mardi 18 mars 2008

Plaidoyer pour Ingrid

Bonjour Vin². Voilà longtemps déjà, non ?

Bonjour les autres. Encore une chaîne, encore une cause mondiale bien présentable, propre sur elle et correcte à endormir de satisfaction les fins de dîner et les comptoirs du commerce. Je vais me pencher sur le cas d’Ingrid Bétancourt. Depuis le temps que je fais dans le chipotage, voici une occasion de redorer mon blason, mais ce n’est pas ma faute, c’est la tienne, conviens-en, Vin².

Tu te jettes à l'eau sur un coup de coeur et j'aime bien ces moments où soudain la raison cède devant l'envie. Alors je te suis dans le bain, qu’importe le consensuel après tout.

Je suis inexistant en vidéo et je ne peux même pas voir celle de ton billet, encore moins la recopier ici, des histoires de flux, de bande passante, de Proxy et toutes ces choses que tu sais mais pas moi. Alors j'écris. C'est tout ce que je sais faire; peut-être que je recopierai ensuite chez moi, avec les habituels arrangements qui font que je ne sais jamais recopier sans rajouter. Je mets le lien vers Vin² dans mon titre, pour que vous puissiez remonter le courant vers la source, pour les intrépides, et voir la vidéo.

Mais il se trouve que la cause de la libération d’Ingrid Bétancourt me touche, ce qui n’a rien d’original, et pourquoi donc devrait-on à toutes force être original lorsqu’on touche ainsi, si facilement oserais-je dire, ce qui fait de nous des êtres humains. Alors bonne conscience ou non, politiquement correct ou non, peu me chaud, je participe à la chaîne qui se forme pour tenter d’obtenir la libération d’Ingrid Bétancourt. A force de chaînes entrelacées, si dérisoires soient-elles chacune, nous finirons bien par tisser un filet dans lequel nous pouvons espérer ramener Madame Bétancourt encore vivante. C’est bien un texte que je propose dans ce but, auquel je rajoute le lien (cliquer ici ou sur le titre de ce texte) avec la vidéo trouvée chez toi, Vin², mais que je n’ai pas vue. Je te connais un peu pour penser que je peux diffuser en confiance.

De la lutte armée en général et des FARC en particulier.

J'ai longtemps eu comme une sorte d'indulgence vis-à-vis des FARC, cette sorte d'indulgence qu'on ressens pour les mouvements même violents qui font se dresser des populations totalement privées de leur âme par des profiteurs puissants et sans scrupules. Bien sûr, il faut retirer toute connotation morale à ces mots, ce qui n'est pas le plus facile, mais je ne vais pas me lancer ici dans l'analyse des pourquoi et des comment. Le fait est que des populations, porteuse d'anciennes cultures et survivants d'anciennes civilisations, sont en situation de disparaître face à des conquêtes autrement plus destructrices que les Espagnols du sacré bon vieux temps.

Et que des soldats sortis de leurs rangs viennent se dresser contre ces puissances conquérantes, parce qu'il n'existe plus aucun autre moyen pour eux d'exister, tout simplement exister, me semble légitime et méritoire. Note bien qu’il s’agit de recours ultime de survie, de sauvegarde désespérée de l’essentiel. Ainsi les FARC rejoignaient les mouvements de résistance armée qu'on trouvait au Nicaragua, au Guatemala, au Chiapas, et qu'on y trouve encore. Qu’on ne s’attende pas à me voir célébrer ici quelques Corses déjantés et quelques Basques mafieux, ou l’inverse. Le sujet est plus sérieux en Amérique Latine.

Mais le courage et la lutte violente ne suffisent pas s'ils ne s'accompagnent pas d'une réflexion politique, je vais continuer d'éviter les mots de morale et d'éthique, pour éviter le larmoiement inutile du donneur de leçons.

Quand j'écris le mot "politique", je ne pense pas à la seule référence à un quelconque Marxisme totalement hors sujet ici, ni même à un plaquage pur et simple de ce qui s'est passé à Cuba il y a plus de cinquante ans. Il leur faut juste une réflexion politique capable d'analyser les rapports de force, et surtout de définir les objectifs à atteindre en terme de faisabilité et de viabilité, en terme de longue durée.

