vendredi 25 janvier 2008

Les paillettes et la vérité #3/10

3. Le coup de pied de l’âne.

Je ne suis pas dupe, et votre façon de viser la complaisance pipeaulisante des journalistes a visiblement voulu atteindre Ségolène Royal. Ce que j’appelle votre coup de pied de l’âne à Ségolène. Des nombreuses déceptions que j’ai ressenties en vous lisant, celle-ci est la plus désolante. Vous auriez pu au moins avoir la prudence de noter qu’en matière de pipeau, l’un comme l’autre des deux anciens adversaires ont fait très fort, et que aucun des deux n’a de leçon à recevoir de l’autre. Ce serait une sorte de minimum entre nous.

En supposant que j’aie la conviction contraire, nous ferons chacun un effort, et nous observerons qu’ils ont tous deux largement utilisé cet artifice lors de leur campagne.

Nous observerons aussi que Monsieur Sarkozy a mieux réussi son coup que Madame Royal, et que le plan pipeaule a probablement nettement moins joué dans la réussite de l’une que le plan pipeau pour l’autre. En cette matière je reconnais à Monsieur Sarkozy une bien plus grande compétence que Madame Royal. Depuis belle lurette, les journalistes et surtout les bien pensants de service et de toutes obédiences, s’en donnent à cœur joie sur la pipeaulisation de Ségolène qui en vérité ne se plaint pas du phénomène et va parfois au devant, je le déplore sincèrement comme, je le suppose, vous.

Il y a plus inquiétant. Il n’y a pas de réciprocité, même sur ce sujet, et les journalistes, je veux dire les plus bruyants et les plus envahissants, ont largement choisi leur camp. Bien avant le résultat final, peu me chaud en vérité qu’il y ait complot ou non, ils ont déroulé le tapis rouge pour l’un et les peaux de banane pour l’autre, et que l’une ait eu une rare faculté à glisser dessus quand l’autre savait très bien descendre l’escalier d’honneur n’y change rien.

La Royal, ils n’en attendaient que les mots étranges pour les transformer avec allégresse en bourdes puisque mots incongrus et inattendus, les journalistes ne savent que faire des mots incongrus ; en bourdes aussi puisque parfois incompréhensibles sans un minimum de réflexion ce dont les journalistes sont dépourvus non par manque d’intelligence mais par soumission à l’audience et peu importe le support, écrit, entendu, vu ; en bourdes puisque parfois vraiment incompréhensibles et en cela Ségolène Royal est fautive en effet.

Oui, même pour les journalistes, il faut bien vivre parfois.

Vous avez affirmé que les journaux auraient tu le goût pipeaule de Ségolène quand ils en rajoutaient pour Nicolas, et vous laissez croire que ce serait par soumission à la dame blanche ; c’est évidemment Ségolène que vous visiez ainsi, non les journaux et leurs plumes, leurs voix. Emportée par votre envie de dégommer, vous n’avez pas songé que la sévérité avec les journalistes étaient bien plus opportune que celle à l’encontre de la dame. D’autant que votre affirmation est parfaitement fausse pour ce qui est du passé récent, ou alors vous avez tellement eu envie de le croire que vous l’avez cru. Et prétendre que la pipeaulisation d’aujourd’hui serait moins envahissante si Madame Royal l’avait emporté hier relève de la pure fiction que rien n’étaie, sinon pour sous-entendre et c’est le sous-entendu que je vous reproche, que Madame Royal serait plus manipulatrice que Monsieur Sarkozy.

En tous cas, j'aurais espéré en effet qu'elle eût moins fait de pipeaulisation, mais je n'en suis pas certain du tout. Le coup de pied est malséant et mal venu, car personne ne pourra jamais dire ce qui aurait tété si. Malséant car trop facile, indémontrable, irréfutable, et inutile.

Ségolène victorieuse, la mangeoire n’aurait pas changé de camp, et les patrons des journaux seraient restés les amis de ceux dont ils sont les amis. Ils auraient fait semblant de soigner la forme, en feignant de croire que c’est suffisant alors que c'est impossible. Je précise que j’ai tenté de rester simpliste en amalgamant les journalistes en une sorte d’engeance détestable. Je restais ainsi sur le terrain que vous aviez choisi, vous. J’aurais pu me lancer dans des précautions oratoires permettant de distinguer les bons de l’ivraie, les caméras des plumes, les soignés et les négligents, les paillettes et les réflecteurs.

