariane, fils de la Vierge, enlacement des trames et des chaînes où se perdra toujours tôt ou tard le marin jamais rassasié. L’un d’entre eux relie Lattaquié à Monastir et le ferry aveugle branché sur Athènes le coupe juste après la fin du dîner. A ce signal invisible et implacable, la mer Egée aidée par son vieux complice le vent du Nord se soulève comme un peuple opprimé, comme une réplique de toute l’histoire de ce bout de planète, et prend un malin plaisir à secouer l’immense bateau façon fétu de paille, façon esquif antique, comme elle avait appris à le faire avec son vieil ennemi d’il y a longtemps, Ulysse. Je finis par me demander si au fond Neptune n’existerait pas pour de vrai, Neptune ou Poséidon je ne sais plus, qui suis-je encore ?

Perchés au plus haut du bateau, les oscillations nous faisaient tituber dans le noir à travers les espaces infinis de la cabine sans espoir de trouver de quoi s’accrocher, ce n’était plus une nuit de gala, c’était un bal funèbre et nocturne dans une musique de craquements et de grincements comme seuls les bateaux dans la tempête savent en jouer. Et dire qu’on a chanté les nuits d’ivresse !

Arrivés en vue de l’île de Salamine au petit matin, nous étions plus démoralisés que Xerxès mais tout rentra dans l’ordre et un majordome ganté de blanc nous apporta le thé du réveil ; il nous restait juste assez de temps pour fermer nos sacs avant de débarquer.

samedi 28 novembre 2015

Un roman policier

    Où l’on va voir qu’il n’est pas nécessaire d’écrire un polar en entier pour qu’il existe. Il faut bien entendu une première page.

1.    La première page.

Je ne sais pas vous mais moi je déteste les couloirs du métro. Ce n’est pas tant la foule qui y roule, la bousculade, tous ces gens à contre-courant qui me ralentissent ou, à l’inverse, tous ces gens qui me poussent plus vite que ma musique et m’emportent, ce ne sont pas les odeurs, enfin toutes ces choses dont tout le monde se plaint sans même voir que chacun y est bien pour quelque chose dans ces inconvénients du métro puisque chacun en est, de la foule. Non, ce n’est rien de tout cela qui me chagrine et m’oppresse, ce sont les regards, les centaines d’yeux qui me braquent.

Il fallait pourtant bien le prendre, ce foutu métro, tous les matins, tous les soirs, juste à l’heure où tout le monde comme moi le prenait, et chaque fois affronter ces yeux qui savaient, je savais qu’ils le savaient, ce que j’avais fait de ma journée. Ce n’était pourtant pas faute d’être prudent, pas un détail ne m’échappait et bien malin qui aurait pu dénicher un indice, une trace, la moindre poussière, le moindre ADN. Dix ans que chaque jour j’accomplissais ma tâche avec perfection, ce qui justifiait mes tarifs, mais dix ans que je devais défier matin et soir les regards qui savaient enfoncés dans des têtes qui ne savaient rien.

Ce matin là, dans le couloir de la correspondance de la station Trocadéro, plus bousculé que jamais par des employés déjà retardataires, j’ai croisé Madame de. Œil pour œil en un éclair. Le temps de réaliser elle était passée et j’eus un mal fou à la retrouver dans le flot. J’avais vu qu’elle m’avait vu et je ne pouvais pas la laisser disparaître sur un malentendu, si j’ose dire. Ma journée se trouvait en grand danger et je devais rattraper le coup. Comme si elle m’avait deviné, elle revenait sur ses pas elle aussi, on allait pouvoir régler nos comptes.


Puis viennent quatre-vingt pages absolument palpitantes dont personne ne saura jamais rien, ni moi non plus d’ailleurs ne les ayant pas écrites. Arrive ce moment où, inévitablement, le héros-narrateur en difficulté fait un bref retour sur lui-même.

