dimanche 12 juin 2016

OBJETS INANIMES

Je suis encombré d’objets. Cerné plutôt. Comme César à Alésia, ils ont érigé des risbermes et des palissades, ils ont creusé des fossés autour de moi et je ne peux plus faire un pas, un geste, sans me retrouver face à l’un d’eux, obligé de le déplacer pour avancer un peu avant d’en rencontrer un autre ; et chacun à son tour profite de la promiscuité volée pour me raconter ma vie, me la brandir ostensiblement moi qui aimerait tant oublier.

Ils me racontent même ma vie d’avant que je sois né, les vies qui ont mené jusqu’à moi, mais avec tant de vides que je ne parviens pas à trouver le fil, la logique d’où je procède. Ils se sont concertés pour que le puzzle soit insoluble et qu’aucune pièce n’entre dans aucun trou.

Le grand tableau du séjour, par exemple, je le soupçonne d’être le cerveau du complot. Bien avant de faire semblant de dormir au dessus de mon canapé il avait surgi dans la maison de mon enfance, autre époque, autre lieu, sans que je me souvienne comment : personne n’était mort à l’époque qui aurait pu le laisser en héritage et mes parents avaient déjà un tableau de même facture, l’enfant que j’étais comprenait que la même main avait travaillé aux deux. Mais seul le premier était là depuis toujours, au mur de la salle à manger, bien avant moi ; un tableau éternel en quelque sorte, ce qui est là quand arrive l’enfant est toujours éternel pour lui. Un paysage des Pyrénées, une route au pied d’un escarpement qui la dissimule au-delà du virage, un torrent en contrebas, et d’ailleurs on ne dit pas torrent on dit Gave. On aperçoit dans le virage deux silhouettes qui ne peuvent qu’être mes parents je n’en doutais pas. Tel était le premier tableau, mon préféré. Un beau matin, le second tableau s’est trouvé accroché dans une chambre à l’étage, sans explication ni préambule, une marine.

J’ai toujours préféré le paysage des Pyrénées, avec ses deux habitants et son mystère du virage derrière la falaise. Ce qu’on n’y voyait pas m’attirait autant sinon plus que ce qu’on y voyait, l’invisible mieux que le visible. Il m’a appris à regarder un tableau, sans avoir l’air, rien qu’en me laissant aller et venir devant lui jetant un œil et parfois en me perdant sur un détail. L’autre tableau ne me servait à rien et d’ailleurs j’y allais très peu dans cette chambre où il pendait. Un bord de mer en tempête, des falaises, le peintre devait aimer les falaises, et une barque difficilement maîtrisée par un marin à béret rouge, petite tache unique au centre dans un océan de verts, de bleus, de gris.

Quand mes parents sont morts c’est donc naturellement qu’au moment du partage j’héritai de la marine. Par sa taille il ne pouvait loger que sur le mur du séjour au dessus du canapé. Voilà des années qu’il s’incruste et je ne vois pas ce qui pourrait maintenant l’en chasser. Le paysage des Pyrénées est parti pour de nouvelles aventures et peu à peu il s’efface, je sais depuis belle lurette que ce ne sont pas mes parents qui marchent sur la route le long du gave. Du tirage au sort entre frères et sœur survient l’ironie du destin, quand je disais que les objets complotent.

J’ai mis longtemps à m’y habituer. J’ai vérifié qu’il avait une signature, un petit graffiti sur la peinture à peine lisible mais identique à celui du paysage, mon œil d’enfant ne m’avait pas trompé. Je l’ai fait restaurer en espérant que le prix du travail soit en accord avec sa valeur sur le marché dont je ne me suis jamais soucié. Un petit maître de la fin du 19ème doit bien valoir quelque chose. Puis je l’ai regardé comme m’avait appris à le faire son faux jumeau. Des années durant, je lui ai jeté un œil en allant et venant et parfois je me perdais sur un détail. Le visible et l’invisible. Le béret rouge, l’écume des vagues, ces falaises ni blanches ni sombres, verticales mais pas trop, et le ciel. Le ciel, surtout. Je m’y sentais aspiré comme si le vent marin devait m’emporter, le petit maître était un maître es ciel d’orage ; on sait comme souvent les ciels sont laids dans les paysages peints qu’on dit réalistes. Ce ciel là en remonterait aux impressionnistes et au quattrocento, à Giorgione comme à Pissarro.

Les falaises aussi me posaient leurs questions. Quelle roche, et quelle côte ? Comment les localiser, d’où le peintre les avait-elles peintes ? Féru de géographie, je ressentais là une forme d’humiliation mais le puzzle restait inflexible et je cherchais en vain l’indice, plus concentré que Sherlock Holmes, sans trouver où ajuster la pièce minuscule qui m’aurait sauvé la mise. Le tableau m’échappait et m’aspirait à la fois et je voulais savoir dans quelle galère j’irais si je devais monter dans la barque.

Comme toujours, la réponse m’est venue alors que je m’y attendais le moins, à cent lieues de penser au tableau, à cent lieues du tableau, à l’autre bout du pays. J’ai compris qu’il y avait tous les indices voulus et que je n’avais pas su les voir quand je me suis trouvé par le plus grand des hasards exactement à l’endroit où le peintre avait posé son chevalet cent-cinquante ans plus tôt.

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