jeudi 12 février 2015

Conte philosophique - C'est arrivé en 2050 #3



3.         La faute à l’Europe

Moi : « Les institutions européennes, ma petite. Ce sont elles qui ont lancé l’action massive de sauvegarde. C’est ainsi qu’ils l’ont appelée. Je ne suis plus très sûr mais ils ont bien dû en faire un acronyme. Le parlement européen a voté un ensemble de directives très contraignantes, la commission les a approuvées et en a proposé le financement, voté et renforcé par le parlement européen en lecture retour, et des moyens de police considérable et de sanctions graduées pour les réticents ont été déployés. Les gouvernements en place, soudain pris la main dans le sac, n’ont rien pu faire sinon ce qu’ils faisaient toujours, lancer toutes les mesures impopulaires en se cachant derrière la faute à l’Europe.

Elle : « Tu m’ennuies papi avec tous ces détails.

Moi : « Tu as raison. Je n’en dirai pas davantage sur les décisions prises. Mais sans elles, nous ne serions pas en vie aujourd’hui : le cataclysme lui-même nous aurait emportés, ou par effet rebond ses conséquences et ses suites. Nous survivons désormais dans le monde qui lui aussi survit, depuis dix ans que la rencontre a eu lieu. Tu le sais comme moi que c’est ainsi qu’on nomme sans plus de cérémonie ce qui à mon avis constitue juste un changement d’ère géologique : « la rencontre ».

Elle : « On a fait quoi, alors ?

Moi : « On a déterminé des zones de déplacement dans lesquelles on a construit d’immenses villes de toiles. Ces zones ont été définies selon trois règles : elles devaient être loin de la mer, elles devaient être sur une géologie robuste, elles devaient être à plus de trois-cents mètres d’altitude.

Elle : « Pourquoi trois-cents ?

Moi : « Parce que. »

Silence pensif. Difficile de répondre à la question. Trop de savoir indispensable. Mais impossible de ne pas répondre.

Moi : « Je ne suis ni géologue ni géographe, je suis un modeste ingénieur en électronique et si nous vivons à peu près nous le devons à ce savoir que j’ai gardé d’avant. Alors je ne peux pas répondre à ta question. Je pense que, comme toute décision de ce genre, il y a eu des empoignades entre techniciens, entre politiques, entre techniciens et politiques, pour finir par un compromis qui n’était ni politique ni technique mais qui a constitué le seul point sur lequel on s’est trouvé le moins en désaccord. C’est la vie. Tu l’apprendras à ton tour quand tu te lanceras dans l’arène. Et je pense que c’est ainsi que se prennent les bonnes décisions. Je récuse la seule raison instrumentale et la dictature du scientifiquement exact.

Elle : « Alors tout le monde devait aller sous la tente dans les montagnes ? Douze milliards de gens ?

Moi : « Je te raconte ce qui a été décidé en Europe. A vrai dire, les pires rumeurs ont couru sur ce qui s’est passé ailleurs, parce que d’autres sortes de décisions ont été prises. Des déportations massives et autoritaires sans mesures d’accompagnement, en Chine ou en Russie par exemple ; une absence totale de décision, soit au nom de la liberté individuelle comme aux États-Unis, soit par absence de pouvoir central capable de la moindre décision comme en Afrique, soit par aveuglement religieux comme dans certains pays gouvernés par la religion, comme il y en avait tant à l’époque. Voilà. Alors je ne te raconte que l’Europe, qui partout a construit ses villes de tentes. En six mois c’était fait. Il restait un an-et-demi pour convaincre la population d’y aller, et convaincre les populations accueillantes d’accueillir, on ne déplace pas deux-cents millions de gens chez deux-cents autres millions sans mal. En réalité, nous avons été beaucoup moins nombreux à nous déplacer.

Elle : « Pourquoi ? Les gens n’ont pas voulu se mettre à l’abri ?

Moi : « Ils n’ont pas cru ce qu’on leur a dit. Ils ont préféré croire les complotistes, ils ont préféré écouter les persifleurs, les pourfendeurs d’intellos, et ils sont restés chez eux. Ils ont joué au plus malin. Finalement, il n’y eut guère qu’un européen sur dix parmi ceux qui auraient dû se déplacer qui l’ont fait pour s’installer sous la tente, ou plutôt pour réserver une tente pour lui et les siens le moment venu. J’étais parmi les premiers à me décider avec ta mamie, pour toi, tes parents et nous deux. J’ai eu tout le choix possible, il y avait de la place partout et un des points essentiels des décisions du gouvernement était que chacun restait libre de déménager ou de rester. Alors j’ai choisi ce coin où nous sommes.

Elle : « Comment as-tu fait pour choisir ici ?

Moi : « Au pif, comme tu dis. Je me répète, je suis électronicien et les sciences de la terre me sont tout à fait étrangères, hormis de vagues et lointains souvenirs de géographie du collège qui me soufflaient les mots altitude moyenne, stabilité du sol, faible densité de population. Alors j’ai choisi le Morvan. Ne m’en demande pas plus. Ce n’est ni ma terre natale, ni celle de mes ancêtres, ni même une terre amicale ou un lieu d’adoption. J’y étais passé deux fois dans ma vie, une fois pour visiter Vézelay, une fois pour dormir à Montréal. Je savais aussi que des hommes vivaient là depuis des milliers d’années.                              
        « Voilà tout. Reconnais-le, nous sommes encore en vie, nous deux. Nous avons eu plus de chance que ta mamie et que tes parents et plus de jugeote que les centaines de millions de petits malins. Mais d’avoir choisi le Morvan fait partie de cette chance, pas totalement due au hasard. Une sorte d’intuition, et un bon usage par le profane que je suis de la carte géologique de la France telle qu’elle existait encore il y a dix ans.

Elle : « Et si l’astéroïde était tombé ailleurs ?

Moi : « D’abord on ne dit pas tombé. C’est une rencontre, non une chute. Ensuite, si la rencontre avait eu lieu sur nous, on ne se poserait plus aucune question. Et si le lieu avait été différent, les effets l’auraient été aussi, moins graves ou plus graves, qui peut le dire ? Nous ne pouvions faire plus que ce que nous avons fait, en tentant de choisir les moins mauvaises solutions. C’est tout. On ne réécrit jamais l’histoire : à celui qui est en posture de le faire, l’histoire n’a pas été si défavorable.

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