vendredi 27 avril 2007

‎1956 – Dix ans.‎ Les trois signes

1956 – Dix ans.

L’année 1956 est celle où j’ai passé mon premier examen, celle où j’ai découvert le cérémonial de ce qu’on a appelé plus tard l’excellence républicaine et qui alors ne portait aucun nom tant elle semblait couler de source. Je n’ai jamais accepté cette notion, l’excellence Républicaine, celle-là même qui fabrique des exclus plus sûrement que toutes les cuillers d’argent dans la bouche.

J’ai souvenir du cérémonial, du rite, il y avait comme un côté religieux dans ces files d’attente et ces contrôles pointilleux, mais seul un PDA d’aujourd’hui a été capable de me rappeler l’année concernée, quelques clics sur mes dix doigts et voilà, 1956. C’est pourquoi je m’autorise à te le raconter sous ce numéro, dix ans d’âge et pas la moindre parcelle de tourbe, 1956 ans après le noël zéro.

En 1956 j’avais bouclé mes dix années de vie et j’attendais décembre pour les onze. J’avais dix ans et tartagueule à la récré. La mienne plutôt, j’étais le maigrelet du lot, en voyant le grassouillet moite d’aujourd’hui tu as du mal à le croire mais personne n’est obligé.

Je traîne à raconter ; les trois histoires prévues prendront deux lignes chacune alors je meuble en attendant. Nombreux sont ceux qui sont partis et j’écris aux seuls fidèles.

Trois histoires, qui auraient pu me servir de prétexte pour occuper trois années, mais je n’y peux rien si elles sont toutes casées avec certitude dans mon CECM2. Il pourrait même y en avoir quatre, mais bon, la quatrième sera pour 1957 parce que je ne suis pas si sûr. A chacun de comprendre. Les trois histoires sont donc trois chapitres de cette suite :

L’immigré ;

Le sang ;

L’examen.

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L’IMMIGRE.

En cours d’année, un nouveau a débarqué en classe. José. Nous ne comprenions rien à ce qu’il disait, même pas la maîtresse, une alsacienne qu’on ne comprenait pas bien non plus. Quand il disait son prénom nous entendions quelque chose comme Rossé en encore plus crachat, ce qui ne correspondait pas au mot écrit au tableau : José. Elle l’avait écrit au tableau pour être sûre, et elle nous l’avait lu : Chossé. Comment veux-tu que nous ayons pu nous y retrouver ?

Du coup, fatalement, nous ricanâmes. Le José restait tapi dans son coin et nous avions remarqué que la maîtresse ne s’occupait pas vraiment de lui. La moitié d’entre nous était constituée de petits arméniens de la deuxième génération d’après le génocide ; les hauts d’Issy en étaient peuplés, mon père disait quand nous y allions, le meilleur boucher de la région y officiait arménien lui aussi, nous allons à Tiflis. C’est la seule fois de ma vie que je l’ai pris en flagrant délit d’erreur géographique. Depuis je ne m’en défais pas, Tbilissi est en Arménie. Et Erevan à tous les vents. Mon père n’y mettait aucune malice, au contraire il aimait bien ainsi changer de monde en traversant trois rues, sans parler du rôti fondant du dimanche, ou du gigot, ou ce que tu veux de toutes façons tu l’aurais eu.

Alors voilà, les arméniens échappés du massacre se moquent de l’espagnol juste sorti de son camp de Perpignan, là sous mes yeux et je n’en verrai l’absurdité que plusieurs siècles plus tard. Quelque chose d’inconnu a fait que je me suis rapproché de ce garçon asperge. Curiosité, pitié, malaise des autres, instinct d’explorateur ? Il avait deux ou trois ans de plus que moi, ses préoccupations étaient celles d’une autre planète comme sa langue, il avait les yeux sautillants de qui ne sait d’où va venir le mauvais coup. Son regard insaisissable ne me voyait pas vraiment, il traversait ma transparence vers quelque paysage invisible peut-être encore quadrillé de barbelés.

Voilà ce dont je me souviens : des barbelés dans ses yeux.