2.    Quatre-vingt-et-unième page.

Je ne contrôle plus très bien mes pensées, et c’est déplaisant. Sans doute l’inconfort de ma cachette et sa précarité, les chiens qui aboient tout autour, à ma recherche et d’autant plus énervés qu’ils me pressentent sans me repérer vraiment, le froid glacial, l’humidité de mes vêtements après ma fuite sous la pluie. Jamais à ce point je n’avais pensé à moi, à mon histoire, drôle de sensation. Il me suffisait de m’appeler Arsène Dahlia, pourquoi s’encombrer d’autre chose ?

Et soudain mon enfance me remontait comme une brûlure d’estomac, une aigreur mal digérée, ma gueule de guingois dont chacun se moquait, mon zézaiement, d’où finalement tout était parti ; école buissonnière, petits larcins, fugues, vie de sauvageon sans amis sans désirs au fond. Je ne peux nommer désirs ni plaisirs ces étreintes fugaces avec des filles aussi froides que moi, aussi perdues et distraites. Tout me revenait en remugle dans ma cachette menacée et ce tout m’apparut vide, étrangement paisible et vide, inutile dans le bien comme dans le mal, et d’autant plus dérisoire que personne n’a jamais rien su de ce que je faisais hormis mes commanditaires, qui ne connaissaient ni mon nom ni ma gueule.

Je n’étais personne et ma seule existence ne tenait qu’à ces chiens qui me sentaient. Qu’ils me découvrent et enfin je serai quelqu’un mais pour être pris, qu’ils me ratent et je retournerai à mon néant, à ma malédiction natale.


L’histoire continue et il faut bien terminer un roman. Alors voici la dernière page. Pour le reste, à chacun de se débrouiller, moi j’ai fait mon travail.

3.    La dernière page.

Il ne me restait plus qu’à revenir sur mes pas, au sens propre du terme. Les traces dans la neige étaient bien visibles et les deux cents mètres à parcourir à l’envers en posant les pieds précisément au bon endroit furent une formalité. Je sortis du petit bois et retrouvai la vieille bicyclette mauve à l’endroit exact où je l’avais cachée, il y a dix ans.

Rejoindre la station de métro du terminus fut un jeu d’enfant. Pourtant, je ne pus me résoudre à abandonner le vélo comme il avait été convenu. Alors je ne me suis pas arrêté et j’ai continué ma course, remontant les unes après les autres les stations que j’avais pendant si longtemps tous les jours inlassablement traversées sans voir, humant l’air frais de ce matin d’hiver comme je n’en n’avais jamais senti l’odeur et bien décidé, s’il faut appeler cela une décision, à disparaître pour toujours des écrans du monde.

FIN

lundi 10 août 2015

HISTOIRE D'HOMERE

HISTOIRE D’HOMÈRE


1.     Sombre dimanche.



Je m’appelle Homère et je hais les dimanches. La vieille chanson est encore vraie dans mon arrière banlieue avec ce crachin glacé sous un ciel bas. Dimanche désert comme toujours, il n’y a pas un rat dans les rues sitôt passées les trois vieilles qui vont à la messe et les cinq poivrots qui rentrent du bistrot. Je traînais mon âme en peine en faisant valser les canettes du caniveau.
Un petit caïd du coin m’a rejoint, Antoine que par ici on nomme l’Antinou ; il m’a proposé de l’accompagner à la fête au Château, une grosse bâtisse en haut de la colline, entre la ville et la Nationale qui longeait la rivière. Le propriétaire que tout le monde appelle le Patron, est paraît-il très riche. Peu après avoir épousé une actrice espagnole de toute beauté, il a disparu. Les rumeurs s’en donnent à cœur joie : qu’il serait un trafiquant notoire, drogues, femmes, armes, mais jamais il n’a été pris la main dans le sac ; qu’on l’aurait vu quelque part au Sud des Dardanelles, qu’il serait en Orient à faire le Jihad, e tutti quanti …
Les fêtes ont commencé à la rumeur de sa mort. Maintenant il y en a tous les dimanches. Tout ce que le canton compte de fils de famille et quelques godelureaux comme l’Antinou y débarquent plus ou moins invités, dès potron-minet jusque tard dans la nuit. Antinou insistait, entre ennui et curiosité j’ai vite choisi, je l’ai suivi. C’était imprudent, je le sais bien, mais à défaut d’autre chose j’ai ce petit talent de sentir, bien avant tout signe avant-coureur, le moment de m’éclipser fissa. Ce que certain désignent par l’art de la fugue. Une sorte d’odorat mental.
Il se pourrait bien que ce sombre dimanche virât au noir.

