mardi 11 octobre 2005

Le Parasite.

C’était il y a longtemps. Trois cent millions d’années, trente millions d’années, trois millions d’années, je ne sais plus trop, ma montre s’est arrêtée. La petite équipe avait trouvé refuge dans une bonne grotte comme on en trouve dans les livres de paléontologie, et le chef avait ordonné qu’on y resterait quelque temps.

Vous la connaissez bien, l’équipe, la fine équipe. Il y avait le chef, sorti des grandes écoles et qui pensait pour tout le monde. Il y avait le pêcheur, qui n’avait pas son pareil pour trouver une baleine dans un ruisseau, un requin dans une flaque, une ablette dans l’océan. Il savait même pêcher les poissons volants. Et quand il cassait sa canne en bambou, il y avait le réparateur de canne, le virtuose du rafistolage, en plein Sahara il te dénichait un bambou tout frais pour remplacer l’autre. Il y avait le canut, pourtant habillé, qui gardait précieusement le secret du fil, et qui venait à la rescousse quand le pêcheur s’emberlificotait les pinceaux.
Naturellement il y avait la femme. Je ne sais combien elles étaient, mais elles étaient la femme. N’oublions pas qu’on est dans une tribu très primitive et que l’état d’arriération justifie ce collectif indigne d’un humain civilisé. Et j’aggrave le cas de la tribu en vous révélant que la femme était tenue de rester à la grotte, à chasser la poussière et à cuisiner le poisson rapporté la veille.
Ensuite, en signe de gratitude, les vrais hommes lui permettaient de se tenir au fond, et de manger les restes.
N’est-elle pas belle, la vie ? Rassurez-vous, je ne perds pas le fil, j’en tiens même le bon bout. Je dois en effet maintenant vous parler du parasite. C’est le nom que nos ancêtres lui avaient donné. Nos ancêtres très arriérés et très primitifs, j’ai dit. Personne ne l’a vu arriver, et personne ne sait quand il partira. Il est là, c’est tout.
Chaque fois que flambe le feu et que grésillent suavement les chairs délicates du brochet lustré, de la carpe bavarde ou du saumon fermier, il s’approche et géante est son ombre sur la paroi d’en face. Il se sert le premier, avant même le chef, il prend les meilleurs morceaux, l’intérieur de la joue ou la laitance dorée.
Le voici rassasié. Le chef, le pêcheur, le bâtonnier et le canut mangent à leur tour, et la dame au fond du réduit. Eux ont travaillé, parcouru les steppes, les marais, les rocailles, et ont rapporté la pêche pour demain. Elle a posé les rideaux, nettoyé la théière anglaise, et profitant d’un moment de calme, elle a en secret résolu la compatibilité de la mécanique quantique et de la relativité générale, mais elle ne le dira pas, ils ne la croiraient pas. Ils sont fatigués, ils ont faim, ils mangent en silence.
Voici que s’élève alors dans le silence la voix du parasite. Comme chaque soir. Comme chaque soir, les hommes en arrivant, par quelques grognements obscurs et borborygmes insondables, avaient rendu compte de leur journée. Et toute cette journée, le parasite avait tourné en rond dans sa grotte et devant, il était même descendu jusqu’au rivage. Maintenant il parle, et les borborygmes de naguère deviennent paroles, rimes, musique, chant. Les hommes écoutent, ils se revoient la veille, parcourant les montagnes, combattant les géants, écrasant l’hydre.
Le gardon est devenu dauphin, le poisson-chat poisson-tigre, le poisson volant aigle impérial, la sardine a bouché le port, l’ablette a avalé l’océan. Les voici héros, demi-dieux, Dieu. La nuit est tombée, le poète parle encore. Il raconte l’avant-veille, et le jour d’avant, et encore plus avant, depuis la création, je veux dire la création de l’équipe.
Les hommes se sont endormis, leurs rêves accompagnent l’aigle impérial et la baleine bleue. Le poète s’est tu, le feu rougeoie, il rougeoiera jusqu’à l’aube. Ils repartiront alors, les hommes, pour de nouvelles aventures. Mais leurs pieds seront plus légers, leur humeur plus égale, et ils oublieront la fatigue.
Le poète les aura plus sûrement nourris que tous les poissons du monde, il a donné un sens à leur vie.
Texte écrit le 05 mars 2004.

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