mercredi 8 août 2007

Lettre à mademoiselle le quart de siècle.


Ainsi va l’idée. Elle franchit la rivière de pierre en pierre, gaie dans le gué. Une pierre blanche pour Pierre, un caillou dans le jardin de Jean, un hibou un chou et un genou, poupoupidou. Un mot un matin vient animer mon écran, et l’idée soudain saute sur la rive et décide de me dérider, décidée cette idée. Une clochette primesautière, le crochet en bataille et la poudre d’escampette en tête, m’oblige dans mon blogue. Alors comme hier je me penche sur mes touches et je laisse l’idée se répandre sur la page électrique, avec ses puces, ses transistors, ses serveurs et ses anagrammes anonymes.


Ma chère Mademoiselle le quart de Siècle, ton mot ne peut rester dans un tiroir à se morfondre, ou dans un recoin de disque dur au milieu de tous ces octets qui le regardent comme autant d'yeux noirs. Prends garde à toi. Il faut que prenne le plaisir d'y répondre.

Bien sûr, deux sujets d'importance s'imposent à te lire tant ils transpirent de tes phrases. Le premier est ton départ annoncé, embarquement immédiat ou différé, je ne sais trop, mais départ à coup sûr, je sentais bien que cette Île-de-France n'accrochait pas tes basques avec assez d'énergie. Tu as invoqué le Jura et ses mystères d’assomption ; est-ce lui qui t'appelle de ses plis géologiques, de ses cluses et de ses plateaux glacés, ou n'est-il qu'un passage de miaou, de mi-août ?

Le Jura ne sera pas sur mon chemin cette fois-ci, je n'ai pas de projet italien pour l'instant.

Oui, tu l'as lu sans doute, j'aime traverser le Jura pour aller à Vérone ou à Côme ou à Venise. Mais je pourrais, tu le penses si fort que je l'entends avant même que la lecture te le fasse penser, je pourrais sans aucun prétexte d’Italie rester dans les plis calcaires, à Baume-les-Dames, près d'Arc-en-Senans dans quelque saline solennelle, à Treffort près du chapeau de gendarme, à Pupillin boire à ta santé du vin jaune et du vin de paille. Je le fis, mais ce n'est pas la tentation du jour. Il serait plus facile de se croiser devant la Grand Poste de notre village ou dans quelque passage bien famé non loin d’ici.

La voilà, la véritable tentation, celle qu’il faut examiner, le deuxième sujet, l'accroc à reprendre.

Es-tu encore ici, à contempler de ton balcon la rue qui somnole, et ton ordinateur est-il ouvert ? Va-t-il s'ouvrir, va-t-il souffrir, pour que ma réponse t'arrive en état de lisible et de risible ? Je les ai vues tes plantations qui s'étiolent. Je l'ai bien vu, que tu as d'autres chats et d'autres chants en tête à tue-tête, et que si les tiges et les feuilles penchent dans le vide du deuxième étage, ton regard penche ailleurs, vers des cieux bleus et des herbes vertes, vers ce qu'il faut construire, en n'oubliant pas de laisser derrière soi ce qui entrave. Je suis passé sous ton balcon mais sobre et je chante mal.

Tu es dans le vrai, oublie la fraise, la capucine, la valse musette et l'accordéon, la chorale de Sainte-Thérèse (j'y connais des voix de plus de soixante ans), oublie ton baobab de balcon et ton arbre à pain de bonsaï, oublie la forêt vierge et les singes à lianes.

Tu vas bien, je le devine, mais la ville t'encombre, non d'Issy mais d'ici, comme disait Médicis qui aimait les calembours laids. Tu vas aller voir si l'herbe est plus verte ailleurs, parfois elle l'est, parfois non. Nouvelle vie ? Nenni. Seulement et pleinement la suite des aventures du capitaine dont désormais je connais l'âge, le capitaine de quart de siècle, et tous les crocodiles qui l'encerclent dont aujourd'hui elle se rit. Et j'en ris aussi avec toi.

Mais nouvelle vie, pourtant. Tu as l'âge des nouvelles vies. Pense à bien les attraper toutes au passage. Ou à essayer au moins. Celles qui t'échapperont n'étaient pas tiennes, les autres t'auraient manquée si tu les avais laissé fuir. Joyeuses chasses aux papillons, aux boutons, aux fleurons, fée clochette, la vérité est que plus aucun crocodile ne tourne en attendant le capitaine qui dort en toi.

Voilà. Resterait à en dire davantage derrière mon masque de fer. Nous vivons à trois cents mètres de distance depuis quelques temps; pourtant, il n'existe rien de plus que parfois un nimêle, qui existerait pareillement si nous étions à quinze mille kilomètres. Tu te demandes la tête et la voix que j'ai, tu me le demandes. Comment ne pas te décevoir, pour autant que ma suffisance me fasse croire que ce soit une déception si je ne dis rien ?

J'ai bien failli, mille fois, frapper à ta porte. Je n'ai jamais franchi le pas d'icelle. Au nom de quoi et à quel titre ? Nous sommes des constructions d'écran, des marionnettes que nos avons construites au fil des mots, décomposées en pixels tremblants, et je ne sais pas comment j’ai fini par t'apparaître en image, comme tu ignores la tête que tu as sous mes yeux.