2.     Le correspondant anonyme.

L’homme ouvrit les yeux encore étourdi par la chute. Que faisait-il dans l’herbe du talus entre la Nationale et la rivière, vêtements déchirés et boueux, visage poisseux de sang, et le vide dans la tête. Je m’appelle personne, se répétait-il machinalement, comme une vieille leçon apprise par cœur.
La borne kilométrique sur laquelle il s’était écrasé était la dernière de ce type, un arrondi rouge sur un cube jadis blanc. Il avait fallu qu’il tombât pile dessus. Cette pensée lui rendit un peu de mémoire, le camion qui l’avait pris en stop, le gros camionneur borgne, sorte de colosse cyclopéen qui lui avait fait des avances, lui pourtant si malin qui n’avait rien vu venir et qui s’était fait jeter en marche, c’est haut un camion.
Il y avait une borne semblable dans sa vie, sa vie d’avant le camion, d’avant le voyage. Voilà, ses souvenirs remontaient, le voyage, la mission secrète au sud des Dardanelles : infiltrer les camps d’entraînement, repérer les filières d’enrôlement, guider les drones, tout lui revenait.
Le grand chef lui avait dit : « Tu seras mon correspondant anonyme, tu t’appelles personne mais si tu te fais prendre on ne viendra pas te secourir. Tu es connu comme baron de la drogue, c’est la meilleure des couvertures, on te croira au Jihad ». Le plus dur avait été de partir comme un voleur sans prévenir Pénélope, elle et son tempérament de feu. La dernière nuit d’hésitation avait été blanche.
La mission avait mal tourné : le collègue aux pieds légers qui devait le protéger l’avait planté. Une fois découvert il avait dû son salut à une ruse de cheval et à un rafiot surchargé de réfugiés, caché dans la foule pendant que les barbus armés le cherchaient pour l’abattre. Ensuite, l’interminable galère à travers la mer, de promesse de passeur en mensonge de naufrageur, des mois sans se dévoiler, sa tête mise à prix, les traîtrises et les double-jeux, se méfier de tout le monde même du chant des sirènes, il avait échappé à tout pour s’échouer contre cette borne historique.
La borne ! Il n’y en a pas deux dans le monde, et elle est en bas de chez lui ! Derrière le rideau d’arbres un petit pont traverse la rivière, il lui suffit de monter la pente pour retrouver les siens.
Mais dans cet état, dépenaillé par la chute et le front ensanglanté ? Autant garder jusqu’à la dernière minute son statut de correspondant anonyme. Il ne savait pas ce qu’était devenu son Château et l’accueil pouvait être rude après son départ de voleur. Il traversa le pont et commença à monter lentement, il trouverait bien un subterfuge pour rentrer incognito à la maison.

