mardi 23 mai 2017

POUR UN PESO


Gabriel Garcia Marquez est un grand écrivain. Je ne vais pas lui disputer la place et je le laisse volontiers sur son piédestal mérité mais beaucoup plus inconfortable que ma retraite en sous-sol. Je vais ainsi me permettre de lui voler ses idées ou plutôt ses situations, comme je n’ai aucune imagination il m’apportera sans doute de la matière première déjà passablement raffinée dont je vais faire mauvais usage. Il y a toujours un bon élève et un chenapan. Quand on partage un gâteau il y en a moins pour chacun, quand on partage des idées tout le monde y gagne.

Alors voici.
Quelque part en Amérique latine, un petit village perdu, la place centrale, je ne sais plus comment on nomme partout là-bas les places centrales des villes et des villages il y a un mot pour le dire, c’est le début de l’après-midi et il fait très chaud. Deux clients à la terrasse du café de la place. Café, bar, bodega, je ne sais ce qu’il faut écrire.

Le bruit court depuis ce matin qu’un évènement grave va se produire aujourd’hui.
 
  • « Il fait chaud, il fait vraiment chaud, dit Luis.
     
  • - Il fait toujours chaud à cette heure-ci, bougonne son voisin Pedro. Tu ne vas pas te plaindre d’une chaleur que nous supportons depuis toujours comme nos pères et bien avant.
     
  • -Moi je te dis que je n’ai jamais eu si chaud, répond Luis, tu vois, rien que d’en parler, je ne me sens pas bien. Je crois que je vais rentrer à la maison.
     
  • -Tu me laisserais seul sur la place comme un pestiféré, ce serait bien la première fois depuis trente ans qu’on s’y pose tous les midis. On n’a encore échangé aucune nouvelle du jour, à quoi bon faire la sieste si on ne peut plus profiter des ragots !
     
  • -J’en sais assez avec cette catastrophe annoncée.
     
  • -Quelle catastrophe, s’étonne Pedro ?
     
  • -Je te l’ai dit tout à l’heure mais tu n’écoutes jamais. Le petit-fils de la vieille Rosa, là-haut, il a parié devant tout le monde qu’il y aurait une catastrophe aujourd’hui, même que sa grand-mère l’a dit. Un peso.
     
  • -Le pari du grand dadais ? Le gars qui raconte cette histoire est un spécialiste du bobard alors je n’en crois pas un mot. Il faut toujours se méfier au cas où ce serait encore un coup de ce romancier qui nous invente. Remets-toi plutôt à l’ombre et commande une bière, elle te fera du bien, il se trouve que le frigo de Pablo fonctionne pour une fois et elles sont fraîches.
     
  • -Justement, ce n’est pas normal qu’il marche, ce frigo, depuis dix ans qu’il est en panne. Tous les désastres ont des signes avant-coureurs, on le sait depuis la nuit des temps, mais seul le sage les remarque et prend le large ».

Pedro se moque.
 
  • « Parce que maintenant tu te prends pour un sage, on aura tout vu. En voilà bien un, de signe avant-coureur de mauvais augure, Luis qui se prend pour un sage … Vite, il faut réagir, Pablo, apporte nous deux bières ! »
 
La voix de Pablo sort du fond du bistrot.
  • « Fraîches ou pas fraîches ?
     
  • -Pas fraîches. Luis se prend pour un sage, il lui faut une bière tiède. Un bon coup de barre le remettra d’aplomb.
     
  • -Je n’aime pas tes blagues, Pedro. C’est décidé, je rentre chez moi, tu n’auras qu’à te les boire toutes, tes bières, moi ce sera une bonne douche et au lit. Et ne compte plus sur moi pour bavarder dans le cagnard sur les rumeurs et les ragots ».
Luis se lève et s’éloigne en traversant la place. Pedro hésite, il voit maintenant approcher la catastrophe à laquelle pourtant il n’avait pas cru, et même deux.

Il lui reste encore une petite chance de les éviter toutes les deux mais il se sent sans inspiration ni ressort, un peu comme dans un cauchemar alors qu’il est bien réveillé. Une ou deux minutes pour agir, tout au plus, le temps que Luis de son pas lourd atteigne la dernière arcade. Ensuite le destin se mettra en marche. Il aurait dû commander une bière fraîche mais les regrets ne sont plus de mise.

Il y avait longtemps que tout le monde dans le village savait ce que faisait la femme de Luis avec le boucher du village pendant que Pedro et Luis médisaient à la terrasse du café, et c’en serait fini de leur amitié.

Voilà la mauvaise farce du conteur, deux catastrophes pour le prix d’une, un peso.

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