Pour prendre l'exemple du Chiapas, ou du moins le peu que j'en sais, on peut penser que le combat "révolutionnaire" du sous-commandant Marcos et de ses émules est construit sur cette base. Savoir séparer le souhaitable du possible, garder le soutien actif de la population, garder une image internationale positive, maintenir ainsi sur le pouvoir (éventuellement) complice des conquêtes destructrices une pression tant politique que militaire, enfin toutes ces choses qui font qu'un mouvement s'inscrit dans la durée et dans le paysage, et laisse même en cas de défaite, ce qui peut très bien arriver , un souvenir qui aide les survivants à survivre, et qui en cas de victoire (le mot victoire étant à prendre avec des pincettes) permet de se convertir sans peine à un mode plus civilisé de confrontation des idées et des intérêts, qu'on peut par exemple nommer démocratie mais rien n'interdit de trouver autre chose si autre chose existe, ou de l'inventer si autre chose n'existe pas.

Rien de tout cela chez les FARC. Ils se sont aliéné les populations locales en les rançonnant autant sinon plus que les conquistadors modernes venus des grandes banques d’affaires en toutes sortes, ils se sont aliéné l'opinion internationale dont on sait pourtant à quel point elle peut, bien mobilisée, soulever des montagnes. Certes il faut parfois dix ans, quinze ans, mais elles se soulèvent à la fin, les montagnes. Ils sont devenus les pendants consentants des escadrons de la mort du pouvoir en place et leur ont donné, ce qui est un comble, une légitimité, un certificat de bonne conduite en quelque sorte. Ils se sont enfermés eux-mêmes dans ce piège qui leur était tendu, où chacun se justifie par l’autre, mais où l'un vaut l'autre, donc l'autre vaut l'un, Héraklite n'aurait pas mieux dit.

Et le comble du comble, ils ont enlevé celle qui était la porte-parole courageuse des populations déshéritées dont les FARC se prétendaient alors les défenseurs ; celle qui, sans aucune chance de l'emporter, faisait campagne présidentielle à travers le pays pour qu'on entende, enfin, la voix des pauvres. Et précisément à ce moment là ce sont eux, les FARC, comme téléguidés par le pouvoir, qui lui ont coupé le sifflet, à cette voix. Peu m'importe que ses discours aient ou non été économiquement corrects, à Ingrid, mais elle était la voix qu'il fallait et que les FARC auraient pu amplifier, s'ils avaient eu un tant soit peu de jugeote, si la cause es pauvres était bien la cause des FARC.

Non.

Ils se sont tiré une balle, et pas seulement dans le pied. Ils sont devenus criminels. Ils ont tué Ingrid Bétancourt même si aujourd'hui elle n'est pas encore morte j'ai bien peu d'espoir, et prendre prétexte d'une opération militaire pour ne pas la libérer est une ignominie. Je sais que les militaires et le Président Urribe sont, d'une façon certaine et par ce jeu de bascule habituel et banal, complices des FARC, et que la détention d'Ingrid la gêneuse leur est bien confortable. Que personne ne voit donc ici une forme de complaisance à l'égard du président Urribe et de ses sbires.

Il n'empêche que prétexter l'opération militaire pour maintenir Ingrid Bétancourt dans une agonie sans espoir au fond de la jungle est une ignominie.

Alors voilà: s'il reste quelque chose à demander aux FARC, ce n'est pas de devenir moraux, humains, sensibles, et de céder au spectacle de la souffrance de la prisonnière et de ses centaines de compagnons d'infortune, en brandissant des arguments de raison humanitaire. Le stade de la compassion est oublié depuis longtemps. La seule demande que je leur formulerai, s'ils me lisent ici ou ailleurs pour autant que quelqu'un à son tour relaie ce texte, ce sera de devenir intelligents.

Ne serait-ce que pour leur propre survie.
FIN.

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