3.     Bon appétit, messieurs.

Ce qui me frappa en entrant dans le grand salon du rez-de-chaussée fut l’absence de femmes. Hormis la belle espagnole renfrognée au centre de l’estrade à faire tapisserie, rien que des garçons, ivres pour la plupart, en train de se goinfrer aux frais de la princesse, au frais de la seule femme présente. C’était logique. Ils étaient tous là pour séduire la belle brune. Ils n’allaient pas débarquer avec quelque cavalière qui aurait ruiné leurs efforts. Ils se rattrapaient en vidant les caves du Patron et en sifflant les grands crus. Pénélope laissait faire avec une sorte de détachement irrité.
Antinou s’approchait d’elle qui le voyait venir, agacée. Intéressé, je me suis posté sur le seuil. Un livreur de pizza s’affairait dans un coin de l’estrade. Je remarquai qu’il avait le front ensanglanté, les vêtements déchirés et boueux, ces livreurs payés à la course sont trop imprudents il avait dû déraper dans le chemin détrempé. Après la ripaille, la pizza. Antinou avait posé la main sur l’épaule de la veuve, un geste de possession qui lui déplut. Il tenait un pistolet automatique, un Luger sans doute mais je n’y connais rien aux armes. Je savais que le Patron en avait une de ce type, ancienne mais précise, et que personne ne tirait mieux que lui ni si vite.
Antinou fit feu dans le plafond. Tout le monde se tut et le regarda. Je compris : il m’avait fait venir pour ce moment précis que j’allais devoir ensuite raconter aux générations futures, en prose ou en vers qu’importe. J’ouvris grand les yeux et ma mémoire.
« Il est temps d’en finir, déclara-t-il en regardant Pénélope. Tu nous as menés en bateau. C’est maintenant à toi de choisir car nous avons les moyens de ruiner tes affaires. Tu dois prendre l’un de nous pour mari. Les éconduits soutiendront ton couple et malheur à qui faillira ».
Silencieuse et triste, Pénélope se leva et prit l’arme des mains d’Antinou : « Je n’ai plus la force de résister à ton chantage et le temps a joué contre moi. Je vais choisir. Mon mari était le meilleur au dégainé-tiré avec le pistolet que voici. Celui qui fera aussi bien que lui sera mon choix ». Elle fit coller une pièce de monnaie sur le mur d’en face et ajouta : « il faut percer cette pièce en son milieu, chacun aura droit à trois tirs, un seul coup au but suffira. Que la fête commence ».

4.     Mon tout est un épilogue.

Chacun tira trois fois. Personne ne perça la pièce. Antinou l’écorna ce n’était pas suffisant. On demanda aux domestiques, ils refusèrent, terrifiés à l’idée de réussir par accident. On me demanda aussi, je fis tomber du plâtre du plafond sous les rires de l’assistance. Pénélope avisa même le livreur de pizza qui restait coi dans son coin.


Il prit l’arme entre ses deux mains et la fit tourner lentement devant son visage, un geste étrange et familier. Pénélope tressaillit et se mordit le poing comme pour se faire taire. Il tira sur la cible et transperça la pièce dont toute la salle entendit le cri métallique. Il restait deux chargeurs ; prenant son temps, il logea une balle dans la tête de chacun des prétendants, en commençant par Antinou.
Ulysse, le Patron, était revenu et il m’avait épargné. Vous savez tout, Commissaire.

Printemps 2015

samedi 6 juin 2015

Tableaux pour une exposition #3






Il fait grand soleil. J’ai dû dormir longtemps. Je suppose qu’il est parti faire un tour, c’est étonnant, il n’aime pas trop marcher, il me suit toujours avec un air de chien battu comme si je devais le traîner. Sa cigarette du matin sans doute.


C’est bien d’être venu ici. L’air de la mer me fait du bien, je me demande si on ne va pas rester. On essaiera de trouver un petit appartement dans les parages, ils ont construit des maisons depuis tout ce temps. Avec vue sur le phare et sur les dunes. Je vais le lui dire dès qu’il reviendra, je suis sûre que l’idée lui plaira, toutes mes idées lui plaisent ici, je le sens plus détendu, il est plus tendre.


Je crois qu’il aime bien cet endroit, il a si vite accepté quand je lui ai montré la réservation, malgré son air décontenancé, pour une surprise je lui ai fait une surprise. Il pourra recommencer à peindre. Je ne sais pas quelle surprise à son tour il pourrait me faire, il est si prévisible. Là il doit lambiner dans la rue qui mène à l’hôtel, il vient d’acheter le journal qu’il lit en marchant, traînant les pieds, il ne regarde rien autour de lui, et quand il aura froid il va rentrer.



… Il traîne vraiment …



… Il ne faudrait pas qu’il tarde.

 FIN.

