dimanche 1 mai 2016

Le prénom

Je ne vous apprends rien en disant que mon prénom est Michel. Ce fut le choix de mes parents bien entendu. De qui d’autre ? Personne dans la famille ne se prénommait ainsi et dieu sait la pauvre que ma famille ascendante est nombreuse. On peut remonter à la soixantième génération, donc à peu près à la fin de l’Empire Romain, personne n’est repéré avec ce prénom, aucun Michel à l’horizon. Néanmoins, pour éviter un scandale intercontinental, familial et historique, ils m’ont donné le prénom du père en second, ultime concession, qui m’a servi d’outil cinquante ans plus tard pour construire un pseudonyme et le promener dans les fils de la toile.

Ce prénom Michel me convient. Il n’a pas particulièrement attiré mon attention pendant les vingt-cinq premières années de ma vie. Evidemment, il pouvait être question d’archange et dans ce cas Michel était préférable à Raphaël ou Gabriel, relégués au purgatoire des prénoms de vieux en ce temps là. Ces deux là ont nettement rajeuni depuis et ont repris le pouvoir : on croise des Raph et des Gaby à tous les carrefours les trottoirs ne sont plus ce qu’ils étaient.

Une fois lancé dans la vie professionnelle, j’ai découvert qu’en réalité tout le monde s’appelait Michel, même la rue. Curieusement, ma vie d’écolier, de collégien et d’apprentissage m’avait fait échapper à la promiscuité des Michel, et il fallut que je commence à fréquenter des collègues, des cercles d’amis, des groupes de travail et des dîners en ville pour observer que chaque fois, un homme sur quatre était un Michel pour peu qu’il ait entre dix ans de plus et de moins que moi, et parfois une femme trouvait moyen de s’ajouter à la liste.

J’étais arrivé au beau milieu de la mode mais à un moment où cette mode était souterraine, en 1945 on avait d’autres chats à fouetter que de suivre les modes ; le comble était que le choix de mes parents tenaient uniquement à l’absence du prénom dans l’ascendance, mes parents ne savaient pas que c’était la mode, mes parents n’ont jamais su ce qu’était une mode ni la mode, la mode, quelle mode ? Le soufflé Michel est retombé subitement comme une catastrophe culinaire au beau milieu des années cinquante. On observe en général une décrue des prénoms, une lente mise en oubli, et ils vivotent quelques décennies en affublant ici et là un enfant qui va se traîner un prénom rigolo, Auguste ou Marcel, Gertrude ou Cunégonde, Louis, Jules, Arthur, avant de surgir à nouveau pour noyer une génération qui n’y peut rien, à la mode de la précédente.

Mais le prénom Michel, lui, a totalement et soudainement disparu des radars. Un peu comme dans l’ascendance plus personne à l’horizon qui ait moins de soixante ans. Encore quelques femmes grâce à Michèle Morgan sans doute, mais qu’elles n’essaient pas de se rajeunir, le prénom les dénoncera. Je veux bien reconnaître que j’en croise, des jeunes au prénom anglicisé prononcé Mi-ka-èl, mais ce n’est plus du tout la même vie, la même voix, le même envol, le même chuintement ; on peut crier Mi-Ka-èl, essaye un peu avec Michel, ta langue se mélange dans les dents, tu craches, et le cri ne dépasse pas dix mètres.

C’est qu’ainsi grâce à mon prénom j’ai pu, tel le chat de Rudyard Kipling, m’en aller tout seul par les chemins du bois mouillé.

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