samedi 28 novembre 2015

Un roman policier

    Où l’on va voir qu’il n’est pas nécessaire d’écrire un polar en entier pour qu’il existe. Il faut bien entendu une première page.

1.    La première page.

Je ne sais pas vous mais moi je déteste les couloirs du métro. Ce n’est pas tant la foule qui y roule, la bousculade, tous ces gens à contre-courant qui me ralentissent ou, à l’inverse, tous ces gens qui me poussent plus vite que ma musique et m’emportent, ce ne sont pas les odeurs, enfin toutes ces choses dont tout le monde se plaint sans même voir que chacun y est bien pour quelque chose dans ces inconvénients du métro puisque chacun en est, de la foule. Non, ce n’est rien de tout cela qui me chagrine et m’oppresse, ce sont les regards, les centaines d’yeux qui me braquent.

Il fallait pourtant bien le prendre, ce foutu métro, tous les matins, tous les soirs, juste à l’heure où tout le monde comme moi le prenait, et chaque fois affronter ces yeux qui savaient, je savais qu’ils le savaient, ce que j’avais fait de ma journée. Ce n’était pourtant pas faute d’être prudent, pas un détail ne m’échappait et bien malin qui aurait pu dénicher un indice, une trace, la moindre poussière, le moindre ADN. Dix ans que chaque jour j’accomplissais ma tâche avec perfection, ce qui justifiait mes tarifs, mais dix ans que je devais défier matin et soir les regards qui savaient enfoncés dans des têtes qui ne savaient rien.

Ce matin là, dans le couloir de la correspondance de la station Trocadéro, plus bousculé que jamais par des employés déjà retardataires, j’ai croisé Madame de. Œil pour œil en un éclair. Le temps de réaliser elle était passée et j’eus un mal fou à la retrouver dans le flot. J’avais vu qu’elle m’avait vu et je ne pouvais pas la laisser disparaître sur un malentendu, si j’ose dire. Ma journée se trouvait en grand danger et je devais rattraper le coup. Comme si elle m’avait deviné, elle revenait sur ses pas elle aussi, on allait pouvoir régler nos comptes.


Puis viennent quatre-vingt pages absolument palpitantes dont personne ne saura jamais rien, ni moi non plus d’ailleurs ne les ayant pas écrites. Arrive ce moment où, inévitablement, le héros-narrateur en difficulté fait un bref retour sur lui-même.

2.    Quatre-vingt-et-unième page.

Je ne contrôle plus très bien mes pensées, et c’est déplaisant. Sans doute l’inconfort de ma cachette et sa précarité, les chiens qui aboient tout autour, à ma recherche et d’autant plus énervés qu’ils me pressentent sans me repérer vraiment, le froid glacial, l’humidité de mes vêtements après ma fuite sous la pluie. Jamais à ce point je n’avais pensé à moi, à mon histoire, drôle de sensation. Il me suffisait de m’appeler Arsène Dahlia, pourquoi s’encombrer d’autre chose ?

Et soudain mon enfance me remontait comme une brûlure d’estomac, une aigreur mal digérée, ma gueule de guingois dont chacun se moquait, mon zézaiement, d’où finalement tout était parti ; école buissonnière, petits larcins, fugues, vie de sauvageon sans amis sans désirs au fond. Je ne peux nommer désirs ni plaisirs ces étreintes fugaces avec des filles aussi froides que moi, aussi perdues et distraites. Tout me revenait en remugle dans ma cachette menacée et ce tout m’apparut vide, étrangement paisible et vide, inutile dans le bien comme dans le mal, et d’autant plus dérisoire que personne n’a jamais rien su de ce que je faisais hormis mes commanditaires, qui ne connaissaient ni mon nom ni ma gueule.

Je n’étais personne et ma seule existence ne tenait qu’à ces chiens qui me sentaient. Qu’ils me découvrent et enfin je serai quelqu’un mais pour être pris, qu’ils me ratent et je retournerai à mon néant, à ma malédiction natale.


L’histoire continue et il faut bien terminer un roman. Alors voici la dernière page. Pour le reste, à chacun de se débrouiller, moi j’ai fait mon travail.

3.    La dernière page.

Il ne me restait plus qu’à revenir sur mes pas, au sens propre du terme. Les traces dans la neige étaient bien visibles et les deux cents mètres à parcourir à l’envers en posant les pieds précisément au bon endroit furent une formalité. Je sortis du petit bois et retrouvai la vieille bicyclette mauve à l’endroit exact où je l’avais cachée, il y a dix ans.

Rejoindre la station de métro du terminus fut un jeu d’enfant. Pourtant, je ne pus me résoudre à abandonner le vélo comme il avait été convenu. Alors je ne me suis pas arrêté et j’ai continué ma course, remontant les unes après les autres les stations que j’avais pendant si longtemps tous les jours inlassablement traversées sans voir, humant l’air frais de ce matin d’hiver comme je n’en n’avais jamais senti l’odeur et bien décidé, s’il faut appeler cela une décision, à disparaître pour toujours des écrans du monde.

FIN

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