Liste des Tableaux :
#1 : Edward HOPPER:  Room in New York.  Lincoln, Sheldon Museum of Art University of Nebraska-Lincoln.
#2 : Edward HOPPER:  Excursion into PhilosophyCollection particulière.   
#3 : Edward HOPPER:  Morning sun. Colombus museum of Art. Ohio.

mardi 2 juin 2015

Tableaux pour une exposition #2

2 . Edward HOPPER : Excursion into philosophy.

Je me demande ce qu’on est venu faire dans ce trou. Ils sont tous partis à Paris sans moi et on est là avec la lumière du phare en pleine figure. Je n’aurais jamais dû attendre le dernier moment pour Paris, elle avait déjà réservé cet hôtel délabré sur la dune.

La voilà qui dort, c’est toujours la même chose quand on vient ici, elle retrouve son enfance qu’elle me dit, et je sais pourtant que son enfance elle l’a passée dans le Nouveau Mexique, et elle gambade en petite tenue dans l’herbe, sur le sable, et même dans la véranda de l’hôtel.

Elle arrive à réveiller mes envies, parfois ; nos étreintes sont brèves et violentes, j’aime bien, elle boude et s’endort. Qu’est-ce-que je peux faire, je ne sais pas quoi faire. L’air froid de la nuit me saisit, il faudrait partir maintenant, partir seul, se lever, sortir, régler la chambre pour une semaine et disparaître. Nouveau Mexique, Minnesota, Uruguay, qu’importe, pourvu qu’enfin je puisse penser, peindre peut-être.


Oui, voilà, peindre, peindre à perdre haleine, ce monde de silence derrière lequel se cache l’effroyable vacarme. Je vais me lever et partir, à pas de loup. Elle me croira en train de fumer une cigarette. Elle ne remarquera peut-être rien, me voit-elle quand elle me voit ?

lundi 1 juin 2015

Tableaux pour une exposition #1


1 . EDWARD HOPPER - Room in new york

 Elle :
Depuis le temps que je lui réclame de faire accorder le piano, il n’a toujours rien fait. Il ne fait jamais rien quand je lui demande, il est planté là dans son fauteuil à ne rien dire, est-ce qu’il lit seulement ? Qu’est-ce-que je vais bien pouvoir jouer avec ce mauvais ré ? …

Lui :
Si elle pouvait arrêter de taper sur sa touche, j’arriverais peut-être à lire. Il n’y a pas qu’une note sur ce piano quand même, il m’a coûté assez cher. Ce n’est pas déjà facile de démêler le vrai du faux dans le journal, si en plus il faut résister au désaccord parfait ! Tiens j’ai encore oublié d’appeler l’accordeur, j’espère qu’elle ne s’en est pas aperçue …

Elle :
Maria n’a pas bien nettoyé, hier, il y a des traces partout, des traces de doigt. Je suis sûre qu’il a dû pianoter en mon absence sans se laver les mains, avec l’encre du journal qui ne s’en va pas, comme s’il savait jouer. Ça se prend pour Chopin et ça n’entend même pas le ré casserole. Pour un peu je pourrais lire sur les touches l’article qu’il avait lu avant …

Lui :
Elle n’a qu’à l’appeler elle-même, l’accordeur, si c’est si important pour elle. Moi je le trouve très bien ce piano et franchement quand j’improvise je me sens porté, je m’envole par la fenêtre et je me perds dans les étoiles. Ses prétentions de perfection harmonique avec ses doigts gourds dégoûteraient Chopin lui-même de la musique ; il se serait mis à la peinture …

Elle :
En plus c’est une camelote son piano. Sous prétexte que la fenêtre est trop petite il n’a pas voulu du demi-queue de mes rêves qui me poursuit depuis mon enfance, et je suis là à m’étioler dans cette vie inutile, stérile, à m’étouffer. De l’air, il me faut de l’air, vivement que je retourne à Cape Cod …

