lundi 10 août 2015

HISTOIRE D'HOMERE

HISTOIRE D’HOMÈRE


1.     Sombre dimanche.



Je m’appelle Homère et je hais les dimanches. La vieille chanson est encore vraie dans mon arrière banlieue avec ce crachin glacé sous un ciel bas. Dimanche désert comme toujours, il n’y a pas un rat dans les rues sitôt passées les trois vieilles qui vont à la messe et les cinq poivrots qui rentrent du bistrot. Je traînais mon âme en peine en faisant valser les canettes du caniveau.
Un petit caïd du coin m’a rejoint, Antoine que par ici on nomme l’Antinou ; il m’a proposé de l’accompagner à la fête au Château, une grosse bâtisse en haut de la colline, entre la ville et la Nationale qui longeait la rivière. Le propriétaire que tout le monde appelle le Patron, est paraît-il très riche. Peu après avoir épousé une actrice espagnole de toute beauté, il a disparu. Les rumeurs s’en donnent à cœur joie : qu’il serait un trafiquant notoire, drogues, femmes, armes, mais jamais il n’a été pris la main dans le sac ; qu’on l’aurait vu quelque part au Sud des Dardanelles, qu’il serait en Orient à faire le Jihad, e tutti quanti …
Les fêtes ont commencé à la rumeur de sa mort. Maintenant il y en a tous les dimanches. Tout ce que le canton compte de fils de famille et quelques godelureaux comme l’Antinou y débarquent plus ou moins invités, dès potron-minet jusque tard dans la nuit. Antinou insistait, entre ennui et curiosité j’ai vite choisi, je l’ai suivi. C’était imprudent, je le sais bien, mais à défaut d’autre chose j’ai ce petit talent de sentir, bien avant tout signe avant-coureur, le moment de m’éclipser fissa. Ce que certain désignent par l’art de la fugue. Une sorte d’odorat mental.
Il se pourrait bien que ce sombre dimanche virât au noir.

2.     Le correspondant anonyme.

L’homme ouvrit les yeux encore étourdi par la chute. Que faisait-il dans l’herbe du talus entre la Nationale et la rivière, vêtements déchirés et boueux, visage poisseux de sang, et le vide dans la tête. Je m’appelle personne, se répétait-il machinalement, comme une vieille leçon apprise par cœur.
La borne kilométrique sur laquelle il s’était écrasé était la dernière de ce type, un arrondi rouge sur un cube jadis blanc. Il avait fallu qu’il tombât pile dessus. Cette pensée lui rendit un peu de mémoire, le camion qui l’avait pris en stop, le gros camionneur borgne, sorte de colosse cyclopéen qui lui avait fait des avances, lui pourtant si malin qui n’avait rien vu venir et qui s’était fait jeter en marche, c’est haut un camion.
Il y avait une borne semblable dans sa vie, sa vie d’avant le camion, d’avant le voyage. Voilà, ses souvenirs remontaient, le voyage, la mission secrète au sud des Dardanelles : infiltrer les camps d’entraînement, repérer les filières d’enrôlement, guider les drones, tout lui revenait.
Le grand chef lui avait dit : « Tu seras mon correspondant anonyme, tu t’appelles personne mais si tu te fais prendre on ne viendra pas te secourir. Tu es connu comme baron de la drogue, c’est la meilleure des couvertures, on te croira au Jihad ». Le plus dur avait été de partir comme un voleur sans prévenir Pénélope, elle et son tempérament de feu. La dernière nuit d’hésitation avait été blanche.
La mission avait mal tourné : le collègue aux pieds légers qui devait le protéger l’avait planté. Une fois découvert il avait dû son salut à une ruse de cheval et à un rafiot surchargé de réfugiés, caché dans la foule pendant que les barbus armés le cherchaient pour l’abattre. Ensuite, l’interminable galère à travers la mer, de promesse de passeur en mensonge de naufrageur, des mois sans se dévoiler, sa tête mise à prix, les traîtrises et les double-jeux, se méfier de tout le monde même du chant des sirènes, il avait échappé à tout pour s’échouer contre cette borne historique.
La borne ! Il n’y en a pas deux dans le monde, et elle est en bas de chez lui ! Derrière le rideau d’arbres un petit pont traverse la rivière, il lui suffit de monter la pente pour retrouver les siens.
Mais dans cet état, dépenaillé par la chute et le front ensanglanté ? Autant garder jusqu’à la dernière minute son statut de correspondant anonyme. Il ne savait pas ce qu’était devenu son Château et l’accueil pouvait être rude après son départ de voleur. Il traversa le pont et commença à monter lentement, il trouverait bien un subterfuge pour rentrer incognito à la maison.

