dimanche 21 janvier 2024

Enfantillages

 

C’est l’arbre de Noël de papa, le bureau de papa fait un arbre de Noël, c’est papa qui l’a dit. On va avoir des cadeaux pour moi et pour mes frères mais c’est pas les mêmes ils sont plus petits. Ma sœur n’a pas de cadeau c’est un bébé elle ne vient pas à l’arbre de Noël. Il y aura du cirque et je n’aime pas trop le cirque, les clowns seulement ils me font rire, quelquefois je ris quand j’entends tout le monde rire mais je ne sais pas.

Je n’aime pas quand on est serrés dans la foule je ne vois rien il fait chaud et maman est énervée. Là-bas c’est les cadeaux qui sont sur les tables des gens attendent et avancent doucement en poussant, on me pousse et j’étouffe contre mon frère et maman qui porte le plus petit heureusement le bébé est resté à la maison. Je veux rentrer mais je ne peux pas il y a encore le cirque à regarder il y aura peut-être les clowns papa a dit qu’ils viendront et qu’ils seront rigolos mais j’ai trop chaud je veux rentrer.

Avec mon gros paquet je monte les marches serré contre moi pour ne pas le perdre il est lourd. Il y a beaucoup de bruit et j’ai peur, la peur descend du plafond très haut très sale, on dirait qu’il est très sale, je tremble un peu mais je serre fort le paquet. Papa a trouvé la place des billets et on s’assoie, il y a des vélos qui tournent sur la piste ils font la course et au milieu plein de gens avec des tables et des projecteurs qui m’éclaboussent. Très loin on joue de la musique c’est le bruit qui me casse les oreilles et le monsieur qui crie dans le haut-parleur mais je ne comprends rien.

Je suis assis à côté de maman et de mes frères et papa est à l’autre bout du rang. Il me crie que nous sommes au Vel’ d’Hiv’ et toujours il y a des vélos qui tournent parce que Vel ça veut dire vélo, mais bientôt ce sera le cirque regarde ils installent la cage pour les lions, et les clowns aussi. Mais je continue à trembler et maman pose la main sur mon front, elle est glacée la main maman fait la grimace. Je n’ai pas envie de regarder, j’ai mal et j’ai peur, je ne sais pas où j’ai mal et je ne sais pas pourquoi j’ai peur, la chaleur, la salle immense, encore plus grande que tout à l’heure qui pourtant m’écrase, les grands poteaux du plafond, les projecteurs en plein dans la figure, la foule agitée devant moi, le haut-parleur qui hurle, il y a la rambarde rouge heureusement et je peux voir par en dessous. On est très haut.

Papa s’en va mais il revient au bout d’un moment avec un verre d’eau, il me le donne et je bois trop vite, j’en renverse sur moi. Mes frères pleurent parce qu’ils n’ont rien mais maman encore plus énervée se fâche et dit que c’est moi qui bois. Puis elle dit on va s’en aller le grand n’est pas bien mais mes frères pleurent encore plus pour rester et papa dit ça commence taisez-vous. Je ne sais pas. Au bout d’un moment on est parti quand même et on a même pris un taxi maman moi et mon plus petit frère. Papa est resté avec l’autre, il est assez grand nous rentrerons en métro a dit papa, et moi je n’avais plus mon paquet.

Arrivés, on m’a couché et voilà.

Mes souvenirs s’arrêtent là, uniques souvenirs du Vel’ d’Hiv quand j’ai attrapé la scarlatine au moment de l’arbre de Noël du bureau de papa. Septante ans plus tard, personne ne me fera croire que seul le microbe m’avait mis mal en point d’avoir si chaud et si peur, en ce lieu précis où peur et vacarme s’étaient donné rendez-vous depuis longtemps.

Après on l’a démoli.

-                   Le 9 avril 2013 repris 21 janvier 2024.

 

vendredi 24 novembre 2023

Les trous noirs de l'écrit

 

·     Le livre était un chef-d’œuvre. Pour la première fois il en était sûr, lui qui doutait depuis toujours. Il tenait une histoire en cinq actes dont il avait déjà presque fini le deuxième, son héros qui était une héroïne, ses personnages secondaires quoique essentiels, ses péripéties palpitantes qui le surprenaient chaque fois qu’il y pensait. Un éditeur distrait, ou saoul, ou les deux, lui avancé une coquette somme déjà dépensée persuadé d’un succès à venir et pourquoi pas le Prix qui court. L’enthousiasme le soulevait à chacun de ses pas au point qu’à la place Marcel Sembat il se fit écraser par un autobus.