Lui :
Tiens, ils annoncent que Hopper va faire une expo à Paris. Tant mieux, ce sera l’occasion de prendre l’air, je n’ai jamais visité Paris et le voyage sera tous frais payés, qu’ils disent. Je ne sais pas ce qu’elle va en penser, mais moi je veux qu’ils emmènent aussi mes tableaux, j’ai trop peur qu’on les vole s’ils restent ici. Mais pas le piano, surtout pas le piano …

Elle :
J’aime bien me promener le long de la mer à Cape Cod, ces dunes basses encombrées d’herbes et la maison perdue près du phare. Qu’est-ce que je fais ici, observée par le voisin d’en face ? Je sais bien qu’il est derrière le rideau et c’est moi qu’il regarde, je le devine à son air quand on se croise dans la rue. …

Lui :
A quoi pense-t-elle, là ? Elle ne tape plus sur sa note. Je vais pouvoir m’affaler dans le fauteuil et dormir un peu, le dîner passe mal. Mais si quelqu’un en face me voit de quoi j’aurai l’air ? Elle ne veut jamais fermer le rideau, je ne peux quand même pas aller à côté, il n’y a pas assez de lumière pour lire et me mettre au lit est impossible pour le moment, j’ai mes aigreurs ...

Elle :
Il n’ira donc jamais se coucher ! Je peux tenter un nocturne mais pas devant lui, je connais trop son sourire en coin, comme si les fausses notes étaient de ma faute, alors que le ré n’est pas en place. Il me fait son sucré, son bienveillant, mais le sourire en coin ne me trompe pas. L’autre en face il aime vraiment, il a l’oreille et le goût c’est sûr, il faudrait lui dire que le ré ce n’est pas moi …

Lui :
Je n’aime pas ce silence. C’était mieux quand elle tapait sur le piano. Il faudrait que je dise quelque chose, que je lui parle, elle attend peut-être. Lui annoncer le voyage ? Ce n’est pas une bonne idée, c’est trop tôt.

mardi 17 février 2015

Conte philosophique - C'est arrivé en 2050 #8 et dernier



8.         Renaissance


Elle : « Et l’Amérique, papi, tu m’as souvent parlé de l’Amérique et là tu ne me dis rien ! »

La petite ne me lâche pas aujourd’hui. Et à vrai dire je n’y tiens pas, à ce qu’elle me lâche. Nous en avons beaucoup plus dit que ces dix dernières années, je sens que le papillon apparaît dans la chrysalide, ce n’est pas le moment de flancher.

Moi : « Oui, je ne dis rien, je ne sais rien de l’Amérique. Les nomades n’y sont pas allés et les sismographes ne portent que de mauvaises nouvelles. Un jour il faudra un Christophe Colomb pour refaire le voyage sur les incessants tsunamis, avec retour pour raconter. Mais nous avons tant de pain sur la planche encore, qui songe à des explorations de nouveaux mondes, à des conquêtes de l’ouest ? « Un silence de mort s’est abattu sur ces deux continents, du Nord du Canada jusqu’au Cap Horn. Les rares signaux radios que nos derniers labos en service arrivent à capter proviennent d’Afrique, rien ne vient des satellites, et rien d’au-delà de la mare aux canards : le Far-Ouest est rayé de la carte du jour, KO à OK corral.
   « Je ne nourris aucun espoir pour les Caraïbes, grandes et petites, trop proches de l’impact et déjà instables auparavant, ni pour le Mexique, ni pour tout l’isthme américain. Il ne doit rester dans les parages que le monstrueux furoncle qui est venu se planter là, venu de l’espace il y a dix ans ».

Elle : « Et après, papi ? »

La voilà la vraie question qui attendait de sortir. Voilà ce qui la tourmente, elle qui commence juste à entrevoir ce que signifient les mots d’avenir, de vie entière, et qu’à son tour elle va devoir faire face. Nous sommes encore un peu ensemble mais le temps nous est compté. Pas besoin de discours, je comprends qu’elle commence à comprendre.
   Surtout ne pas se tromper dans le choix des mots ; personne pourtant ne m’a dit quels étaient les bons et les mauvais mots. Alors encore une fois je me jette à l’eau sans trop de précautions oratoires. Je suis obligé de la penser forte et intelligente, sinon à quoi bon. Si elle doit mal me juger, qu’il en soit ainsi pour lui permettre ensuite de vivre. Une idée qui me travaille depuis longtemps, depuis que les nomades m’ont raconté ce qui se passe loin dans le Sud. L’idée n’est pas mûre, elle baigne dans le flou, dans l’imaginaire, dans la supposition et l’invérifiable. Mais elle est indécrochable, obstinée, obsédante. C’est le moment.