3.     Bon appétit, messieurs.

Ce qui me frappa en entrant dans le grand salon du rez-de-chaussée fut l’absence de femmes. Hormis la belle espagnole renfrognée au centre de l’estrade à faire tapisserie, rien que des garçons, ivres pour la plupart, en train de se goinfrer aux frais de la princesse, au frais de la seule femme présente. C’était logique. Ils étaient tous là pour séduire la belle brune. Ils n’allaient pas débarquer avec quelque cavalière qui aurait ruiné leurs efforts. Ils se rattrapaient en vidant les caves du Patron et en sifflant les grands crus. Pénélope laissait faire avec une sorte de détachement irrité.
Antinou s’approchait d’elle qui le voyait venir, agacée. Intéressé, je me suis posté sur le seuil. Un livreur de pizza s’affairait dans un coin de l’estrade. Je remarquai qu’il avait le front ensanglanté, les vêtements déchirés et boueux, ces livreurs payés à la course sont trop imprudents il avait dû déraper dans le chemin détrempé. Après la ripaille, la pizza. Antinou avait posé la main sur l’épaule de la veuve, un geste de possession qui lui déplut. Il tenait un pistolet automatique, un Luger sans doute mais je n’y connais rien aux armes. Je savais que le Patron en avait une de ce type, ancienne mais précise, et que personne ne tirait mieux que lui ni si vite.
Antinou fit feu dans le plafond. Tout le monde se tut et le regarda. Je compris : il m’avait fait venir pour ce moment précis que j’allais devoir ensuite raconter aux générations futures, en prose ou en vers qu’importe. J’ouvris grand les yeux et ma mémoire.
« Il est temps d’en finir, déclara-t-il en regardant Pénélope. Tu nous as menés en bateau. C’est maintenant à toi de choisir car nous avons les moyens de ruiner tes affaires. Tu dois prendre l’un de nous pour mari. Les éconduits soutiendront ton couple et malheur à qui faillira ».
Silencieuse et triste, Pénélope se leva et prit l’arme des mains d’Antinou : « Je n’ai plus la force de résister à ton chantage et le temps a joué contre moi. Je vais choisir. Mon mari était le meilleur au dégainé-tiré avec le pistolet que voici. Celui qui fera aussi bien que lui sera mon choix ». Elle fit coller une pièce de monnaie sur le mur d’en face et ajouta : « il faut percer cette pièce en son milieu, chacun aura droit à trois tirs, un seul coup au but suffira. Que la fête commence ».

4.     Mon tout est un épilogue.

Chacun tira trois fois. Personne ne perça la pièce. Antinou l’écorna ce n’était pas suffisant. On demanda aux domestiques, ils refusèrent, terrifiés à l’idée de réussir par accident. On me demanda aussi, je fis tomber du plâtre du plafond sous les rires de l’assistance. Pénélope avisa même le livreur de pizza qui restait coi dans son coin.


Il prit l’arme entre ses deux mains et la fit tourner lentement devant son visage, un geste étrange et familier. Pénélope tressaillit et se mordit le poing comme pour se faire taire. Il tira sur la cible et transperça la pièce dont toute la salle entendit le cri métallique. Il restait deux chargeurs ; prenant son temps, il logea une balle dans la tête de chacun des prétendants, en commençant par Antinou.
Ulysse, le Patron, était revenu et il m’avait épargné. Vous savez tout, Commissaire.

Printemps 2015

Enregistrer un commentaire