La manœuvre d’approche a échoué au bout de quelque temps. Combien ? Quelque temps. Trois jours, trois semaines, trois mois, je ne sais pas. De ne pas savoir, et de ne rien savoir d’autre sur lui me font craindre que ce ne fut que trois jours.

Trois jours pour me pencher au dessus d’un puits où gisait José l’immigré, et reculer.

LE SANG.

Le carrefour près de la mairie avait mauvaise réputation. Il s’en échappait plein de rues dont l’axe départemental qui menait à la route des gardes, des rues en pente qui escaladaient les coteaux de la Seine, et des rues gagnées sur les anciens marais d’autrefois qui étaient devenus l’aérodrome, tu te souviens, les frères Voisins, et Hélène Boucher qui finit en vrille ici même à Issy.

Quand je devais y passer, mille recommandations m’étaient faites qui ressemblaient fort à des interdictions absolues. Ne jamais traverser l’axe. Toujours rester du côté du coteau, le côté du coteau j’aimais bien et depuis je calembourdis, tu n’as rien à faire sur l’autre rive, la boulangerie est aussi côté coteau, c’est pas coton. Je dois te dire que la boulangerie était réputée pour ses gâteaux, et les dimanche où il avait du monde je devais aller le chercher là bas, côté coteau du carrefour de la mairie d’Issy.

Je n’ai jamais aimé le gâteau du dimanche de cette boulangerie avec la crème au café ou au chocolat qui les gonflait en ce temps là. Je n’ai jamais aimé la crème des pâtissiers pas plus aujourd’hui qu’hier et elle me le rend bien. Mais je devais marcher les quatre cents mètres nécessaires, en suivant l’axe côté coteau.

Le cri des pneus glissant sur le pavé abrasif et sec a traversé le carrefour et a rebondi de vitrine en devanture. Le temps de me retourner quand je me préparais à entrer dans le magasin, une foule dense s’est formée en travers de l’axe bouchant la vue. Parisien badaud génétique je suis, je m’approche. Tout le monde est là, comme le jour où Marion Margaux dans la chanson donnait la gougoutte à son chat. Difficile de traverser la forêt de jambes. Mais une foule bouge toujours, la pression baisse parfois et le gamin malingre gagne des décimètres.

Je suis encore loin quand un mouvement plus marqué ouvre une enfilade droit sur la scène et j’ai vu le sang du monsieur.

Il est allongé sur le sol devant la calandre de la 203 noire même pas mal la calandre, une main lui tient la tête, venue de derrière les jambes emmêlées des gens, et le sang coule de sa tête, goutte après goutte, de grosses gouttes qui se courent les unes après les autres, pressées d’en finir. Une flaque en dessous.

L’enfilade est refermée, mais déjà je suis parti, sorti de la foule, dans la pâtisserie. Trois secondes ont dû s’écouler depuis le cri. Je demande mon gâteau et pas mon reste, et je rentre sagement à la maison.

Le lendemain la maîtresse qui habitait au dessus du carrefour nous a dit qu’il fallait toujours faire attention en traversant la rue même quand le feu est rouge, sinon une voiture pouvait vous renverser et vous tuer à la tête.

L’accent alsacien en plus.

L’EXAMEN.

Il serait temps que je t’en parle, de l’examen ; n’était-ce pas le projet initial, le titre, l’objet du discours ? J’ai tergiversé et nous voici perdus dans mes souvenirs.

En fait de souvenirs, cette année 1956 est aussi l’année où je suis devenu myope, à ne pas confondre avec des années de taupe, en trois semaines et pour le restant de mes jours. On allait ajouter des hublots sur le malingre. Entre le début du phénomène, le moment où j’ai vu que je voyais flou, le moment où les autres ont vu que je voyais flou derrière le voile, il s’est écoulé bien plus de trois semaines. On m’a définitivement habillé du costume de médiocre.

