vendredi 13 février 2015

Conte philosophique - C'est arrivé en 2050 #4



4.         La cote 300


Elle : « Raconte-moi la grande vague, papi.
Moi : « Tu es une maligne, petite. C’est là que tu voulais que je vienne, non ?

Elle : « Je n’aime pas quand tu dis petite. J’ai douze ans, papi.
Moi : « Note que parfois je t’appelle ma grande. Mais je me venge parce que tu me manipules.

Elle : « Mais non. Je pense à la vague parce que tu as parlé de chance. Tu l’avais dit, un jour.

Moi : « J’ai dit que le choix de la cote de trois-cent mètres comme limite de sécurité était un compromis et incroyable coup de chance. Mais l’un et l’autre sont liés par une secrète logique que nul ne saurait décortiquer. Je t’ai déjà raconté comment cette décision avait été prise. Alors je reprends où nous en étions. Le choix du lieu, et nos allers-retours au cours des mois qui ont suivi notre décision pour mettre à l’abri ce qui nous a semblé le plus important. Un peu en aveugle, personne n’avait la moindre idée de ce qui allait arriver et de ce qui s’en suivrait. Il y avait un petit côté poker-menteur qui ne nous déplaisait pas. Nous avions décidé que nous allions nous trouver sans électricité ni aucune énergie mécanique d’aucune sorte, et nous nous organisions sur cette base. Ce n’était pas idiot, mais je regrette un peu que nous ayons été trop extrêmes dans ce choix.                  
    
« Environ un an avant la date fatidique, les calculs ont bien convergé concernant l’emplacement de l’impact : ce sera à l’ouest de Cuba, dans le Golfe du Mexique. Impact sub-tangentiel, d’ouest en est, c'est-à-dire dans le sens de rotation de la terre, plus précisément ouest-sud-ouest vers est-nord-est. L’astéroïde tournant très vite sur lui-même, on ne réussissait pas à savoir quelle position il aurait au moment du choc, s’il y aurait rebond ou collage. Les calculs donnaient des résultats trop éparpillés.
     
« L’Europe avait globalement fait les meilleurs choix possibles, un an avant. On pouvait s’attendre à de fortes secousses et à une série de grandes vagues dont les estimations les plus effrayantes donnaient une hauteur de plusieurs centaines de mètres. Même pas peur, disaient les petits malins décidés à rester à Paris, à Bordeaux, ou dans leur Bretagne natale. En fait, beaucoup estimèrent que la chute dans l’océan était une bonne nouvelle. Quelques soubresauts, quelques inondations, et on n’en parlerait plus, juste des expéditions d’alpinistes pour explorer cette nouvelle montagne pleine de minerais métalliques rares qui excitaient déjà les spéculateurs. Eux aussi disaient chute.

Elle : « La vague, papi, raconte la vague.

Moi : « Ces gens s’imaginaient qu’une fine lame d’eau était une protection suffisante pour arrêter un bolide de quarante kilomètres sur quinze lancé à deux-cents kilomètres par seconde. A cette échelle, un océan de cinq-mille mètres de profondeur comme on le trouvait au large du Mexique n’était qu’une fine lame d’eau et rien d’autre, autant tirer un coup de révolver dans une flaque en s’imaginant ne pas toucher le fond.  
      
«  Mais je dois dire autre chose encore, à propos du Mexique. Tu ne l’as pas encore appris à l’école, mais tu as certainement entendu parler de la disparition des dinosaures à la fin de l’ère secondaire. C’est même ce moment-là qui sépare l’ère secondaire de l’ère tertiaire.

Elle : « Oui papi.