Aujourd'hui je m'interroge sur cette sorte de barrière insurmontable qui me fait reculer à chaque envie de franchir la limite du virtuel et du réel. Tu n'es pas en cause, tu es même une des très rares personnes qui serait capable de me pousser à cette folie. Cinq en tout sont-elles. Quatre du virtuel vers le réel, une en sens inverse. Mais le faut-il ? Ne serait-ce pas enfreindre une loi d'airain, une loi inconnue mais absolue, comme celle qui interdit de faire s'approcher la matière de l'antimatière sous peine de les voir se volatiliser en un milliardième de seconde dans un jet de chaleur inconcevable ?

Je le crois, je le crains.

Il est fou de laisser le virtuel s'emparer du réel, et contrairement à ce que tu crois, le son de ma voix n'a rien pour aider la ligne de mes lettres, les lignes de mes mots. Les sons me restent dans le crâne et y résonnent quand je déraisonne, personne n'entend rien. Un jour viendra où un beau parleur, une belle chanteuse, mettra sa voix dans mes pas, dans mes mots, qui prendront alors leur envol tant attendu. Ou ne viendra jamais, ce jour. Longue attente nécessaire et probablement vaine, mais si je n'écris pas et si je n'attends pas, tout sera plus vain encore. Ecrit, vain, non écrit, plus vain que vin.

Et maligne et rusée, tu laisses planer l'annonce de ton proche départ pour aggraver l'envie. Alors j'esquisse un pas de travers, un pas de danse gauche et fragile, un petit aveu qui coûte puisqu'il met en scène celle qui ne m'a rien demandé, celle qui ne me demande jamais rien. Il faut que je te dise pourquoi, au delà du talent, au delà de la jolie spontanéité, au delà de tes loopings de fée clochette, que je dise pourquoi parmi les TRAmeur d'autrefois et les blogueurs d'aujourd'hui, tu restes un écriture que je lis parmi quelques-unes. Tu en penseras ce que tu veux, et peut-être ce que tu as pu lire sur mes blogues te le fait deviner, te l'a fait deviner depuis longtemps.

Je ne demande qu'à continuer de te voir passer sur mes lignes. Je ne peux pas connaître le nom des visiteurs s'ils ne laissent pas de traces en passant, mais tu fais peut-être partie de ces passants, passante sans souci, qui passent et partent sans bruit, après avoir puisé un peu de ma musique silencieuse, et je rêve, après en avoir retiré un peu du sel qui fait leur vie. Ta parole ne peux le compenser bien sûr, mais au moins elle m’aide à cacher le silence de ma fille ; ta parole me fait croire qu'un jour elle aussi reparlera, un jour, le jour que j'attends depuis vingt-cinq ans qu'elle a cessé de me parler, cette année là où tu naissais, et peut-être ce même jour. Voilà ce qui te rend si précieuse, tu lui ressembles tant, même si tu ne lui ressembles pas du tout.

Attention, ne te méprends pas. Tu n’es ni substitution ni transfert, ni écran de fumée. Tu es même plutôt de la génération suivante, mademoiselle quart de siècle. Oui, je suis assez vieux pour que ma fille te paraisse vieille elle aussi, ce que seule l'arithmétique me dit mais ce que je reste incapable de comprendre. Tu es la fée clochette qui tourne autour de ma tête et l'empêche de penser à ce à quoi elle ne doit pas penser pour pouvoir penser à autre chose, tu es le capitaine crochet des soirs d'orage quand le vent se lève et qu'il faut réduire la voilure.

Tu traverses des lieux où j'étais passé dans les temps si lointains qu'ils en sont devenus des rêves flous comme cette maison de pierre fantôme, tu réveilles les Pyrénées qui sommeillent, le Forez enneigé, et la ville du confluent et des collines rousses que j'ai observée du haut des mines de là-haut, du haut de l'autre ville, la noire. Aucun de ces lieux ne me sont natals ni maternels ni ancestraux, quoique les Pyrénées si, tout le monde sait que les sarrasins les ont un peu traversées il y a belle lurette, et mes parents à leur tour dans tous les sens et pour leur plaisir. Mais par ces lieux j'ai pu exister ma vie, affronter les déserts et la philosophie qui va avec.

Il fallait bien que je dise ce genre d'incongruité, puisque tu pars. S'il te reste du temps à perdre, vas de l'autre côté de la place ronde au métro, non loin dans le boulevard diamétral de ton avenue, il se trouve un passage, ce n'est pas une rue, ce n'est pas une impasse (moi une impasse non mais ho), ce n'est pas un chemin, juste un passage qui permet d'éviter la place encombrée pour les malins qui le connaissent, et un jardin abandonné au fouillis du lierre. Regarde et surtout ne dis rien.

Parfois j'y passe. Parfois je m'y terre. Parfois je m'en passe. Parfois je m'enterre.

Je ne peux franchir le pas des mondes parallèles; trop de dangers me guettent, trop de dangers guettent ceux que j'aime si j'enfreins la règle d'airain.

A bientôt sur ces écritures et sur ces écrans joyeux, ma demoiselle. N'oublie jamais que des antipodes les messageries et les blogues vivent aussi, et que te lire est important, en commentaire comme en nimêle. A tout hasard, bon anniversaire, puisqu'il semble ne pas être loin. N'oublie pas de ne pas trop m'oublier.


Ecrit le 5 juillet 2007 pour un quart de siècle, au moins.

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