mardi 10 février 2015

Conte Philosophique - C'est arrivé en 2050 #1

1.    L’immobilité.

Elle : « Papi, raconte-moi quand la terre ne bougeait pas !

Moi : « Encore ! Je te l’ai raconté au moins deux-cents fois.

Elle : « Allez, papi, raconte ! »

Quand ma petite fille de douze ans me réclame une histoire, fût-elle vraie, je sais d’avance que je ne pourrai y échapper. Son énergie et son obstination rendent vains tous les stratagèmes que je pourrais manigancer pour me défiler ; et comme je n’ai pas envie de me défiler, elle obtient toujours gain de cause. Il est important qu’elle connaisse son histoire et qui le lui racontera si je ne le fais pas ? Un peu de réticence me permet cependant de ménager mes effets. Tourner autour du pot, provoquer l’envie et la pensée, ne pas servir des réponses précuites, ne pas trop rentrer dans le détail, manier l’ellipse et le raccourci, tant pis s’il reste des pays inexplorés, des zones vierges, des ombres errantes. Tôt ou tard, on y viendra, on y reviendra.


Elle : « Allez, papi, raconte !

Moi : « C’est arrivé en 2050, le jour de ton deuxième anniversaire. Avant, la terre ne bougeait pas. Tu ne peux pas imaginer ce qu’est la vie sur un sol immobile, tu serais peut-être effrayée du calme qui règne parfois, du silence, et tu serais étonnée de tout ce qu’on peut construire. Toutes les ruines que tu as pu voir étaient autrefois des lieux où l’on dormait, où l’on mangeait, on les appelait des logements, des maisons, des immeubles. Comme son nom l’indique, un immeuble est un endroit immobile. Tout se passait comme si nous étions éternels, et ce n’était pas que pour se loger, mais pour tout, de nos abris à nos rêves.

Elle : « Mais que faisais-tu quand ça secouait ?

Moi : « Ça ne secouait jamais. Vraiment jamais. Dans des pays lointains, parfois, il y avait un tout petit mouvement, qu’on appelait un tremblement de terre, et c’était une immense catastrophe. Mais les plus violents de ces tremblements n’étaient rien en comparaison de ce que nous avons tous les jours. Tu n’y fais même pas attention, mais moi je n’ai jamais pu m’y habituer ; tu le sais bien et tu te moques de moi quelquefois, quand je cède à la peur panique qui me submerge, ou simplement quand je trébuche sur une secousse soudaine.   
    Cette immobilité permettait bien des choses, des constructions, des projets immenses, des voies ferrées, des barrages. Mais surtout elle irriguait les esprits qui croyaient à l’immuable, à l’intangible, à l’absolu. Et par-dessus tout, la peur du changement paralysait nos pensées.

Elle : « Raconte-moi les trains, papi.


Moi : « Je pourrais t’en raconter, des choses incroyables pour toi qui sont encore bien réelles dans ma mémoire. Ce n’est pas si ancien après tout qu’il y avait des trains qui parcouraient notre continent, et des routes où nous roulions avec nos voitures, des usines et des laboratoires, d’immenses hôpitaux et des universités tout aussi grandes, et des châteaux vestiges d’un lourd et lointain passé.    Il y a quinze mille ans, l’homme est devenu sédentaire c’est-à-dire immobile, il a vu que cela était bon ou plutôt il l’a cru, et il a fait de son immobilité une civilisation, enfin, des civilisations. Elles se sont toutes construites autour de territoires, du mouchoir de poche au continent, elles ont toutes tourné autour d’un arbre, d’un totem, d’un palais, d’une capitale.   
    Mais comme il est toujours resté des nomades rétifs à l’injonction territoriale, le sédentaire s’est mis à haïr les nomades, qu’il a nommés selon les époques et les lieux des envahisseurs, des barbares, des Huns, des Indiens, … Le dernier mot à la mode était Rom.     Mais en réalité c’était toujours la même histoire de haine et de peur, le même rejet pour ce que l’autre est et non pour ce qu’il fait. Et ce qu’il fait à cause du rejet vient alimenter la haine pour ce qu’il est. Cercle vicieux.

Elle : « Tu étais quoi, papi ?


Moi : « J’étais sédentaire comme tout le monde ou presque. Je croyais au progrès de la civilisation, et il faut bien le reconnaître, le confort quotidien dans lequel je vivais et croyais vivre jusqu’à ma mort était pour l’essentiel le résultat de cette sédentarisation millénaire. Au point de confondre mon confort avec la civilisation, tragique amalgame. Aujourd’hui, je pense que ce n’était pas du tout une civilisation mais je donnerais cher pour le retrouver, ce bon vieux confort immobile.

Elle : « Oui je sais, papi, j’ai appris à l’école, la machine à vapeur, le moteur électrique, la pile à combustible, l’atome, l’ordinateur.

Moi : « Tu connais bien ta leçon. Tu m’en dirais bien davantage si je t’interrogeais. Il y avait aussi les observatoires astronomiques, les satellites artificiels, les sondes spatiales qui exploraient le fin fond du système solaire, et des milliers de gens qui se penchaient sur toutes ces observations pour nous raconter le début du cosmos et découvrir le secret de la vie. »


Je me tus un instant, submergé par les souvenirs de ce temps si proche et pourtant déjà chimérique, pendant lesquels je m’étais construit, pour quoi faire finalement ? Puis je repris l’histoire.

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