·     Il avait soigneusement commencé à écrire son livre sur un joli carnet à spirales et à couverture rouge de chez Clairefontaine, avec pour personnage principal un nommé Francis Carsac. Il ne savait pas qu’il lui avait donné le nom d’un auteur connu de science-fiction, il ne lisait jamais de science-fiction, il était plutôt espionnage et polars poisseux. On lui en fit la remarque. Après avoir lu et aimé quelques une des œuvres de cet auteur, celui-ci se superposa si bien au personnage qu’il lui fut impossible de l’entraîner dans l’affaire louche et terre-à-terre que normalement il aurait dû dénouer mais qui restait incompatible avec l’écrivain futuriste et spatial.

·     Le roman commençait par un combat féroce au milieu des montagnes, des glaciers, des gorges et des torrents de la Hollande, jusqu’à ce qu’il se rende compte que la Hollande était un plat pays ce qui l’obligea à attendre que la tectonique des plaques lui vienne en aide.

·     Tout le monde lui répétait que sa vie était un roman et que si on l’écrivait personne n’y croirait, tant il avait échappé au pire des dizaines de fois, et réussi des merveilles au moins aussi souvent, à moins que ce ne soit le contraire. Pourtant, ce n’est qu’après avoir atteint ses quatre-vingt balais qu’il décida d’écrire ses mémoires, pile au moment où il fut frappé de la maladie d’Alzheimer.

·     Le manuscrit était là, bien au chaud dans l’enveloppe en papier kraft, le mot fin encore tout humide d’encre, et guilleret comme un pinson il la glissa dans la boîte aux lettres jaune que la poste avait placée au coin de la rue. Il ne s’est pas aperçu qu’il y avait oublié le timbre et qu’il n’avait inscrit ni destinataire ni expéditeur. Le livre fut un grand succès de librairie, sous le nom de quelqu’un d’autre, facteur de profession.

·     On lui avait conseillé pour être créatif, de lâcher la bride à ses personnages ou au moins à certains d’entre eux, les principaux, afin de multiplier les imprévus et les digressions. Chacun n’en faisait qu’à sa tête et il avait du mal à les maintenir dans le droit fil du couloir qu’il leur avait assigné au départ, au point que le héros central sans qui rien ne pouvait arriver, interrompant le processus, s’est suicidé à la troisième page.

 

jeudi 16 novembre 2023

Chaussures à son pied

Il déteste acheter des chaussures.

On a inventé toutes sortes de mots savants pour désigner les détestations innombrables dont les humains sont capables. Le suffixe en est généralement phobie, et le préfixe un mot lui aussi pris aux grecs de ce temps-là désignant l’objet de la phobie : il doit bien exister un mot grec désignant l’achat de chaussures, ou au moins de sandales, il ne se souvient plus si la chaussure existait déjà. Il s’est souvent posé cette question du mot désignant sa phobie sans jamais avoir de réponse. Il en aurait peut-être été guéri.

Passer devant une vitrine relève de l’exploit, entrer chez un cordonnier de la mission impossible. Il en a pourtant une bonne collection, chaussures portées depuis des lustres, alors justement pourquoi le traîner chez André ou chez Jordan’s quand celles qu’il possède sont si bien patinées qu’elles valent toutes les pantoufles de Charente-Maritime, que ce soit pour déambuler chez lui, descendre en ville, parcourir la forêt, gravir l’Everest.

Sa maladie est ancienne. Un archéologue du cerveau devrait remonter jusqu’à l’âge de quatre ans, quand, affublé de godillots mal lacés par la monitrice il avait perdu le groupe derrière la dune landaise pour avoir trop rêvassé dans un blockhaus à moitié basculé. Les grolles à la main, ses pieds étaient sortis tous seuls une fois les lacets sans doute ensevelis dans le sable, en tout cas introuvables s’il avait cru bon de les chercher, pieds nus donc, il avait repris son errance rêveuse et forestière, l’esprit tranquille sans la moindre pensée pour les responsables de la colo enfantine qu’on devine paniqués.

Ce fut à ce moment-là qu’il fut traumatisé. Comment ne pas oublier, comment ne pas enfouir dans son inconscient la violence des hurlements des retrouvailles, vacarme incompréhensible il était si bien dans sa forêt et dans sa rêverie. Et le cheminement mystérieux de sa logique implacable fit qu’à partir de cet été-là, il n’a plus jamais toléré des chaussures sans lacets : mocassins, boucles, scratchs, et il n’a jamais aimé qu’on lui achetât des chaussures, même ses parents, surtout eux, qui devaient bien pourtant suivre sa croissance, il est usuel que les pointures à quatre ans et à dix-huit ne sont pas exactement les mêmes.

