lundi 16 février 2015

Conte philosophique - C'est arrivé en 2050 #7



7.         La vie après la mort


Nous sommes restés un moment ainsi, à regarder devant nous sans rien voir d’autre que des images défilant dans la tête. Je la laissais mettre de l’ordre, tenter de comprendre ce que signifiait un mur d’eau de mille mètres de hauteur et une dune de cadavres à quelques heures de marche d’ici. Il faut bien qu’elle le découvre, ce monde qui est le sien, et puisque le jour était venu de lui raconter, je n’allais pas l’endormir de mensonges. C’est un âge que l’on croit fragile, qui l’est en effet mais qui sait trouver plus vite que nous autres, vieux endurcis, les ruses pour contourner les obstacles quitte à y perdre l’innocence. Le prix à payer.

 Moi : « Je comprends ton silence, ma petite ».

 Oui je sais, elle n’aime pas que je l’appelle ma petite, mais il me fallait prendre un air protecteur devant son désarroi. Elle ne me releva pas d’ailleurs.

 Je repris : « Je ne te l’avais jamais raconté avec autant de détails et j’avais toujours pris des précautions en tournant autour du pot. Voilà pourquoi j’ai pris mon élan en traînant sur les hoquets de la planète jusqu’à t’impatienter. Tu as douze ans et tu es ma grande bien plus que ma petite, tu peux savoir et comprendre que tu fais partie des millions d’humains qui ont survécu et survivent encore à la rencontre et à ses conséquences, puisque c’est le nom qu’on donne, n’est-ce-pas, à ce moment-là du 19 mai 2050 à 9h47.      
        « Combien sommes-nous aujourd’hui ? Il y avait douze milliards d’humains avant. Je pense que les deux-tiers de la population de l’Europe de l’Ouest a disparu au moment du choc et des grandes vagues. Puis au moins la moitié de la population survivante, par les famines, les maladies, les froids qui ont suivi, ces dix années qui viennent de passer. C’est ainsi que tu as perdu tes parents et ta mamie qui étaient ma femme ma fille et mon gendre. Tu étais bien petite encore et pourtant je connais la béance qu’ils laissent en toi. Ils me manquent aussi même si ce n’est pas de la même façon, nous en avons parlé déjà pour nous aider l’un l’autre, tu as été une si bonne petite-fille, si forte au fond.                                
        « Je suppose qu’il en fut de même partout ailleurs dans le monde, avec des régions totalement ravagées et d’autres bizarrement épargnées ; nous sommes quelques uns à nous accorder sur un reste de deux milliards au maximum, deux milliards à nous débattre sur cette planète rendue folle de terreur. Que les absents lèvent le doigt ! »

Moi encore : « Tu sais comment la vie autour de nous est maintenant organisée. Chacun a recherché au fond de lui des connaissances qu’il croyait inutiles et a retrouvé le chemin des récoltes. J’ai pris un instant ma spécialité en électronique pour un savoir absurde dans un monde sans électricité puis je me suis mis à reconstituer des matériels rustiques à partir des ruines des appareils d’autrefois, sinon suffisants, au moins utilisables avec un peu de courant ici ou là, je sais aussi bricoler des piles, et les collines de détritus de l’Ouest en sont pleines, de ces appareils et de ces résidus qui me servent de matière première, le gisement n’est pas près de s’épuiser.                              
        « C’est pour cela que je fais si souvent des voyages à Saint-Étienne, pour leur fournir des instruments que je suis un des rares à pouvoir reconstituer sommairement avec une loupe et un taille crayon, le roi de la puce comme ils m’appellent. Il y a eu mieux dans le passé pour graver des micro-processeurs. Mais nous avons ainsi de quoi échanger pour nous nourrir, comme les paysans ont su trouver comment faire pousser les plantes malgré la disparition des saisons ; elles reviendront sans doute : la terre un jour retrouvera un axe de rotation fixe mais on ne sait pas quand, même à Saint-Étienne ils n’ont pas su le dire. La Saint-Glinglin, je suppose.                 
        « Ce qui nous manque est parfois apporté par les nomades dont les caravanes traversent les lignes de fracture. Eux seuls savent lire les signes qui annoncent si le passage est possible ou non. Malheur à celui qui se trompe, il est englouti dans les jets de lave et les cratères sournois. Il n’y a pas si longtemps, il était de bon ton de les appeler Roms, de les mépriser, de les craindre aussi.

Elle : « Il nous manquent beaucoup de choses d’autrefois, papi ?

La liste serait longue de lui énumérer tout ce qui me manque, de matériel et d’immatériel. Je vais me contenter du matériel, soyons terre-à-terre, si j’ose dire avec cette planète de malheur.

Moi : « Il nous manque le confort matériel, et j’ai beau prendre des airs de philosophe, j’ai la nostalgie du frigo, du radiateur, de la télévision, de la bagnole. Tu te moques assez de moi quand je te rabâche ces lubies du bon vieux temps que tu ne connaîtras jamais, que tu ne peux imaginer qu’en observant ces carcasses que les nomades rapportent parfois des gravats de l’ouest.    
       « Mais il nous manque surtout la connaissance et c’est bien plus grave. El conocer, disait mon ami espagnol. Les nomades sont les porteurs de savoir, ils disent parfois la bonne aventure mais ils disent aussi comment l’on vit ou survit à l’autre bout du continent et même au-delà, en Orient, en Afrique. Je ne sais pas discerner ce qui est du vrai et du colportage, de l’observé ou de l’inventé, mais il y a toujours un peu à glaner dans ces récits.                         
        « J’ai compris que la Russie et la Sibérie ont davantage souffert du froid que des séismes et qu’aucune vague ne les a recouvertes. Le Japon a été complètement englouti dans le magma, la Chine s’est éclatée en multiples petits ilots cernés de feu sous les coups de boutoir d’ondes verticales bien plus violentes que celles que nous avons subies. Les gens de Saint-Étienne m’ont expliqué mais je n’ai pas trop bien retenu, une sombre affaire de différence entre les ondes directes et les ondes réfléchies, entre les ondes longitudinales et les ondes radiales ».


Comment raconter ce qu’on ne sait pas, ce qu’on peut vaguement imaginer à travers des récits, des rumeurs, des comparaisons, j’ai parfois l’impression de vivre ce que vivaient les grands esprits de l’Antiquité, qui tentaient de saisir le monde dans sa globalité sans en avoir les moyens techniques, et qui parfois y parvenaient presque, Héraklite ou Socrate, Thalès ou Pythagore. Intuitions, visions, prophéties, ou bien coup de pot ?

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