jeudi 19 octobre 2006

Embarquement immédiat

Je n’aurais pas dû bouger.

Je ne me sentais pas bien ce soir là, mal assis dans le grand tuyau blanc. Oppressé, las, vaguement inquiet sans raison. J’étais fatigué certainement, et je n’avais pas assez dormi. Depuis hier matin, je n’avais pas arrêté. Courir derrière des hélicoptères, arpenter des salons encombrés, effeuiller des rapports essentiels donc inutiles, respirer des poussières d’archives, des fumées de gazole, des moquettes de nouveaux riches, expliquer l’inexplicable à des je sais tout qui connaissent les réponses alors que je n’ai aucune idée de la question, rattraper le temps à tombeau ouvert sur des routes chargées, et le perdre malgré tout, manger des sandwiches sous prétexte de ne pas gaspiller l’heure de midi, la vie quoi, de tous les jours.

Alors dans l’avion de vendredi soir, assis enfin, je ne me sentais pas bien ; une barre là, et là, et là ; délacer les chaussures les pieds y sont soudain à l’étroit, ouvrir le col de la chemise il y a longtemps que je ne mets plus de cravate, respirer un bon coup l’air confiné. L’embarquement n’en finissait pas ; lentement, toutes les places trouvaient preneur ; j’aurais préféré un hublot pour voir le ciel, il n’y en avait plus, de hublot le ciel lui était encore là, alors j’étais couloir. Une jeune femme tardive s’est contentée du plus mauvais siège, celui du milieu.

J’avais dû m’assoupir. Le collègue de l’autre côté du passage me racontait je ne sais quoi, il pouvait toujours parler, mon cerveau avait desserré les barreaux de la cage, les barres là et là et là, et s’était enfui au dessus de l’étang de Berre visible derrière l’aile de l’avion blanc. Un oiseau s’est posé sur mon épaule gauche. La lumière du soleil du soir faisait miroiter les grands réservoirs, les tours des raffineries, et les barres calcaires des montagnes. Le spectacle méritait bien le détour, tant pis pour la science de mon collègue.

Déjà j’étais plus léger. Etrange comme parfois quelques minutes d’un sommeil volé et envolé suffisent à vous redonner jeunesse, énergie, espoir, à effacer les miasmes. Mais j’ai bougé et l’oiseau est parti. Les portes de l’avion venaient de se fermer, et le pilote annonçait je ne sais quoi, la température à Orly, la durée du vol, bienvenue sur nos lignes, et tout ce qui va avec. L’avion préparait son décollage selon la procédure immuable. Mon collègue continuait à me parler. Pourquoi avais-je bougé ?

La jeune femme à côté était fatiguée elle aussi. Elle avait peut-être couru après des hélicoptères, arpenté des salons, enfoncé des portes ouvertes, rattrapé le temps perdu, et mangé des sandwiches. Elle avait peut-être fait bien plus que je serais jamais capable de faire. Et ce soir l’attendaient un mari impatient quand est-ce qu’on mange, des enfants turbulents vous n’allez pas vous taire maman est fatiguée, dix-neuf factures impayées, deux exploits d’huissier, ou une chambre de bonne solitaire et morne. Sa tête dodelinait et elle devait sans cesse se redresser pour ne pas glisser sur le voisin.

« Je déteste arriver en retard à l’enregistrement. L’hôtesse jalouse ne me loupe jamais, elle me case toujours sur le siège du milieu, le pire, impossible de dormir, impossible de sortir, et le coffre à bagage est inaccessible j’ai laissé ma sacoche avec mon livre. Déjà qu’en m’endormant j’ai posé ma tête sur l’épaule gauche du monsieur, que va t’il penser ? Je vois bien qu’il n’est pas content le monsieur, d’ailleurs il a bougé quand je me suis endormie contre lui. Je ne vais pas en plus l’embêter avec mon livre là-haut dans le coffre. Allons, ne dors pas, ma vieille, et fais comme si tu n’avais pas peur en avion. »

Ce n’était pourtant pas difficile de rester immobile, maintenant que j’avais scié les barreaux de la cage et que l’esprit m’était revenu après le survol de l’étang. Mon collègue avait fini par se taire, et sans bouger je pouvais m’absorber dans la lecture des mauvaises nouvelles du Monde, avec un nom pareil un journal ne peut que donner de mauvaises nouvelles, et laisser l’oiseau dormir. Mais qu’allait-elle penser, la dame, si je profitais ainsi de sa fatigue et de l’échancrure pudique du chemisier ? Mine de rien, sous prétexte de tourner une page, j’ai bougé et l’oiseau s’est envolé.

L’embarquement à bord du vol de 18h00 de Marignane à Orly s’est achevé pour tout le monde sur un air de paradis perdu.

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