mardi 30 mai 2006

Histoire de Théodore - 2. TRIO

Une heure de retard. Il n’y a aucune raison que la neige soit tombée sur toi seul. Noir ou blanc, elle refroidit tout le monde. Les lumières baissent très légèrement et le premier fait son entrée. Tu l’appelles David le bassiste. Ce n’est pas son nom diront les puristes tu le sais bien ma foi, pas besoin de puristes pour le savoir. A tout Goliath son David, que serait Goliath sans lui ? Il ne serait que ce qu’il est. Tu n’as pas inventé la formule mais pour une fois qu’elle s’applique, tu en profites avec gourmandise. Notre Goliath l’a compris avant tout le monde qui ne s’en est jamais séparé.

David le bassiste n’est pas Mingus pourtant ni Scott La Faro, ni aucun de ces géants de l’instrument géant, et les puristes font la moue sur lui. Tu n’en démordras pas, Goliath avait raison de se le garder pour lui afin de le rester, Goliath.

Les lumières diminuent un peu plus. Baguettes à la main, droit comme un I, est entré le professeur, le gardien du rythme, l’incarnation du temps, la folie sur rails, Monsieur Max lui-même. Les initiales trompeuses auraient pu faire croire que tu attendais Marcel Ringard, mais tu en savais assez pour ne pas te faire prendre : c’était bien Max le Matheux qui vint s’asseoir derrière les tambours et les cymbales, qui en retiennent leur respiration résonnante. On devine que sa veste est mouillée de neige fondue jusqu’à la doublure de soie vermeille, mais impossible d’être plus élégant l’eau n’y pourra jamais rien. Une élégance waterproof.

Il n’y a plus de lumière. Une poursuite se braque sur un coin de coulisse du côté jardin. La silhouette de deux mètres de haut entre du côté cour. Tu ne l’as pas vue mais entendue, il jouait en entrant, comme s’il n’avait cessé de jouer depuis trente-six ans qu’il était né, en supposant qu’il ne jouait pas avant déjà. Goliath et sa trompe. Des sons d’outre tombe et des sons de stratosphère, des sons de souffle et des sons insondables, un torrent de sons déferle et il faut ce Matheux de Max pour les endiguer, les auréoler et nous les livrer en un delta de fleuve impétueux parmi les roseaux et les crocodiles.

Ne croyez pas Goliath brouillon. Il les connaît bien, son Max et son David, c’est leur talent qui lui donne les libertés qu’il prend avec les règles, avec les harmonies, avec le temps. Rien ne s’en va. Il connaît tous les pièges du marigot, tous les recoins des petits bras et des grands, il fait mine de s’y jeter comme un forcené et la baguette le tient en lévitation au dessus des sauriens dépités, et la basse ambulante le ramène au rivage. Goliath à la tête d’Apache en sourit dans sa trompe hallucinée et repart pour de nouvelles aventures. Te voici parti dans tes rêves, tu les suis dans leurs acrobaties et la terre a cessé de tourner.

La nuit a des milliers d’yeux, Dieu bénisse l’enfant, Thomas le Saint, le pont, Nigeria, parler ensemble, le septième bleu, et pourquoi énumérer seulement les chansons que tu as cru reconnaître parmi les chemins, les lagunes, les lacs, la mangrove ? Tu as honte de celles que tu connaissais par cœur mais impossible d’y poser un titre, tu n’es plus certain d’avoir reconnu celles que tu as cru reconnaître.

Tout finit par se mélanger, toutes ces rivières lentes, ces rapides, ces cascades, de calypso en blues, de ballades en valses, du binaire au ternaire, du catxcat au sissuite, alimentent le fleuve puissant à rendre le Rhône proche filet mignon. Tu es du côté ensoleillé du delta, contemplant le dauphin vert et le couteau de Mackie, tu as oublié ce qu’était l’amour, tu as oublié le temps qui passe. Il est une heure du matin, mon gars, le concert est fini, le grand chef indien a fait hugh et les gens râlent qu’il n’y ait pas de bis. Qui ose parler de bis à un grand chef Apache, à Goliath ? Est-ce qu’on se baigne deux fois dans le même fleuve?

Tu es désormais au paradis et tu ne te souviens pas du retour. As-tu finalement retrouvé tes copains furieux mais bon on te ramène quand même, as-tu croisé de justesse d’autres copains qui étaient aussi descendus de la ville noire mais tu ne le savais pas, as-tu demandé à un villanègre qui passait par là et qui t’a chargé, tu ne sais plus. Neigeait-il encore, est-ce que la route glissait, combien de temps pour cinquante kilomètres de montée périlleuse ? Faut-il vraiment se pencher sur ces questions, quelle importance puisque tu te souviens du fleuve !

Quarante ans et trois mois plus tard, tu te souviens encore du fleuve comme si c’était hier, et si tu ne sais pas comment tu en es revenu, tu sais que tu n’en es pas encore revenu.

à suivre.

Enregistrer un commentaire