mercredi 17 mai 2006

Néanderthal #1.

1. Où il est encore question d’hommes préhistoriques.


La fable qui suit n'est pas de moi ni dans son idée ni dans son développement. Ne m'appartiennent que l'écriture, les digressions et les errances. Mais elle m'a inspiré, c'est pourquoi j'ai voulu y ajouter un peu de moi. Elle a été écrite par un journaliste dans un journal, et je ne me souviens ni du journal ni du journaliste. Je m'en voudrais qu'on me reproche un vol, alors qui se reconnaîtrait et qui le reconnaîtrait sera bienvenu ici pour que cite ma source, dont ne demeure aujourd'hui que le ru. Elle a été publiée dans un quotidien quelque part vers la fin de l'année 2005, je crois. Bonne lecture.
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Depuis des millénaires, des milliers de millénaires, en ce temps là où l’on avait pas encore inventé les millions, la tribu survivait tant bien que mal dans son recoin des Alpes. Les anciens racontaient qu’on avait vu les glaciers recouvrir tout le pays et qu’il avait fallu partir vers le sud trouver d’autres montagnes et se cacher des hommes savants. Ils racontaient aussi que les glaciers avaient fondu jusqu’en haut des montagnes et qu’il avait fallu s’établir sur les pentes pour échapper à la mer qui envahissait la vallée et aux hommes savants qui remontaient du sud.

On les connaît, les anciens : il faut toujours qu’ils exagèrent.

Un jour, un guerrier était arrivé tout essoufflé. Il courait depuis quarante-deux kilomètres, enfin pas tout à fait mais je ne me souviens jamais de la distance exacte. Il n’avait rien mangé, mais bu parfois un peu d’eau sucrée. C’est ainsi qu’il l’appelait, sa boisson : de l’eau sucrée ; ses collègues prenaient un air entendu et disaient pot belge toi même. Rien d’étonnant qu’il fût essoufflé. Il venait nous annoncer une grande victoire et portait un petit panier à la main d’où sortait une fumée qui piquait les yeux. A l’intérieur scintillaient des cailloux rouges qui semblaient vivre.

Je l’ai volé aux hommes savants, s’écria le guerrier au front bas dès qu’il put crier. Toutes les femelles lui tournaient autour, avoir le front bas était chez nous signe d’un grand guerrier. Le chef s’approcha et ricana. C’est du feu, ton truc d’homme savant, dit-il, que veux-tu qu’on en fasse ?

Le guerrier se lança dans une longue explication technocratique et incompréhensible, l’un n’allant pas sans l’autre, mais c’était un grand guerrier. Pendant trois lunes il avait guetté les hommes savants et observé leur manège. Il avait repéré les quatre olibrius qui partaient chaque matin avec un drôle de bâton et du fil presque invisible et qui rentraient le soir avec du poisson. C’était du temps où la mer avait remplacé la rivière, il faisait si chaud alors. Il n’avait jamais réussi à les suivre dans leur course erratique derrière le grand maigre qui en gestes désordonnées leur montrait des routes sans cesse différentes. Il en perdait sa filature. Il était finalement resté dans sa cachette imprenable avec vue, à regarder ces grandes femmes laides. Oui, c’est ce mot qu’ils emploient pour leurs femelles, le mot femmes.

Vous n’imaginez pas à quel point elles sont laides, les femmes des hommes savants. : des cheveux interminables blonds ou bruns, rouges parfois, ou noirs comme la nuit, sans parler des mèches, et aucun autre poil ailleurs, la taille toute étroite serrée dans un pagne volé au léopard du coin, de petits pieds à se demander comment elles peuvent se tenir debout si droites, et des jambes à n’en plus finir encore plus fines que des girafes. Laides, je vous dis. D’ailleurs il faut voir comme ils les traitent.

Elles s’affairent avec un petit panier de fumée, elles en sortent un caillou rouge qu’elles posent sur des feuilles dans un trou et en jaillit une flamme comme on en voit les nuits de sécheresse sur les pentes des montagnes, mais en tout petit. Elles posent le poisson dessus ; alors s’élève vers le ciel une odeur qui me donne faim alors que j’ai encore la bouche pleine des plumes du canard que je viens de dévorer tout palpitant. Magie de la flamme sur la chair. Je ne connaissais pas cette magie là, et je ne vous ai pas encore tout raconté.

Une fois elles ont été attaquées par une famille d’ours. Le seul homme présent s’est sauvé dans la grotte. Il passe sa vie à faire les cents pas en déclamant, celui là, un omelet très laid. Elles ont pris un petit morceau de flamme au bout d’un bâton et se sont approchées sans hésiter des assaillants ; vous n’allez pas me croire, il y avait encore trente pas entre elles et les ours, ils se sont enfuis comme des lapins. Je l’ai vu comme je vous vois. Puis, comme si de rien n’était, elles ont retiré le poisson tout grésillant de dessus le trou à flammes qu’elles ont recouvert de poussière, et remis quelques cailloux à fumée dans le panier magique.

Profitant d’un moment d’inattention, j’ai volé le panier et me voici. Finies la viande indigeste et la peur des fauves, finis le guet de la nuit et le froid mordant, nous allons domestiquer le feu.

à suivre.

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