lundi 25 juin 2007

Un texte de Sylviane Agacinski

Je suis en panne d'écriture depuis déjà longtemps. L'évolution du monde qui m'entoure me décourage, et j'ai beau me fouetter tous les matins, rares sont les moments où j'ai l'impression d'être utile à autre que moi-même d'écrire. Alors je n'écris pas. Alors je meurs à petit feu.

Faute d'élan, je vais piller l'élan des autres. J'ai lu, dans le Monde en ligne de jeudi dernier, un article de Madame Agacinski. Vous savez tous qui est cette dame, soit que vous la connaissiez comme philosophe, soit que vous l'ayez repérée comme madame Jospin.

A ce titre, les commentateurs de son article en ligne se sont derechef acharnés contre le jospinisme rampant, le socialisme rétrograde, et toutes ces horreurs dont nos chers amis de la gauche de la gauche sont capable au nom d'idées courtes et de slogans raccourcis. Espérant éviter tout amalgame, espoir un peu vain, je précise que je suis moi-même très mécontent de ce que fit le Jospin en son temps. Mais l'anti-jospinisme est si commode pour éviter de réfléchir : alors peu importe que la philosophe n'aie rien à voir dans sa philosophie avec une forme quelconque de méthode et de pratique politique, on crie bien fort son anti-jospinisme et on s'imagine avoir tout dit, content de soi et roulant des mécaniques.

Et quand ce n'est pas l'anti-jospinisme qui se manifeste, c'est la moue dédaigneuse devant un texte soi-disant incompréhensible, c'est le hurlement à l'homophobie cachée sous prétexte de différence sexuée, comme si le constat de la différence sexuée était sui generis péché d'homophobie ; ainsi nous avons droit dans ce journal à une caricature de florilège des idées reçues soi-disant progressistes qui au final détruisent et disqualifient la cause pourtant juste des homosexuels.

Pour autant, je souscris totalement à l'analyse lisible, claire et compréhensible de Madame Agacinski, exercice pourtant difficile sur un sujet si complexe, si tabou et si subtil, exercice que je n'ai su faire sur ce blogue il y a quelque temps (voir les archives de 2005) qu'en une longue suite de billets (Alexia et Tarquine), en effet indigeste je n'ai pas son talent, sans compter les nombreuses fois où, sous prétexte d'autres questions (le nom du père par exemple), je reviens sur ces interrogations.

Bande de sloganneurs lamentables, si, au lieu de balancer des affirmations, vous appreniez un peu à vous poser des questions sans forcément y répondre, vous pourriez monter la première marche de l'intelligence.


Voici le texte intégral de l'article de Sylviane Agacinski. J'espère qu'elle ne me tiendra pas rigueur de le recopier ici, en dehors des commentaires polluants des commentateurs du monde.


Recopie ON.

L'homoparentalité en question, par Sylviane Agacinski
LE MONDE | 21.06.07 | 14h17 • Mis à jour le 21.06.07 | 14h17

e terme d'"homoparentalité" ne désigne pas le fait, pour une personne homosexuelle, d'avoir des enfants. Les homosexuels ont toujours eu des enfants, avec une personne d'un autre sexe, sans avoir besoin de se définir comme "homoparents".

Le mot-valise "homoparentalité" a été forgé pour instaurer le principe d'un couple parental homosexuel et promouvoir la possibilité juridique de donner à un enfant "deux parents du même sexe". Or c'est bien l'institution d'un couple parental homosexuel qui fait question, dans la mesure où il abolirait la distinction homme/ femme au profit de la distinction entre homosexuels et hétérosexuels. Cette dernière division est-elle en l'occurrence pertinente ?


On semble ne pas remarquer que la revendication du "mariage homosexuel" ou de l'"homoparentalité" n'a pu se formuler qu'à partir de la construction ou de la fiction de sujets de droit qui n'ont jamais existé : les "hétérosexuels". C'est en posant comme une donnée réelle cette classe illusoire de sujets que la question de l'égalité des droits entre "homosexuels et hétérosexuels" a pu se poser. Il s'agit cependant d'une fiction, car ce n'est pas la sexualité des individus qui a jamais fondé le mariage ni la parenté, mais d'abord le sexe, c'est-à-dire la distinction anthropologique des hommes et des femmes.