Ses copines ensuite, pleines de sollicitudes pour ce grand dadais mal dégrossi, comme toutes les copines de l’époque du patriarcat, aimaient jouer à la poupée avec leur homme, et couraient les boutiques, pour l’améliorer disaient-elles, il serait malséant d’énumérer les marques et les franchises, des plus ordinaires aux plus chics. Il en piétinait de contrariété et quelques ruptures s’ensuivirent sur lesquelles l’entourage s’interroge encore. L’époque a changé et désormais ce sont les copines qui se plaignent d’avoir été contraintes de se percher sur des stilettos sous la pression masculine. Il ne se souvient pas d’avoir une seule fois exercé la moindre pression, et il écoute effaré leurs lamentations, lui qui n’a toujours aimé que des filles à côté de leurs pompes.

Aujourd’hui bien vieux, il a un peu oublié ces temps de lutte. Il sait qu’il a assez de paires pour tenir jusqu’à la fin de ses jours dans le plus grand confort de chaussures à son pied, dont les mauvaises langues et les précieux dandys disent qu’elles sont défraîchies, râpées, ternes, démodées.

Pourtant, il ne passe pas inaperçu quand il sort faire ses courses. Il n’est pas besoin d’avoir un œil de lynx pour reconnaître sa dégaine, démarche coulée et féline de qui est bien dans ses baskets même lorsqu’il n’en porte pas, son port juste assez avachi pour échapper à la raideur de l’endimanché, son chapeau mou aussi mou que le cuir habillant ses pieds,  et sa tenue que les gens sérieux nomment casual, mot dont le sens exact lui a toujours échappé.

Alors pourquoi diable aurait-il fallu qu’il en achetât, des godasses ?


 

vendredi 15 septembre 2023

CLAUDE ASLANGUL

 

Ou la connaissance à la puissance dix.

Il m’est nécessaire d’écrire quelques mots à propos de Claude. Non point sur ses vies professionnelles et intimes que je ne connais pas bien, ni sur sa personnalité déroutante et attachante dont chacun a une idée très certainement plus précise que moi. Ce sera donc autre chose, un peu philosophique, un peu hypothétique, qui s’est lentement construit en moi au cours de nos vies parallèles sans qu’au final je parvienne à le soumettre à son examen. Mais était-ce nécessaire ? Cette construction est mienne et qu’elle soit recevable ou non, absurde ou non, elle s’impose et je n’ai pas envie de la jeter.

Claude est un ami depuis l’École avec un grand E accent aigu. Même école, même année, même logement, même étage, même couloir. Nos chambres étaient contiguës, seule une cloison nous séparait, de sorte que de toute la promo Claude fut la première victime de mes goûts musicaux. Voilà qui crée des liens : Claude a appris à entendre ça, et moi à baisser le son. Trois années durant nous avons cheminé ensemble vers un peu plus de savoir pour lui, un peu moins d’ignorance pour moi. Déjà il se faisait remarquer pour sa passion pour la topologie, quand j’en étais à la confondre avec la topographie.

Après ce qu’il fut convenu de nommer les « Évènements », et le diplôme en poche, nous nous sommes retrouvés à Paris, la petite bande de l’étage ou presque, et nous avons commencé ce que nous appelions notre vraie vie. Nous tâtonnions tous à la recherche d’un travail qui nous aille, avec ce luxe de l’époque où nous pouvions refuser, chipoter, négocier, un poste, une implantation, un montant net, sauf Claude qui d’emblée s’est jeté où il voulait se jeter, l’Université : il voulait dévorer l’univers entier, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, et jongler comme il avait commencé à le faire à l’École avec les espaces à vingt-cinq dimensions et demie.

Nous voulions construire des ponts ou des locomotives, creuser des galeries et des tunnels, spéculer tout en haut des gratte-ciels, régner sur le gaz, le pétrole ou la bauxite, inventer l’avion d’après-demain, sans savoir si nous y parviendrions et sans crainte, mais lui était déjà satellisé sur des orbites inaccessibles. Parfois nous le plaisantions plus pour cacher notre perplexité que le faire enrager, et il restait d’ailleurs imperturbable, soucieux comme toujours de se faire comprendre même d’un boulet de mon espèce.

