mercredi 30 mars 2016

Arborescence

Je n’ai pas de nom. L’idée même de nom n’existe pas dans le monde qui est le mien. Mais j’ai remarqué que les humains qui me tournent autour m’en ont donné un ; mon bois a des oreilles, tout comme les murs de la maison dont j’orne aujourd’hui le jardin. Et il a bien reconnu que le mot « althéa » me désignait. Les humains avaient sans doute peur de me confondre avec cet énorme marronnier dont l’ombre m’empêche de fleurir autant que j’aimerais, comme si on pouvait confondre le petit arbuste que je suis avec ce mastodonte envahi de pigeons et de merles. Les merles, passe encore, leur gaité m’amuse, mais les pigeons, je hais les pigeons. Ils sont bizarres, les humains, à tout vouloir nommer et classer de peur de mélanger même l’immiscible.

Il n’empêche, malgré l’ombre du marronnier, c’est moi qui porte des fleurs de juillet à novembre, des simples, des doubles, des blanches et des mauves et parfois des violettes, quand l’autre fleurit une petite quinzaine et à la fin laisse tomber ses hérissons. Combien sont-ils, les arbres qui peuvent se vanter de produire à lui seul plusieurs formes et plusieurs couleurs de fleurs ? Ma copine la rose trémière peut-être, mais ce n’est pas un arbre, ni même un arbuste. Alors le marronnier, il peut se gonfler la boule tant qu’il peut, il ne pourra jamais m’interdire d’attirer plus d’abeilles que moi ni d’égayer le jardin du monsieur qui m’a planté là il y a trente-cinq ans.

Transplanté, plus exactement. Pour ne pas rester dans la demi-mesure, je me suis transformé en bosquet, en semant mes graines à l’automne. Depuis tout ce temps, je suis une bonne dizaine d’althéas à moi tout seul, sur mon petit brin de pelouse. Et même si l’ombre humide nous couvre trop souvent, le camaïeu mauve l’emporte tout l’été. Il faut dire que j’avais été bien entraîné. J’ai dû germer il y a plus d’un siècle, je crois que c’est un oiseau qui m’a laissé tomber en graine sur les coteaux de la rive gauche, et j’ai poussé tranquillement au milieu des broussailles du talus, juste dérangé par les rongeurs et les pinsons. Puis la ville d’Issy-les-Moulineaux s’est étendue, les broussailles sont devenues jardins en terrasses et le vieil Augustin qui avait pris possession du terrain m’a cerné de buis pour m’offrir un écrin. Chaque hiver, il m’a taillé régulièrement.
 
Son fils a continué le travail patient. Il a construit une maison à côté et c’est depuis ce temps là que je me suis habitué à l’ombre.
 
Les bombes anglaises et américaines sont tombées de l’autre côté de l’avenue et j’ai pu reprendre mon souffle après la guerre, entouré cette fois d’enfants turbulents. Je suis devenu avec eux poteau, tourniquet, souffre-douleur, sans jamais trouver le temps long. Je continuais à semer mes graines, vieux rêve de forêt qui m’habite depuis la nuit des temps.
 
Un jour il a fallu quitter ma terre natale. Le fils d’Augustin avait cessé de venir me parler, les enfants avaient grandi et s’étaient dispersés à travers le vaste monde. C’est ainsi que l’un d’eux a pris un de ces rejetons qui avaient prospéré dans le cercle de buis et qui n’est autre que moi-même, sachant la terrasse condamnée à la pelle mécanique, et m’a transporté, nouvelle brindille, de l’autre côté du fleuve. Pour moi immobile le monde est vaste un point c’est tout, quand il ne faudrait que traverser la rue, alors, franchir la Seine !
 
Mais quelle idée a-t-il eu de me planter trop près de ce fichu marronnier ?

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