jeudi 21 février 2013

Du libre-arbitre #2

1.   L’objection de MULLER


Je vois une apparente contradiction dans la formulation : comment parvenir à concilier l'abandon de la notion de « libre-arbitre » et le maintien de celle de « liberté » ? S’agit-il de nier le « libre-arbitre fondamental » (pour reprendre la terminologie de Jean-Pierre BESSIS) mais de reconnaître un « libre-arbitre comportemental » ? Si ce n'est pas notre « moi conscient » qui prends une décision mais notre cerveau, ce cerveau dispose-t-il de la possibilité neurobiologique de générer des choix originaux non-entièrement soumis au déterminisme environnemental ?
En d'autres termes, une telle liberté pourrait-elle être reconnue à un P-Zombi ?
Questions de Marc Muller du 29 janvier à 00h47.

2.   Que la liberté n’est pas le libre-arbitre.

Il n'est pas facile de résoudre la contradiction en deux mots trois lignes. Non sans hésitation, je tente le pari, et j’en profite pour revenir sur ma notion de liberté.

Je me saisis de cette belle idée, je ne l’ai pas trouvée tout seul mais elle me plaît : la conscience est un iceberg qui émerge de l’océan de la vie, phénomène minuscule échappé du chaos déterministe que nous sommes, moi-même ici présent et toi aussi qui me lis, regarde donc le petit nuage de vapeur qui te sort de l’oreille. Le mot liberté, avec son bagage différent du mot libre-arbitre, désigne un peu de cette vapeur, un petit nuage qui s’épanouit en douce rosée sitôt que le champ des contraintes appliquées au système vivant n’en comporte aucune explicite comme sur un champ de blé ondoyant. 
Qu’une contrainte apparaisse soudain dans les écrans de surveillance du système vivant et qu’elle s’impose comme seule prioritaire, le nuage de liberté s’évanouit et la sensation de nécessité impérieuse s’abat sur le cerveau devenu esclave.

Écrire que le vivant agit revient à écrire que le système évolue, l'organisme échange et bataille dans un milieu favorable ou hostile, avec ses outils et sa cohérence, muscles, sang, glandes, le tout enrobé d'un invraisemblable filet de nerfs et de nœuds, que l’on désigne par neurones et synapses. Les milliards d'atomes qui forment cette structure interagissent, selon des mécanismes minuscules et incertains, non pas en ce qu'ils sont hasardeux, mais en ce que la probabilité de l'effet de la cause n'est pas égale à un. Il y a juste une probabilité maximale, pour chacun de ces atomes.

C'est leur très grand nombre qui aboutira à ce mouvement-ci de l'organisme plutôt qu'à ce mouvement-là. Voilà ce que j'ai nommé le chaos déterministe. Bien malin qui pourra prédire le geste que va faire l'organisme en venant fouiller le tréfonds de ses molécules. Et je n'envisage même pas le geste qu'il fera dans cinquante ans, mais là, tout de suite, à l'instant même où je l'ai traité d'imbécile.

Tout organisme évolue ainsi dans un champ de contraintes, lui-même incertain et mouvant, et s'y conforme, s'y adapte, s'y insère, s'y nourrit. Ce n'est rien que la vie qui vit, mon ami. Si l’évolution se produit sous l'action d'un champ de contraintes dont l'une, majuscule ou primordiale, est de surcroît devenue consciente, il n'y a pas de liberté. Si la résultante du champ de contraintes reste ignorée de la conscience, si elle n'émerge pas, il y a liberté mon petit nuage, et le système vivant poursuit son voyage dans toute sa légèreté.

Je t’ai emmené loin de la Liberté avec une grande aile, loin de l’idée supérieure de Liberté et tout ce qui s’ensuit. Ce sont des nuées, des fumées, des fumisteries. Je reste enchaîné à ma caverne, face contre le mur, et je ne donne d’importance qu’à ce petit nuage qui fuse parfois de mes oreilles, lorsque vibre en moi la sensation de liberté. Tant qu’elle vibre, je suis libre, et personne ne saura me convaincre que ce n’est qu’une ombre au tableau.

Il s'agit bien d'une sensation, et non d'une possibilité réelle d'action sur le champ de contraintes dans lequel évolue le vivant. La liberté est une partie de l’émergence appelée conscience.

Pour autant, et c'est là une hypothèse que je risque, nous avons bien conscience de ce voyage qu’est notre évolution d’être vivant dans son monde sensible, et cette conscience se grave dans le corps ; un scribe note en secret quelque part dans le cerveau, dans la moelle, dans les substances, le souvenir de ce dont nous avons eu conscience, et cela se nomme mémoire. Cette inscription devient à son tour partie prenante du champ de contraintes. La conscience n'est donc pas un simple effet de contemplation de choses qui nous dépassent, mais une nécessité qui permet au vivant, à toi, à moi, à nous tous, humains et vermisseaux, de toujours évoluer au mieux de notre pérennité.

C’est ce que certains nomment « la force vitale », ou bien, car j’ai envie de faire ici mon petit savant, le « conatus » de l'ami Spinoza.

Écrit le 16 février à 01h14.
à suivre

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