dimanche 2 octobre 2016

LA VIE DE L'ESCARGOT


1.    Naissance de l’escargot.

L’escargot, il faut d’abord le voir. Les autres sens, toucher, ouïe, odorat, goût, ne servent à rien pour le reconnaître. Oui, même le goût. Le goût de l’escargot est d’abord celui de sa sauce. Un petit bout de caoutchouc légèrement amer, voilà ce qu’il donne dans la bouche et c’est ce légèrement amer qui donne tout son sens à sa sauce.
Revenons à notre escargot vivant. Déjà pour la couleur c’est difficile. On le dit gris mais l’est-il ? Un peu vert un peu brun, souvent clair et dans ce cas petit, on doit rester prudent pour en donner la couleur, lui donner une couleur. Alors on simplifie, il est gris.
Il en est des petits et des gros. Ils le sont les uns par rapport aux autres parce que, à l’échelle humaine dont on sait qu’elle est la mesure de toutes choses, ils sont tous petits, de l’ongle du petit doigt d’une petite fille à l’ongle du gros orteil du grand baraqué là-bas.
Une fois réglées les questions de la taille et de la couleur, on observe une coquille arrondie. Ce n’est ni une boule ni un cercle et pourtant c’est arrondi. Encore une fois, l’escargot cache sa vérité dans l’indicible, on dirait des arrondis qui s’emboîtent, une fausse spirale qui se développe à l’intérieur d’elle-même. Quand la coquille est vide, on voit bien le colimaçon nacré à l’intérieur mais alors il y a longtemps que l’escargot est parti.
Il ne faut pas bouger, il faut attendre. Il finit par montrer le bout de son nez, l’escargot, il s’étire en dehors, il s’extirpe, il s’exfiltre, un corps flasque et baveux, vert ou gris ou vert-de-gris, qui se distend peu à peu sur la longueur d’un pouce, celui de la petite fille ou du malabar, et qui va lui permettre d’avancer par rétractions et allongements successifs, la coquille bien posée sur le dessus, qui oscille doucement dans l’effort.
Pour être bien certain que c’est un escargot, il suffit de regarder un des deux bouts : deux grandes pointes avec un point noir au bout sont les yeux, deux petites en dessous sont les palpeurs. Aucune des salades qu’il va croiser n’y résistera.

2.    Mort de l’escargot.
 

On entendait encore au loin les grondements de l’orage maintenant fatigué. Le talus détrempé bruissait, un peu d’eau qui ruisselle, des tiges qui se redressent libérées du poids des gouttes, tout un petit monde qui s’ébroue après la douche. Les hordes n’attendaient que ce moment ; les plus petits étaient déjà partis à l’attaque, personne ne les avait remarqués dans leurs coquilles transparentes, les plus gros s’étaient dressés de tout leur long, les cornes dardées vers l’avant pour repérer le meilleur passage entre les herbes jusqu’au potager voisin.
A nous les salades à l’eau de pluie semblaient crier toutes ces bouches muettes et laborieuses, tous ces estomacs ambulants, on n’est pas pour rien gastéropode. Cinq cents au départ, trois mille de l’autre côté du chemin, on n’avait jamais vu une telle épopée. C’était à qui se jetterait le premier dans la batavia, à qui trouverait la plus belle frisée. Chacun copiait sur son voisin, suivait sa trace à la trace, empruntait son sillage, et les plus malins passaient ailleurs car se trouver seul face à son festin est le plaisir suprême.
Il fallait voir ces petits muscles luisants rivaliser de lenteur sous la lumière blanche de la pleine lune, coquille en bandoulière et bave aux lèvres. Spectacle d’apocalypse silencieuse et implacable. On n’aurait pas donné cher de la récolte du paysan. Mais nous étions là avec notre panier et nous sommes rentrés à la maison avec le plus beau ramassage d’escargots de l’histoire de l’humanité.

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