lundi 24 avril 2006

Je me souviens.

J’ai encore laissé passer une commémoration. De celles qu’on n’a pas le droit de laisser passer. De celles qui n’intéressent personne parce qu’elle ne sont pas télégéniques, et que le commémoré n’intéresse que si peu de monde. Alors avec le retard de quelques semaines que je n’arriverai plus jamais à rattraper, voici celui dont je me souviens et qui fut mon ami.

Le jeudi 8 avril 2004.

Jean Berthier est mort ce matin.

Homme de Méditerranée, métis et fier de l’être, il se proclamait juif, nègre, kabyle et arabe. Son regard pétillant reflétait en effet toute l’histoire de la mer primordiale. Même affaibli par les contingences cruelles, ce regard est resté intact jusqu’au bout et quand la parole ne pouvait plus passer, il nous déversait sa joie de vivre encore, son amour torrentiel et provocateur.

Il est peintre. Il a croisé toute sa vie ce que le vingtième siècle a fait de bien en musique et en peinture.

Je ne sais si ce qu’il a peint, abstractions et rêves, rythmes et couleurs, se rattache à une école ou à une théorie ; les exégètes sauront mieux que moi en parler, ils le compareront à Dubuffet ou à Duchamp, par exemple, ou à Duchnock, pardon pour mon incompétence. Il n’aimait pas parler de ses tableaux. Il les montrait, il aimait qu’on les aime, et j’aime ses tableaux, les Black and Blue, les Early Autumn, les Misterioso, et tant d’autres. Il travaillait ainsi par séries, et je crois bien qu’il est le seul homme que je connaisse qui ait pu voir le jazz en peinture.

Il a d’ailleurs été connu pour ce qu’il appelait ses performances, qui consistaient à peindre en public devant un orchestre de jazz, un quartet en général, la toile devant être terminée à la fin du morceau. Je peux témoigner qu’il ne s’agissait pas d’une fantaisie superficielle, mais d’une tentative surhumaine de faire voir la musique et entendre la peinture, d’un effort physique et mental démesuré, qui lui demandait du temps avant et pas question de l’approcher alors, et du temps après où il avait besoin de nous.

Jean parfois était surhumain.

Son dernier grand œuvre est une série (encore) de collages extraordinaires, le matériau de base étant constitué des couvertures de revues de Jazz. Les fragments de titres et de visages, les regards, les télescopages, les apparentements terribles, vous font vivre un siècle de musiques improvisées, et c’est tout juste si on ne les entend pas jouer, tous ceux qui sont venus là se coller dans le cadre. Une chose est sûre : ils jouent dans sa tête, ils jouent pour lui.

Il est mort. Un passant distrait qui nous aurait croisé dans la rue l’aurait vu plus vieux que moi, mais l’enfance et l’innocence étaient de son côté et il me manque. Je ne peux rien faire d’autre que l’honorer ici et vous dire que j’aimais cet homme étonnant, rien faire d’autre qu’être avec sa femme et sa fille, et, sachant ce qu’elles doivent porter, leur faire savoir que je le sais.

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