Moi : « Il y a toujours eu des bagarres entre savants pour savoir ce qui a causé cette disparition. Il est admis que de grands bouleversements géologiques et climatiques sont apparus brusquement et que la biologie des grands reptiles n’a pas pu s’adapter à la brutalité du changement. Cette explication est évidemment insuffisante puisqu’elle ne donne pas la cause même du bouleversement. Mon idée est que le plus probable est le choc d’un objet cosmique de grande taille, un astéroïde par exemple.
Elle : « Oui, et alors ?
Moi : « Le plus curieux est que toutes les études convergent vers le fait que cet astéroïde serait tombé exactement au même endroit que celui-ci. Comme si le Golfe du Mexique avait un pouvoir attractif particulier. C’est rigolo, non ?

Elle : « La vague, papi !

Moi : « Nous avions définitivement emménagé un mois avant, si on peut appeler cela un emménagement. Une fuite, un abandon, une renonciation, un crève-cœur ; il le fallait et nous y étions préparés, mais quelle tristesse de laisser la maison encore pleine de nous.
      
« Nous connaissions déjà nos voisins, les paysans du coin qui nous avaient finalement plutôt bien accueillis et quelques familles également réfugiées. Nous étions nettement moins nombreux que prévu, et pour limiter les affrontements prévisibles entre gens du cru et populations déplacées l’Europe avait très largement subventionné les paysans accueillants ; ils en avaient un peu oublié leurs réflexes de sédentaires et l’étaient devenus, accueillants, dans les deux sens du terme.                   
« Nous étions installés dans notre refuge le jour dit. Nous n’en menions pas large et la tension était perceptible. Nous nous étions assis en cercle, sur le sol. C’était ton deuxième anniversaire, le dix-neuf mai. Nous avions posé une petite radio au milieu pour écouter les nouvelles, tu penses bien que l’on n’y parlait que de la catastrophe imminente, comme un compte à rebours où s’égrenaient les minutes avant l’impact et où les journalistes surexcités tentaient de tirer les vers du nez des observateurs rivés à leurs télescopes. Je suis sûr que certains savaient qu’ils vivaient leurs deniers instants de vie mais que leur place était là, derrière le micro, à transmettre les messages qu’ils recevaient de tous les observatoires du monde qui s’étaient préparés à l’évènement.
« J’avais de l’admiration et de la compassion pour eux, de la reconnaissance aussi parce que l’attente en était rendue plus supportable. Ils ne faisaient pas partie des petits malins restés sur place par stupidité, ils faisaient juste leur boulot.


Je me tus un instant pour retrouver ma respiration. Il me pesait de lui raconter tout.


« Le dix-neuf mai deux-mille-cinquante, à neuf heures quarante-sept, un astéroïde a heurté la terre et a labouré un sillon de huit-cents kilomètres dans le Golfe du Mexique entre les villes de Merida et de La Havane dont il ne reste rien j’imagine, ni de Cuba ni du Mexique, formant une monstrueuse montagne de trente-cinq kilomètres sur douze et de dix-mille mètres d’altitude. Enfin, à peu près. L’Everest pouvait aller se rhabiller.

« Après la fébrilité des derniers préparatifs, après l’excitation des dernières heures, nous étions figés, assis autour du poste, à nous regarder, comme pour nous envoyer un dernier message d’amour, une dernière pensée, un dernier secours, comme pour conjurer le temps perdu et les non-dits qui le resteront. A l’heure pile il ne se passa rien, sinon un petit rire nerveux de ta mère. La sirène d’alerte s’est peu à peu éteinte et je ne peux te dire combien de temps a duré cette tension extrême.
« La radio s’est tue soudain au beau milieu d’une phrase du journaliste, définitivement inachevée. Au même moment, tous les animaux alentours ont été pris de panique. Comprends-le bien, ma grande, rien n’était encore perceptible et pourtant les animaux savaient. Comment, par quels sens, par quelles ondes ressentaient-ils déjà ce qui se précipitait vers nous, je suis incapable de répondre à ces questions. Que sait-on vraiment de l’image du monde qu’ont les autres espèces vivantes, de leur ressenti cosmique ? On a déjà du mal à connaître celle de son frère.

Et puis ce fut la première secousse. »

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