jeudi 1 décembre 2005

Lettre à une jeune suicidée #2/5.

2. 19/07/2005 à 12h31.

Ils ont la plus ancienne clé, les parents, celle des limbes et du tréfonds. Ils t’ont donné naissance, bercée, portée, choyée, ils t’ont aimée, ils t’aiment ; il faut employer l’imparfait désormais, ils t’aimaient. Ils t’aimaient mal ; la clé des limbes et du tréfonds, comme tous les parents, ils ne savaient pas s’en servir. Trop présents tu étouffes, trop absents tu erres.

C’est toujours la faute des parents. Sus aux parents.

C’est la faute du mari, de l’amant, du copain, qu’importe le nom de l’homme qui traversait ta vie. Il aime mal, il n’aime pas, mais tu fais semblant de comme si. Il va il vient, éros compris, il pense à autre chose, il va et vient ailleurs, il oublie l’anniversaire ou il se trompe de cadeau ; il boit sa bière devant son foot, il va chercher des cigarettes et ne revient pas. Il avait peut-être aussi peur de ton silence buté, las de se faire rabrouer à chaque approche.

C’est la faute du mari. Sus au mari.

C’est la faute du chef. Il donne des ordres, le chef. Il demande qu’on arrive à l’heure, le chef. Il fait des plaisanteries graveleuses, le chef. Parfois il fait pire. Il faut bien un peu caricaturer le chef sinon je n’y arriverai pas. Certains chefs ressemblent à leur caricature ; d’autres peuvent être indulgents, qui savent faire tourner l’équipe sans mains aux fesses ni menaces. Il avait peut-être même remarqué que tu ne tournais pas rond ces derniers temps et avait réparti la charge ailleurs.
Peu importe, sus au chef.

Et sus aux amis, qui ont croisé ton regard triste derrière tes lunettes sans rien dire ; l’auraient-ils pu ? Ils connaissent d’avance ton haussement d’épaule s’ils te regardent plus de trois dixièmes de secondes : tu veux ma photo ?

Et sus aux frères et sœurs, qui sont les préférés de papa maman, qui font fortune en Amérique, qui font du cinéma, qui ont le prix Nobel de tout, et toi rien.

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