vendredi 20 avril 2007

La première décennie

Après un long silence dont je peine à sortir, je reviens sur mes lieux hantés et je cherche mes mots. A quoi bon, me dit le diable vauvert, que fais-tu à perdre ton temps et le bout de tes doigts. L’ordinateur n’est pas un appareil si anodin que tu lui confies tes états d’âme et de service, que tu lui racontes ta vie à ta façon, que tu encombres les fils électriques de tes simagrées. Le silence est d’or dit-on, et le moine ne me contredirait pas qui sait si bien tenir sa langue et son piano, quand il veut.

Cet or là me pèse, et plus s’accumulent les idées molles, plus l’envie de dépenser me tenaille. Les déconvenues, ou plutôt la contemplation de la vraie réalité de mon enfermement volontaire et vital, s’opposent à me voir revenir et simultanément rendent mon retour plus nécessaire que jamais à ma survie. Etrange piège où je me suis fourré, en commençant d’écrire d’abord, ensuite en cessant de le faire quelques courtes journées, moins de quarante en tous cas. Je ne peux désormais ni m’interrompre ni recommencer.

Avant de reprendre les blogues, je vais un peu ricocher, voir si l’on voit, voir si je vois, regarder. Justement, me voici au crépuscule de la première décennie. J’ai révolu neuf ans, et je vais attaquer le dixième, avec toujours cette incertitude de savoir si l’an zéro compte rien ou un. Incertitude philosophique, qui en rejoint d’autres. Après tout, parler de l’an 1956 est-il pertinent, évoquer Noël 1955 ou Noël 1956 sous prétexte de souvenirs a-t-il un sens ?

Pourquoi ne parlerait-on pas du Noël zéro, avant de chercher un sens à 1956 années plus tard ?

Ecrit dans la marge, réflexions.

Il en est du Noël zéro comme du grand boum, en anglais le Big Bang. Plus on s’en rapproche, plus il est flou. Les astronomes trouvent une lumière fossile et se perdent dans les températures si gigantesques que le glaçon a fondu avant d’arriver au fond du verre comme celui d’un jour de canicule à l’heure du pastis sur le Vieux Port. Dans ces territoires étranges, gagner un milliardième de seconde dans le passé sur les cinq qui restent à examiner est plus difficile que parcourir tout le chemin qui a conduit à ce cinquième milliardième. Le point zéro est à jamais inaccessible.

Ainsi le Noël zéro.

Déjà personne ne sait si la première année de l’ère a été l’an zéro-un, ou l’an un, ou l’an zéro. On commence mal. Déjà que Noël n’est pas tombé un premier janvier, ce qui est bon pour les jours fériés mais mauvais pour s’y retrouver, et très mauvais pour le vacarme commercial. Ensuite, plus on se rapproche de ce temps originel, c’est bien ainsi qu’il faut le nommer, originel, moins on comprend.

Ceux qui nous ont raconté ce Noël zéro ne sont pas encore nés, de très pieux pères les inventeront de toutes pièces de nombreuses dizaines d’années et de Noëls plus tard ; dans quel but et pour quels complots de conquête, vas savoir. Le travail a été bien fait, Jean Matthieu Luc Marc, quatre noms sortis du panier qui seront apôtrifiés en chœur pour faire du vécu, et qui diront des choses proches mais différentes sans se contredire mais un peu quand même, après tout Dieu justement lui sait comment il faudra plus tard interpréter le discours, autant se donner de la marge.

Ainsi est né Noël, la planque dans la grotte, l’âne et le bœuf, les rois et les trésors ? Le recensement de César, et quel César, le seul le vrai qui se pavane chez Astérix, ou bien un de ses comparses historiques, Auguste, Claude, je ne sais qui ?

Mets quelques détails vrais dans cette belle invention, et les chercheurs de révélation n’auront plus qu’à se mettre en route, on trouvera bien des manuscrits du côté de la Mer Morte et un recensement confirmé par Tite-Live ou Pline jeune et vieux, pour crédibiliser la question, à défaut de la réponse.

Et les cadeaux des rois, où sont-ils passés ? Hein, personne n’en parle, de ces cadeaux. L’encens, la myrrhe, l’or, et le reste, qui les a récupérés dans la grande pagaille de visiteurs de la crèche ? Que fait la police ? Il faudrait peut-être aller voir les caves du Vatican, à tout hasard, pour ceux qui aiment révéler des complots introuvables.

En un mot, je dis 1956 parce que je le vaux bien, mais franchement, je ne suis pas sûr du montant, et personne ne l’est d’ailleurs. Je sais seulement que l’erreur, quelle qu’elle soit, est la même pour tous, et la même pour toutes les dates. J’ai donc bel et bien dix ans et je vous écris pour exister.

à suivre en 1956.

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