Voilà, nous y sommes : c’est de cela que je veux parler, du mystère de la connaissance, de sa transmission, de sa diffusion, de sa nécessité. On sait bien que, partis du même port, nous nous sommes éparpillés cinquante ans plus tard à travers l’immensité d’un océan, sur des eaux incomparables. Mais aussi diverses soient-elles, elles sont accessibles à notre imagination : la construction d’une locomotive ou d’un avion, les matériaux, la maintenance, le coût, je les ignore de fond en comble et je ne peux même pas les deviner ; mon savoir a suivi un autre chemin. Mais j’ai un sentiment de compréhension possible avec de bonnes explications, quelques schémas et des ordres de grandeur. Je ne deviendrai pas pour autant spécialiste mais je ne crains pas de m’approcher de ces mondes-là. Sans m’éloigner du sujet bien qu’un peu plus exotique, j’en dirais de même pour les traders ou les capitaines d’industrie que je n’aurais jamais été capable d’être mais dont la logique à brasser des milliards s’apparente à la mienne brassant des roupies.

Côté Claude s’ouvre une béance infranchissable. Je lui demande de m’expliquer le début du commencement d’une pensée quantique et déjà je ne sais plus qui je suis. Ce n’est pas faute de l’entendre, patient et bienveillant, répéter et répéter, en cherchant les mots convenables et accessibles, mais en vain. Aucun schéma, aucun ordre de grandeur, aucune image ne réveille mon bulbe balbutiant. Et j’ai peur de ne pas être le seul dans cet état. Vient alors la question qui fâche : si personne ne comprend rien à ce qu’il dit ou écrit quand il parle ou écrit sur la science qui l’a saisi depuis toujours, A QUOI CA SERT ? Il y aura toujours un petit malin pour proférer ce genre de grossièreté. Je peux préciser la question : à quoi cela sert-il au monde en général et à moi en particulier ? J’en ai mis du temps à répondre, ce n’est pas si facile et les petits malins ont plus d’un tour dans leur sac : cinquante-six ans d’amitié ponctués de rares rencontres, tous les cinq à dix ans, avec chaque fois quelques échanges permettant tout doucement d’avancer.

Déjà je savais qu’il naviguait dans ces contrées lointaines du savoir ; il m’était nécessaire, à moi, de le savoir. Comme une sorte de filet de protection invisible et distant contre l’ignorance aux aguets. Mais il y a surtout la question des puissances de dix. Quoi ? Oui, les puissances de dix.

Dix personnes dans le monde auraient peut-être pu écrire ce qu’il a écrit, mais lui seul l’a fait. Cent personnes au monde sont sans doute capables de tout lire, tout retenir, tout comprendre, tout restituer et en tirer profit pour leur propre travail, et chacune d’entre elles peut trouver dix personnes à qui tout expliquer sans les perdre en route, ce qui fait mille personnes. Ces mille personnes sauront bien propager la bonne nouvelle à dix voisins au moins sur les sujets fondamentaux, et je peux continuer ainsi à sauter les puissances de dix au fur et à mesure que le propos initial de Claude va se diluer dans la transmission, l’explication, la métaphore, la vulgarisation, et, je le reconnais volontiers, la déformation. Claude reste droit dans ses bottes, rigoureux et inflexible, la statue du Commandeur de la physique quantique, et il le faut pour être la référence quoi qu’il arrive, mais il y a un prix à payer pour conquérir le monde.

Car, après dix sauts, dix à la puissance dix, c’est bien l’humanité entière qui sera touchée, qu’on soit Professeur à Jussieu, présentateur de radio, ingénieuse en locomotives, ou paysan du Yunnan. Je suis incapable d’annoncer le quoi, le comment, le quand. Mais je suis certain de ceci : ce sont dix milliards d’humains que le travail de Claude, aussi ardu soit-il à approcher, aura concerné peu ou prou.

Un petit dernier pour la route. L’amitié est une belle affaire. On peut se voir tous les soirs, boire des coups et se taper sur le ventre. On peut être plus sobre et plus réservé. On peut enfin se croiser de temps en temps, tous les six mois, tous les six ans. Chaque fois on se retrouve et on reprend la conversation là où elle était posée, les désaccords subsistent et l’amitié demeure, malgré tout, à cause de tout. Le reste du temps, les esprits voyagent ensemble en se promettant de faire mieux la prochaine fois.

Claude, il n’y aura pas de prochaine fois. Mais mon esprit va continuer à voyager avec toi, même si je n’y comprends rien ; il ne reste dans ma musette qu’un peu d’incertitude de principe et de probabilité de présence. Je suis heureux que tu m’accompagnes car je crois que tu as eu la vie dont tu as eu envie par-delà les inévitables galères et les moments de bonheur, et c’est cela, la réussir.