vendredi 20 mars 2009

Un monde meilleur, bis.

Un monde meilleur, bis.

Il était une fois un monde meilleur. Il n’était pas d’aujourd’hui, mais d’avant-hier ou d’après demain, de nulle part ailleurs mais pas d’ici non plus. On le disait meilleur parce qu’on n’en savait pas d’autres. Et les gens vivaient ce monde comme le leur, sans le savoir meilleur et croyaient même qu’il y avait un monde meilleur ailleurs.

A première vue, vous l’auriez approché, vous vous seriez sauvés en courant ; ce n’y était que bisbilles, polémiques, combats furieux, duels féroces, bandes rivales et concerts de lazzis. Les chiens de faïence s’y regardaient par en dessous, les éléphants trompétaient leurs porcelaines, les hyènes nettoyaient les plaines désertées par les gaulois, les romains travaillaient, et les condors passaient.

Il faut vous dire que le prince de ce monde se nommait Héraklite, et qu’il avait dit : je reste sur ma bouse, je vous laisse entre vous, mais surtout que personne ne gagne. Voilà quel était le secret du prince, personne ne devait gagner dans cette férocitude, le bien lui-même ne saurait venir à bout du mal. Forcément, puisque nul ne pouvait dire ce qui était bien et ce qui était mal, quand chacun était certain de ce qui était bien et de ce qui était mal, les gens de bien comme les gens de bien mais d’en face.

J’aurais pu vous parler fleurette, soleil, ciel bleu et petit vent frais sur les bords du fleuve tranquille où marchent les kayaks. J’aurais pu parfumer l’atmosphère de sa gueule de Memnon, et oublier le paysan qui attend la pluie, j’aurais pu songer que les rameurs n’avaient aucun souci d’argent, j’aurais pu imaginer des arbres prolifiques chargés de victuailles désirables et goûteuses, et un paradis sans pommier. Trop facile, et au fond, redoutablement ennuyeux.

Alors mon monde meilleur n’est pas le vôtre. Il est rude, râpeux, bruyant, agité, tempétueux, impatient, fatigué et fatigant, bon à rien et prêt à tout, armé jusqu’aux dents. Armé ? Oui, de mots, de phrases, de contes, de discours, de slogans, de rase campagne, et de mille pensées colorées, tiens, justement, en voici des fleurs. Celles pour Algernon, où le miracle se termine en eau de boudin, où la merveille finit par vieillir, où tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se remplit. Mais où personne jamais, tu m’entends, jamais, ne gagne la partie.

Un jour quelqu’un quelque part a gagné. Et le monde meilleur s’est évanoui.


C’était ma contribution seconde au monde meilleur de Luciole. Le 20 mars 2009.
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