lundi 9 mai 2016

Une aventure industrielle - Première partie

1. Le discours.

Personne autour de la grande table du conseil n’avait encore vu le Président dans cet état. D’ordinaire silencieux, prêt à écouter chacun pour trancher en quelques phrases sans pour autant laisser d’acrimonie, il avait pris la parole sitôt le dernier participant assis et ne l’avait plus lâchée. Loin du discours concis qu’on lui connaissait, il éructait d’interminables invectives à peine compréhensibles tant les mots se bousculaient dans sa bouche. Voilà deux heures qu’il arpentait l’espace libre en bout de table entre écran, baie vitrée, fauteuil et cafetière.
 
La situation était grave, ils le savaient tous en venant et ils auraient du pain sur la planche. Plus haut niveau de la Compagnie, il leur appartenait de prendre les décisions maintenant : contenir le désastre et lancer la reconquête, exercice difficile, sacrifices inévitables. L’avenir n’avait jamais été aussi incertain, même aux tous débuts de la Compagnie avant la seconde guerre mondiale. Et voilà qu’au lieu de laisser s’exprimer les avis, les idées, les conseils, guettant les paroles les plus saugrenues car la solution naissait parfois des joutes verbales qu’il savait susciter, il s’était jeté dans une diatribe violente qui n’épargnait personne.
 
Ce qui le mettait dans cette fureur n’était pas qu’on ait triché mais qu’on se soit fait prendre.
 
La Compagnie « La Carriole Pour Tous » était la plus représentative du pays. Prospère de bon aloi, grande pourvoyeuse d’emplois nationaux, elle était l’exemple mis en avant pour montrer la vertu de ce pays fiable, laborieux et discipliné. Dans les pays voisins on ne cessait de vanter ces qualités, pour mieux se dénigrer soi-même. Ce n’était pas la plus puissante des compagnies, ni la plus technique, ni la plus prestigieuse, mais les plus puissantes étaient moins techniques, les plus techniques étaient moins prestigieuses, les plus prestigieuses étaient moins puissantes.
 
Depuis presque quatre-vingts ans qu’on existe, on en avait fait, des tours de passe-passe ! Et voilà que tout s’effondrait par une seule tricherie cousue de fil blanc. Il allait falloir rendre des comptes, payer des amendes kolossales, rappeler des modèles par millions, puis tenter de faire revenir la clientèle. L’action avait perdu déjà quarante-trois pour cent, et d’anciens employés se mettaient à parler dans les radios. Le mensonge était connu de tous, les carrioles ne respectaient pas la norme théorique et seule la méthode de mesure, inspirée dans la norme elle-même par de l’entregent chez les normalisateurs, avait permis de faire croire à la conformité depuis des décennies. Mais il en était de même pour tous les autres, alors pourquoi nous ?
 
On connaissait la réponse, la modification automatique des paramètres, révélée dans la presse. Personne ne pouvait rien dire, ni qu’il savait – donc complice, ni qu’il ne savait pas – donc incompétent, alors personne ne disait rien. Le Président avait perdu son sang-froid, il était loin le temps des idées farfelues ; la guillotine était trop chaude et personne ne voulait voir sa tête voler sous la cafetière, parmi les capsules et les gobelets froissés. Et plus ils se taisaient, plus le Président hurlait pour couvrir le silence.
 
Soudain, il se tut, comme si une idée enfin venait de lui obstruer le larynx. Les mouches cessèrent de voler. Il fit lentement le tour de la table, ferma les yeux, joignit les mains comme un pape, et dit : « Qui veut démissionner ? ».
 à suivre ...

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