jeudi 18 mai 2006

Néanderthal #2.


Le chef l’avait écouté sans rien dire. Mais j’ai vu dans son regard une vague lueur d’intérêt. Je savais ce que signifiait cette lueur. Il y a très longtemps mais j’étais déjà né, un long combat avait opposé l’homme qui allait devenir notre chef à un autre guerrier, lui aussi au front bas. La lutte avait été incertaine. L’un appelait les esprits à la rescousse, qui dressaient des épines empoisonnées sur la route de son ennemi. L’autre manigançait des stratégies emberlificotées qui enserraient le premier dans les filets de l’incompréhension.

La tribu était coupée en deux, et nombreux furent les morts qui nourrirent les loups du Mercantour et les ours Slovènes.

A bout de forces, la tribu décida qu’il était temps de survivre et partagea les tâches. L’homme qui parlait aux esprits sera celui qui parlera aux esprits et on l’appellera Grand Sorcier. L’homme qui élaborait des plans sur la comète nous conduira vers le bout du tunnel et s’appellera Grand Chef. Chacun fit mine de se satisfaire de son sort et, depuis, la tribu tant bien que mal, survit.

La petite lueur dans le regard du chef signifiait que l’heure de la revanche avait sonné. Il allait prendre le feu, interdire à quiconque d’en approcher, il avait déjà inventé les fils de fer barbelés qui l’entoureraient. Il se saisit du panier et proclama sa loi. Pour montrer sa grandeur, il incendia la forêt voisine, le ciel fut noir pendant sept jours et douze nuits et personne ne remarqua l’anomalie.

Alors Grand Sorcier parut, et rouge était sa colère. Il parla. Vous n’êtes que des apprentis sorciers s’écria-t’il, vous croyez avoir maîtrisé l’énergie du feu, pauvres fous que vous êtes, vous ne saurez que faire s’il vous échappe, vous ne saurez que faire de ce qu’il laisse derrière lui, ces poussières brûlantes qui ne s’éteignent plus et qui nous étouffent quand elles volent, vous ne saurez que faire quand l’air que vous respirez aura été englouti dans les flammes. Et les grands principes de nos pères, vous les avez déjà oubliés, à commencer par le principe de précaution ?

Pour une viande plus digeste dont on ne sait pas si elle ne risque pas de devenir poison, avec toutes ces graisses brûlées les pires maladies vous guettent ; pour une protection nocturne dérisoire, il faudra toujours un guetteur et des broussailles craquantes à l’entrée de la grotte ; pour un meilleur confort les nuits d’hiver alors que vous savez bien que les grands froids ne sont qu’un vague souvenir de nos vieux sans mémoire, il fait chaud toute l’année par ici ; pour ces petitesses ridicules dignes de peuples ramollis, vous brûlez des forêts, et bientôt vous vous brûlerez vous-mêmes ! Une femelle verra son petit grésiller sur la braise, il ne nous restera que nos yeux pour pleurer et un peu de chair tendre pour améliorer l’ordinaire. Un jour, le feu prendra devant l’entrée et vous ne pourrez plus respirer ; vous le savez bien ce qui se passe alors, vous qui avez couru devant les flammes les années de grande sécheresse, malheur à qui ne court pas assez vite !

Il était lancé, rien ne semblait l’arrêter. Il continua longtemps ses imprécations et sa voix couvrait le tonnerre. La tribu, apeurée, tassée dans un recoin éloigné du panier magique, se mit à grogner ; sourdement au début, puis une clameur s’est élevée et le guerrier à front bas, le grand chef et le panier furent déchiquetés par la foule en furie.

Grand Sorcier avait gagné la bataille.

Quelque temps plus tard, l’homme de Néanderthal avait disparu de la planète.

Fin. En attente de réactions hostiles.
Chercher les deux réponses.

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