Les baignoires ne se videront pas, les trains ne passeront jamais à midi à la gare du Creusot, le marchand vendra plus de pommes dans sa journée qu’il en avait le matin dans son panier ; tout le monde me montrait du doigt avec mes fautes de calcul alors que je savais bien, moi, qu’il faut savoir vendre plus que ce qu’on a pour réussir, alors que je me demande encore ce que j’aurais bien pu faire à midi en gare du Creusot, alors que je préférais me prélasser dans le lait d’ânesse tel un Cléopâtre rachitique au nez trop long plutôt qu’ouvrir la bonde à dix-huit litres par minute.

J’ai passé l’examen dans cet état là. J’avais récupéré ma première paire de lunettes, la monture la plus laide de l’histoire des montures de lunettes, mais remboursée.

Dix ans mais assez grand pour affronter les rites de l’excellence républicaine, puisque tu veux à toute force que j’utilise cette grandiloquence. Elle n’existait pas à l’époque, la grandiloquence. On n’employait pas de mots pompeux pour désigner ce qui semblait alors si simple et qui, aujourd’hui disparu d’être trop rabâché, a perdu son sens. Les mots ne suffisent pas à faire revivre ce que l’indifférence, le mépris ou la haine ont finalement abattu, aussi prétentieux soient-ils. Leur prétention même est la marque du mépris qu’ils tentent de dissimuler. Leur dérisoire prétention.

Il s’agissait de passer l’examen d’entrée en sixième.

Par soucis d’anonymat et d’égalité, tout le monde était dispersé à travers la région parisienne et je me suis retrouvé en terminus d’une ligne inconnue, au fond d’une banlieue dont l’idée qu’elle pouvait exister ne m’avait jamais effleuré. Le lycée qui m’attendait pour l’épreuve n’était pas loin de la station, et les indications cartographiques détaillées accumulées pendant une semaine par mon papa ne me laissaient aucune chance de me perdre.

Ce fut une longue journée. Rédaction, dictée, calcul écrit, calcul mental, histoiregéo en un seul mot comme toujours, bref tout le bagage du CM2 à vérifier. Evidemment je ne me souviens de rien sinon que j’ai à peu près su : les baignoires se sont vidées dans les temps, le train est arrivé à l’heure au Creusot, et le marchand de pommes a vendu son stock.

Mais parlons de la dictée ; un texte de Gide. André Gide, une histoire d’enfance à lui, où il était question d’une bille au fond d’un trou dans une cloison, même qu’il a laissé son ongle pousser pour la récupérer. Je me souviens de son ongle. Je n’y suis pour rien, c’est Gide qui raconte, la bille est son problème, moi j’essaie juste de ne pas faire trop de fautes. C’est drôle comme je me souviens.

Il était aussi question de l’abnégation de sa mère, à cet André là. Comment écrire abnégation, à dix ans, tu l’aurais su, toi ? Déjà que j’ai du mal à définir le mot en une phrase sans aller chercher Monsieur Robert, alors l’écrire correctement ! Dans les questions d’explication de texte qui suivaient, tu sais bien le fameux « qu’a voulu dire l’auteur ? », il a dit ce qu’il a écrit mais cette bonne réponse ne convient jamais à ces messieurs, il m’était demandé la définition du mot abnégation. Il fallait que la question me tombe dessus à moi comme aux milliers d’autres dans mon cas.

Depuis que j’écris je n’ai jamais eu l’occasion d’écrire ce mot, à moins d’un exercice oulipien où il serait imposé. Faites une phrase de vingt mots en y plaçant de façon crédible et fluide les deux mots suivants, Anticonstitutionnellement, Abnégation. Tu noteras que la question est une bonne réponse.

Mes parents étaient furieux du sujet. Déjà ils détestaient Gide et j’ai compris beaucoup plus tard pourquoi, et questionner un nenfant sur un mot pareil relevait de l’abus de position dominante ou quelque chose d’horrible de ce genre. Parce que j’étais un nenfant, comme ils disaient. Les gros titres de journaux du lendemain criaient au scandale, enfin, surtout le figaro.

Le nenfant a réussi l’examen qui fut supprimé deux ans plus tard. Je n’en sus rien, trop occupé à me faire une place dans l’enseignement secondaire débordé par les baby-boomers qui s’annonçaient depuis dix ans mais que personne n’avait prévus, comme d’habitude.

1956. Dix ans. FIN

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