Dans une civilisation comme la nôtre, héritière du droit romain, le mariage a toujours été l'union légale d'un homme avec une femme, dont il fait la mère de ses enfants : le mot français matrimonial garde la trace du mariage latin, le matrimonium, qui a pour but de rendre une femme mère (mater). Et, si nous sommes heureusement fort éloignés du droit romain et de l'inégalité des sexes qu'il instituait, le mariage n'en repose pas moins encore sur l'union des deux sexes en raison de leur complémentarité dans la génération.

Il est fort difficile de séparer la question du mariage "homosexuel" de celui de l'"homoparentalité", car nul ne peut ignorer qu'un "mariage homosexuel" instaurerait symboliquement comme couple parental deux personnes du même sexe et mettrait en question la filiation bilatérale des enfants (un côté maternel et un côté paternel).

On invoque généralement un culturalisme intégral pour affirmer que le droit civil et particulièrement l'institution du mariage et de la filiation sont de pures constructions, étrangères à la sexuation et à la génération. Mais il n'en est rien, car le lien de filiation unissant un enfant à ses parents est universellement tenu pour bilatéral, et cette bilatéralité serait inintelligible si elle ne s'étayait directement sur la génération sexuée.

C'est, à l'évidence, le couple complémentaire et dissymétrique mâle-femelle qui donne son modèle à la distinction des côtés paternel et maternel de la filiation. Qu'il y ait ici deux côtés ne signifie pas, bien entendu, que les parents civils soient toujours les mêmes personnes que les géniteurs ou parents naturels. On sait bien que la parenté civile ne coïncide pas nécessairement avec la génération biologique, comme on dit. Mais cela n'empêche pas que, en général, on ait cherché à faire coïncider l'une et l'autre : la fidélité des épouses a toujours été exigée pour que les pères soient, autant que possible, les géniteurs.

N'oublions pas non plus que l'ordre civil n'efface pas tout lien "biologique" : l'inceste reste tabou entre parents et enfants naturels, et la responsabilité morale des géniteurs, lorsqu'ils sont connus, ne s'efface pas simplement derrière la parenté légale.

Quoi qu'il en soit, il est impossible de ne pas voir l'analogie entre la dissymétrie sexuelle qui préside à la génération et les deux côtés, masculin et féminin, de l'ascendance d'un individu. Il n'y a là aucune confusion entre la nature et le social, mais il y a une analogie, c'est-à-dire une identité de structure entre le couple géniteur, sexué, et la bilatéralité de la filiation. L'altérité sexuelle donne son modèle formel à la bilatéralité des ascendants (c'est pour cela, et pour cela seulement qu'ils sont deux, et non pas trois ou quatre).

En résumé, si l'ordre humain, social et symbolique, donne aux individus une filiation double, mâle et femelle, ce n'est pas en raison des sentiments qui peuvent lier les parents entre eux, des désirs qui les animent ou des plaisirs qu'ils se donnent, c'est en raison de la condition sexuée de l'existence humaine et de l'hétérogénéité de toute génération dont la culture a jusqu'ici voulu garder le modèle.

Il s'agit donc de savoir si l'institution du mariage et de la filiation doit continuer à inscrire chacun dans l'ordre d'une humanité elle-même sexuée, ou bien si l'on veut briser ce modèle dans lequel s'articulent la génération, la différence des sexes et celle des générations.

Ajoutons que, inévitablement, la reconnaissance du mariage entre deux personnes du même sexe leur ouvrirait un droit à l'adoption conjointe, voire à la procréation assistée. Dans ce cas, la société serait conduite à autoriser, voire à prendre en charge, les procréations médicalement assistées (PMA) pour des couples de femmes (insémination avec donneur), mais aussi pour des couples d'hommes, et alors la légalisation des "mères porteuses" tenterait de s'imposer au nom précisément de l'égalité des couples.

Cependant, il est conforme à l'égalité des droits entre les individus de reconnaître à chacun un droit à l'adoption, sans discrimination de sexe ni de sexualité. Aussi, si la personne adoptante, à titre individuel, vit avec un autre homme, ou une autre femme, l'intérêt de l'enfant est que cette personne puisse avoir un lien juridique avec lui (que l'enfant ait ou non, par ailleurs, un deuxième parent de l'autre sexe).

La fonction de beau-père, ou de belle-mère, assortie de droits et de devoirs, pourrait fournir le modèle d'une relation familiale nouvelle, comparable à celle d'une famille recomposée, sans qu'un père et son compagnon, ou une mère et sa compagne, soient confondus avec un couple parental.


Sylviane Agacinski, philosophe, est professeur agrégée à l'Ecole des hautes études en sciences sociales.

Article paru dans l'édition du 22.06.07


recopie OFF.

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