samedi 2 avril 2016

Aujourd'hui la préhistoire


Il y avait déjà longtemps que l’homme marchait dans la forêt. Il commençait à avoir faim et soif. Le soleil tapait dur et partir chasser n’avait pas été une bonne idée. Les animaux comestibles semblaient s’être tous volatilisés au plus épineux des fourrés, au plus haut des arbres, au plus profond des terriers. Il se dit qu’un petit remontant lui ferait du bien ; il ne pourrait pas rester vigoureux encore longtemps sinon.

Et pour ce qui est du remontant, il avait l’œil. Certainement beaucoup plus perçant que pour un gibier. Il eut vite fait d’apercevoir au détour d’une clairière l’arbre aux délices, dont tout le monde connaît la sournoiserie au-delà du plaisir et qui était réservé officiellement au seul usage de Monsieur le Chamane. Mais c’était son péché mignon et ce n’est pas une grimace de chamane qui allait l’arrêter.

Il faut reconnaître qu’à la hutte, on ne le trouvait pas mignon du tout ce péché-là, qui le faisait rentrer plus souvent qu’à son tour bredouille et titubant. La marmite pouvait attendre pour bouillir, il n’y avait guère que de l’eau claire sur le feu. Mais voilà, il avait chaud, il avait faim, il avait soif, il n’y avait personne alentour, un bon coup de pied dans le tronc et autour de lui s’éparpillent les fruits de la tentation. Il ne perdit pas de temps, mangea de bon cœur et bientôt s’endormit comme un bienheureux.

Combien de temps rêva-t-il ? Il avait retrouvé son enfance, les jeux de liane, le bonheur de bavarder avec son perroquet ou de chatouiller son tatou si tendre sous la carapace, ces deux compagnons d’autrefois qui souvent venaient lui rendre visite après l’arbre aux délices. Son petit monde secret était revenu comme chaque fois, où il pouvait gambader à travers le temps, à travers l’espace, libre comme l’air et léger comme la plume, à la fois étoile et ver de terre, feu et glace, puma et ouistiti. Il ne pouvait décidément pas se passer de ces moments où il devenait animal parmi les animaux, plus proche de sa vraie vie que dans ce début de civilisation qu’était le village. C’était sans doute cela, le secret du Chamane, que personne n’était censé connaître et qu’il avait dérobé.

Innocent, il se sentait délivré du poids du lendemain et de ce que ses frères moqueurs nommaient à chacun de ses retours piteux « la glorieuse incertitude de la chasse ». Cette seule idée le réveilla en sursaut. Hagard, il regarda autour de lui et comprit que sa situation ne s’était pas améliorée en son absence : il faisait nuit, il aurait dû être rentré depuis longtemps bien chargé de victuailles et l’impatience devait gagner les chaumières, encore une fois, une fois de plus, une fois de trop sans doute. 

Qu’importe, se dit-il, fanfaron mais pas trop. Bien que l’air humide fût tout aussi chaud, il y avait à la place du soleil et ses lingots de plomb une lune souriante et bonace surmontée d’une étoile. Il entendait les mille bruits de la forêt et ses oreilles commencèrent à repérer ce que ses yeux n’avaient pas su voir le jour. Parfois après une longue errance et sans que l’on sache ni comment ni pourquoi, l’inextricable devient simple, l’obscur évident, et le doute s’évanouit. Certain cette fois qu’il allait réussir, il saisit sa flèche et après un moment d’hésitation dû non à la crainte mais à la réflexion, il s’engagea d’un pas ferme dans la direction que lui indiquait l’étoile.
 

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