Nous savons, vous et moi, qui est concerné dans l’affaire et nous ne chercherons pas des disputes collatérales, qui seront savoureuses aussi, je n’en doute pas. Nous savons, vous et moi, que l’engeance journalistique est précieuse et qu’il vaut mieux avoir de l’ivraie dans son jardin que des barreaux à sa fenêtre.

Suffisant est le mot. J’observe que la complaisance des journaux est à l’unisson de la complaisance affichée de l’homme pitre en question. Que parfois il interrompe brutalement cette complaisance en cassant le bras d’un photographe n’enlève rien à cette complaisance, et prouve seulement le mépris qui l’habite pour l'engeance, toujours elle, photographes, paparasoirs, journalistes. Il les veut à sa botte, il veut surtout que rien ne dépasse. Je réprouve cette forme d’apparence de complicité entre pouvoir et relayeurs, dont la seule victime est finalement la liberté d’information.

Brutalement. Vous avez su comme moi la mésaventure arrivée à ce photographe en Égypte, qui pourtant ne faisait rien de plus que ses collègues. Mais il est vrai qu’à ce moment là le petit chef ne faisait pas le pitre avec la belle mais avec ce Kouchner et qu’il s’agissait là d’info et non plus d’intox. Alors, évidemment, casser le bras. Exprès. L’intox est salutaire à ce monsieur, mais l’info est dangereuse.

Certes, je n’aime pas davantage lorsque Madame Royal s’exhibe chez Ruquier ou Fogiel en y prenant des airs de la Sainte-Nitouche qu’elle n’est pas et que je ne veux pas qu’elle soit, mais ces minauderies ne sont rien en comparaison du battage insupportable et ridicule dont nous affuble notre pitre de service manifestement très satisfait, devant qui nos journalistes sont comme caniches en manque. Et si nous l’écoutions un peu, la Sainte-Nitouche avec son air de n’y touche pas, nous verrions qu’elle a bien des questions à nous poser, des pistes à nous faire explorer, des révolutions invraisemblables à nous proposer. Peut-être ce sont ces révolutions qui nous font peur, et le fait est que parfois elles me font peur. Alors on donne le change, on n’écoute pas et on ricane sur son ton pincé et son air madonné.

Oui je sais le mot pitre n’est pas élégant. Il fait tache dans mon monde d’intellectuel précieux et snob. Je ne fais pas dans l’élégance et j’appelle un chat un chat. Je reviendrai sur ces sujets plus loin, la liste me permettra même d’y revenir plusieurs fois pour préciser la violence de mes idées, du moins la violence qu’elles ont prise depuis ces quelques mois. C’est incroyable comment ce qui pouvait passer pour un simple procès d’intention à l’époque est devenu plus grave que toutes les fictions que je me construisais en n’osant pas me croire moi-même. Car si j’écoute l’une, j’écoute aussi l’autre, et j’ai froid soudain. C’est pourquoi il n’aime pas trop qu’on écoute et décortique, c’est pourquoi les paillettes lui sont si nécessaires.

Que monsieur Sarkozy se répande et se mette en scène n’est en rien le fruit du hasard mais une politique de communication soigneusement organisée. Je mets des guillemettes à communication, tant ce mot me déplaît. Mais je dois bien l’utiliser dans ce cas, vous m’y contraignez. S’il y avait foule de caméra et de micro à Disney l’autre jour et plus récemment à Luxor, ce n’était pas un hasard et me le faire croire serait me prendre pour un imbécile. Après tout pourquoi pas.

Ce n’est pas parce que l’air du temps le veut ainsi qu’un président se doit de courir après une image, un Président dispose d’un pet majuscule, et si j’emploie à son sujet des mots trop, comment dites vous déjà, vulgaires, on ne manquera pas de me traîner devant les juges. En contrepartie, il pourrait éviter que les seuls mots qui me viennent à son sujet soient justement des mots vulgaires, et je les pèse.

Voilà, j’ai toutes les transitions qu’il me faut pour poursuivre, un peu trop même.

#4/10 à suivre

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