Moi : « Tu sais ce que je crois, ma grande ? Il est un continent qui a mieux résisté que les autres et qui regorge de toutes les richesses dont l’homme a besoin pour reconstruire un monde. Hasard de la position, de la structure des plaques continentales, de la propagation des ondes tant sismiques qu’océaniques ; je ne devrais pas dire hasard mais plutôt logique, je t’ai assez abreuvée de mes discours rationnels. Toute une conjonction de circonstances peu probables ont abouti à cela : l’Afrique est le lieu encore vivable de notre terre bien mieux qu’ici ou partout ailleurs, à condition d’en retirer la façade ouest qui elle aussi a été recouverte par la vague et la façade nord en proie aux morcellements géologique. Les déferlements marins sont allés loin dans les déserts, il y a peu de montagnes du côté des grandes vagues, à l’ouest. Les rouleaux se seraient calmés plutôt vers la cote deux-cents, ce qui fait déjà d’immenses savanes ravagées, mais il n’y a pas eu dislocation de l’écorce et peu à peu, à ce qu’on raconte, les survivants se rapprochent respectueusement de la mer.
   « Alors écoute-moi bien, et écoute surtout ce que disent les nomades qui reviennent de ce continent. Le voyage est long qui doit traverser les lignes de feu et faire le tour de la mer. Apprends, entraîne-toi, réfléchis. Un jour tu te sentiras prête, un jour je te verrai prête, et ce jour n’est pas si loin où tu décideras de partir là-bas. Ne me regarde pas ainsi et ne pleure pas, ce sera un grand jour ; la force qui te poussera dépasse toutes les envies que tu as pu connaître, elle s’appelle la force de vie. Tu ne seras pas triste ce jour là mais impatiente et j’aurai alors fini de te donner des outils.
« J’aurai fini mon gai travail ».

Elle : « Tu partiras avec moi ».

C’était bien sûr une question qu’elle me posait et bien sûr que je ne partirai pas avec elle, j’étais déjà si fatigué de ce monde en feu. Alors je le lui ai dit, je lui ai tout dit, de la nécessaire séparation et du définitif. Elle n’a sans doute pas tout compris et elle a beaucoup pleuré, et j’ai dû me retenir.

Elle : « Pourquoi est-ce que je dois partir toute seule ?

Moi : « Tu seras plus grande encore qu’aujourd’hui, et il y aura du beau monde avec toi. Je n’ai pas à le choisir, ce monde là c’est le tien, et tu sauras bien le moment venu avec qui le voyage se fera ».

Je veillerai au grain, on n’est jamais trop prudent avec les fréquentations des enfants. Mais on n’a jamais le dernier mot et mieux vaut garder pour soi les quelques armes dont on dispose encore.

Moi : « Je termine, ma petite. Oui, pardonne-moi, je t’appelle ainsi, laisse-moi croire encore un peu à ton enfance avant la nuit. Un dernier mot et je termine. Tu partiras avec les nomades, tu emporteras ton énergie, tes savoirs, et la curiosité remontée à bloc ; tu traverseras les montagnes et les déserts et faisant à rebours la traversée de la mer rouge, tu atteindras l’Afrique qui, après avoir été le berceau de l’humanité, en est devenu l’avenir ».

Avec cette terre qui tourne n’importe comment, on ne sait jamais comment sera le prochain soir ni le prochain matin. Ce soir-là fut magnifique comme je n’en avais pas vu depuis longtemps, et le matin suivant fut glorieux.



Décembre 2014 – Andrem Rivière