mercredi 1 mars 2017

LA POMME DE DISCORDE


Le stage tire à sa fin. Ce n’est pas trop tôt. Six mois de solitude austère à m’occuper de brebis dans les pentes caillouteuse de la montagne, voilà ce que mon paternel ose nommer un stage. Il dirige la plus grosse entreprise de toute la côte ouest de la péninsule et il ne trouve rien de mieux que la succursale d’un concurrent au fin fond des terres pour m’y reléguer avec mission de me calmer. Pendant ce temps-là, qui recueille les compliments et les courbettes ? Aîné, mon mielleux de grand frère qui se voit déjà à la place du père. Que je sois le premier cadet n’est pas une raison, après tout il aurait pu envoyer Hector, le petit dernier, sa fougue aurait trouvé ici de quoi se déployer.

Toute la semaine à courir après les brebis égarées, car toute brebis a pour destin d’être un jour égarée, je les compte et je les recompte et ce n’est jamais le même nombre, à croire qu’elles font exprès. Le repos du dimanche ne vaut guère mieux. Le village en bas est désert, chacun reste chez soi et surveille le voisin, et je sens des yeux qui me suivent à travers les persiennes quand j’y descends. 
Sans la jolie brune qui fait semblant de ne pas me regarder de sa fenêtre, je serais devenu neurasthénique. Alors je traîne savate dans les ruelles, autour de la maison du sous-directeur de la succursale où loge sa fille au premier étage, l’air de rien, faisant à mon tour semblant de voir ailleurs. En fin d’après midi, je m’arrête au petit café de la place où ruminent quelques vieillards en attente.

C’est mon dernier dimanche. Demain je boucle mon baluchon et je rentre à la maison. Aîné n’a qu’à bien se tenir. En entrant dans le café, j’ai la surprise d’y trouver de l’animation pour la première fois depuis le début de mon séjour ici : quelques jeunes hommes aux yeux brillants parlent inutilement fort comme s’ils devaient être entendus de loin, et la brochette de petits vieux se trémousse toute ragaillardie. Cette ambiance insolite est due à la présence plus insolite encore de trois femmes à la beauté surhumaine debout devant le bar, on n’avait jamais vu de femmes dans un bar de mémoire d’ancêtre. Elles sont visiblement agitées, une chamaillerie sans doute, une discorde peut-être.

Je comprends les yeux brillants des garçons, les miens ne doivent pas valoir mieux.

C’est ainsi que je photographie mentalement la scène en entrant. 

Elles s’interrompent en me voyant. Je ne suis pas étonné car je sais depuis toujours que ma gueule de pâtre grec fait fureur, mais je pressens un danger. Ces femmes irradiaient malgré leur sourire crispé. Elles me font signe d’approcher, je devrais fuir j’obéis. Sur le bar est posée une pomme en or, un bel ouvrage d’orfèvrerie qui semble l’objet de la dispute, sur lequel sont incrustés en pierreries façon Fabergé ces mots : « à la plus belle ». Je ne sais pas quelle championne de la zizanie leur avait placé là la pomme, mais en comparaison celle du péché originel fait dans l’amateurisme.

Le ciel me tombe sur la tête quand elles me demandent de décider à qui revient la pomme. Qu’avais-je donc commis comme crime pour un tel châtiment, sinon traîner mon ennui comme tous les dimanches dans ce bar, jusqu’à ce dernier dimanche de mon stage.

J’essaie de gagner du temps mais j’ai déjà mon idée. Je leur demande de se présenter.

Mademoiselle A. est la plus grande. D’une impressionnante stature, un port impérial, un regard vif et perçant où l’intelligence le dispute à la connaissance, elle dégage une force peu commune et je suis certain qu’elle saurait s’en servir habilement si je lui confiais une kalachnikov. Une guerrière savante, pour ainsi dire. Ce n’est pas prudent de s’en faire une ennemie, d’autant plus qu’elle me suggère qu’elle saura chasser Aîné du palais si je le lui demande. Bon, mais son air de se croire issue de la cuisse de Jupiter m’agace et je la recale.

