vendredi 11 août 2006

Le destin de la calandre.‎


Je suis squatté par un moine de passage, qui s’est mis à causer dans le poste. Je ne sais pas comment il devrait écrire poste, c’est vous qui voyez. Mais comme il cause, je me tais.

1 –

« Je fais un aveu qui me coûte. Cherchant à la lettre Cé un mot dans un dictionnaire volé à mon cafetier d’en bas, dictionnaire tout éparpillé de reliure relâchée, l’envie soudain me prit d’aller jeter un œil sur le mot calandre. L’irruption dans des lieux où je ne l’imaginais pas irruptir m’avait étonné, réveillant le lointain souvenir d’anciens étonnements évanouis, lointain souvenir que quelque chose fut dont je ne me souviens pas. En un tournepage je résolus une vieille énigme, si ancienne que j’en avais oublié l’existence, l’énigme de la calandre ailée.

« Il s’agissait bien d’ailes, de miroirs, d’Europe du Sud et de rivages rocheux, un peu de chez moi en quelque sorte. Evidemment, j’en ai oublié le mot que je cherchais à Cé. Vous pensez bien que je ne vais pas m’en vanter dans mes discours officiels tenus d’un air martial sur un tabouret verglacé. Alors je squatte ici, incognito mais quand même un peu ».

2 –

« Je suis un père unique, comme on dit une fille unique. Personne ne peut m’appeler ainsi sauf elle, qui ne le fait pas. On ne doit pas me nommer père. La décision de me nommer n’appartient qu’à elle. Il faut m’appeler de mon nom. Un nom à touches noires et blanches, un nom à silences, un nom sphérique. C’est un ordre, et ceci est un conseil : on ne doit pas me faire confiance, il ne faut jamais faire confiance à personne et surtout pas à moi. Fallacieux, arbitraire, la mauvaise foi en totem et le calembour en bandouillère, j’exige je commande et je punis qui me trompe.

« Et même ceux qui ne me trompent pas pour faire bonne mesure. Celui qui aime ce que j’écris ne s’en prendra qu’à lui-même, mais malheur à ceux qui n’aiment pas ».

3 –

« La bonne conscience. Il faut écrire sur la bonne conscience. Il faudrait en dire tout le mal que j’en pense. Il faudrait répéter que ce n’est que fuite aveugle devant la vérité, paix mentale et mortelle, pente inexorable de la satisfaction momentanée au compromis inutile, à la renonciation à la vie. J’y cède aussi, à la bonne conscience, ne serait-ce qu’en en disant du mal loin de tout choix douloureux, et debout sur mon tabouret j’ai mauvaise conscience de me donner bonne conscience.

« Parfois, le tourbillon est trop fort pour pouvoir choisir d’y rester ou d’en sortir ; on y reste, piégé peut-être, mais le seul fait de vivre n’est-il pas en soi un piège, tourbillon ou calme plat ? »

4 –

« Séraphine a-t’elle choisi de naître à Carrefour-sur-Gambette ? Amusons-nous à calculer la probabilité qu’elle y naisse, justement, et que ce soit cette Séraphine là qui soit et pas une autre. La probabilité pour que ce soit ce spermatozoïde-ci, et pas celui juste à côté ni celui du lendemain, et que ce soit l’ovule de ce mois-ci et pas du mois d’avant, sans parler de la probabilité d’existence d’Augustin et de Bonemine les zeureux parents, sans parler de la probabilité qu’ils se soient rencontrés et aimés, et que ce jour là ils ont fait l’amour tout comme la veille et le lendemain et que seul ce jour là ce spermatozoïde ci a franchi la membrane de cet ovule-là, la probabilité de toutes ces survenance successives est si faible que j’aurais bien mis ma main à couper que Séraphine n’existera jamais.

« On devient manchot à écrire des phrases trop longues. Séraphine existe bel et bien, on m’a coupé la main. Vous aussi vous existez, moi aussi, malgré toutes les bonnes raisons qu’il y avait pour qu’on n’existât point. Nous existons donc, à parler, à écrire, à lire, à commenter, à aimer, à nous marier, et à ramer. Alors, quel est le piège, mon moine ? »

5 –

« On a longtemps ergoté sur le libre arbitre, sur la question du choix, depuis le choix impossible parce que prédéterminé, veux-tu être riche et bien portant ou pauvre et malade, jusqu’au choix impossible parce que indéterminé, tel l’âne qui meurt de faim devant deux chardons tellement identiques que rien ne permet de commencer par l’un plutôt que par l’autre.

On a si longtemps ergoté qu’on a oublié que la question du choix n’existe pas. Seule subsiste la question de la décision : décider que le tourbillon qui nous entraîne est à nous et qu’il faut s’y donner body and soul. A moins qu’on ne décide le contraire et qu’on lâche prise ; s’engloutir, silencieux, morne et passif. Dans les deux cas, on se noie ou on surnage, et bien malin qui saura le prédire. »

6 –

« Je ne sais pas s’il faut aimer ou non ses enfants, où est le devoir d’amour, peut-il seulement être un devoir sans devenir un oxymore, aimer ou non son mari, sa femme, ses parents ? Pourquoi pas la terre entière tant qu’on y est ? Il m’importe peu qu’on aime ou non. Il y a des pactes, dont certains sont absolus et d’autres révocables. On s’y tient, c’est déjà assez difficile ainsi. Et si un peu d’amour survient, le joli cadeau devra être soigneusement entretenu.

« Le pacte avec l’enfant est total, irrévocable, absolu. Tant pis si elle hait le père pour des raisons que nul ne sait pas même elle, tant pis si aucun spermatozoïde ne fut à l’origine de cette paternité là, tant pis si l’attente est lourde comme une cuirasse de plomb. La paternité se gagne à ce prix puisqu’il faut le payer, et l’enfant qui s’est ainsi construit en vit aujourd’hui ; ainsi s’allège un peu le poids ».

7 –

« Voilà. J’ai répandu mes métaphores, et en les répandant j’ai répondu. Il n’y a pardon qui tienne, jugement qui vaille, humeur qui brouillasse ; il y a vie qui va et calandre qui bat de l’aile. Le jour où la vie s’en va, la vie va ».

Appelez-le Moine. Il comprendra.


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