lundi 10 août 2009

Suite immobile


Bien sûr le piège est cousu de fil blanc. Il faut donc y tomber volontairement en faisant croire qu’on se fait mal. Et écrire la suite réclamée, sans tenter d’homériser dans les coins. Il s’agit de Knide, une ville qui n’existe que dans quelques grimoires et dans quelques têtes, et qui pourtant est unique en ce monde. Même à Bordeaux on n’a pas su être plus entre-deux-mers qu’à Knide.
Suite immobile.

Cet endroit est très étrange. Ni par sa configuration, ni par son histoire, ni par la célébrité de quelques uns qui y vécurent. J’ai cité Eudoxe, mais on peut penser à Praxitèle qui y caressa le marbre de chair, ou Sostratos qui fit la lumière à Alexandrie. J’ai envie de lui attribuer le colosse de Rhodes, après tout il est juste en face, mais je vais me faire écharper par tous les bons historiens qui veillent au grain.

Ce n’est pas assez pour expliquer le mystère.

Surtout, cet endroit m’inspire. Rien que la statue y a laissé son empreinte érotique, et ne parle-t-on pas des femmes de Knide, je ne sais qui elles sont mais je sens leur parfum qui erre encore dans les buissons doublement maritimes, Egée colérique et Méditerranée sournoise
.

Voilà le vrai secret de Knide, le secret de son étrangeté. Le seul lieu sur terre où l’orient et l’occident ont rendez-vous depuis toujours, tels Ulysse et Eudoxe, le seul port au monde qui a un bassin en Méditerranée et un bassin en Mer Egée, où j’imagine volontiers que chacun allait et venait parlant Orient et Occident indifféremment et sans honte, Grec ou Turc, Hittite ou Mycénien, Perse ou Dorien ; qu’importe au fond, Minoen ou Parthe, le passant était chez lui à Knide et la passante sans souci, et nul roitelet d’Asie ni de Grèce ne pouvait prétendre lui imposer sa loi, Délos pouvait écrire tous les décrets qui lui passaient par l’assemblée, Knide n’en n’avait cure et se prélassait dans le soleil de ses deux mers.

L’histoire a détruit la ville et l’espoir qu’elle représentait. Il est difficile de faire renaître deux millénaires d’espoir après deux millénaires de silence hostile. Pire encore, un jour un monsieur très propre sur lui verra que deux ports pour le prix d’un peut lui rapporter gros, et il installera une base nautique avec immeubles en béton façon architecture locale on n’est pas des bœufs, pontons et anneaux, route d’accès bien large et confortable, panneaux de signalisation, et tout le fourbis. Il gardera un bout de théâtre pour organiser des festivals culturels où l’on jouera les Perses, et les brochures vanteront la mer chaude et le soleil de bronze.

Knide sera perdu, je ne sentirai plus le parfum des femmes dans les néons et les kebabis.

A.

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