Madame H. est la plus enveloppante. On n’échappe pas à sa vigilance, à son attention, à sa prévenance. Très vite auprès d’elle je me sens chaud et protégé comme si plus rien ne peut m’arriver, comme à la maison lorsque près du foyer bien ronflant j’entends dehors hurler la neige et les grincements de dents. Elle me susurre que je ne manquerai de rien le restant de ma vie, que ses bons petits plats dépassent de loin l’art de tous les grands chefs réunis du monde entier. Bon, mais je comprends que si rien n’arrive plus jamais, aucun plat ne me fera sortir de l’ennui. Recalée.

La troisième ne me donne pas son vrai nom. Miss V. est le pseudo qu’elle garde depuis son séjour à Rome. Je sais depuis le début que je la choisirai. Elle n’est ni jolie ni belle, elle est la beauté dans sa transcendance, l’incarnation de l’idéal toutes humanités confondues, indescriptible, baignée dans une bulle de sensualité à mourir sur place. Je l’imagine sortir des eaux sur un coquillage juste vêtue de sa chevelure, du grand n’importe quoi dans ma tête j’en conviens, mais face à elle n’importe quel homme imaginerait n’importe quoi. Pour ne me laisser aucune chance, elle sort son atout maître : la garantie de l’amour de la fille du sous-directeur, la belle Hélène à sa fenêtre. Je n’ai aucune chance et je lui donne la pomme, me faisant instantanément deux ennemies irréductibles.

Je décide de m’enfuir sans attendre que se lèvent les vents contraires. Ce sera peut-être oublié si je reste caché plusieurs autres semaines au fond de ma bergerie ou dans quelque retraite secrète que je connais, et les deux éconduites auront d’autres chats à fouetter, d’autres Olympe à gravir. Aîné peut attendre. Trop tard et malheur à moi ! Sur le pas de la porte du café apparaît déjà ma nouvelle amoureuse, que j’aurais pourtant voulu oublier aussi. Miss V. ne lui avait pas envoyé seulement l’amour, mais encore l’énergie et l’entreprise. Elle me saisit par le bras et m’entraîne dans l’ombre, les lumignons de la place sont faiblards. Elle me chuchote que son sous-directeur de succursale de père l’a envoyée lui acheter des cigarettes, une chance unique qui nous laisse un peu de temps pour fuir ensemble. « J’ai les clés de la voiture de papa et il a fait le plein ce matin », ajoute-t-elle.

Tout ceci ne me dit rien qui vaille, a-t-on jamais vu une fille à marier sortir seule à la nuit, à la demande du père en plus ? Mais le temps presse et je ne fais pas de résistance. Qui l’aurait fait ? C’est à elle que j’aurai pu donner la pomme si je n’avais eu affaire à Miss V. Hélène est la plus jolie fille du pays ; je ne suis qu’un homme et mon cerveau n’est pas toujours au bon endroit. Je la suis, nous arrivons à la grand-route. Je vois le 4x4 garé dans une allée en retrait, prêt à partir. Miss V. a manifestement tout prévu.

Nous arrivons chez mon paternel au petit matin, à la surprise générale et au grand désarroi de toute la famille. On les comprend. Qu’est-ce qui m’a pris de la suivre ?

On connaît désormais l’histoire, les poètes l’ont chantée et les archéologues l’ont vérifiée. Le sous-directeur ameutera la concurrence, il organisera avec ses pairs un immense cartel qui viendra bloquer nos activités, avec l’aide de Mademoiselle A. et Madame H. pour une fois alliées, aide qui ne fera vite plus aucun doute mais qui pour notre malheur fera merveille.

La guerre de Troie aura lieu et nous la perdrons.

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