mercredi 15 juin 2005

Feuilleton télévisé. Deuxième épisode.


Vint Buffet. Elle ne marche pas, la Buffet, elle navigue sur son nuage à dix centimètres du sol, elle aurait été élue Présidente de la République avec cinquante-cinq pourcents des voix qu’elle ne serait pas plus lévitante. Personne n’a eu la rudesse d’un atterrissage forcé en lui rappelant les divers termes de l’addition qui aboutit à cinquante-cinq, en lui rappelant que certains d’entre eux ne sont pas exactement du côté qu’elle fait semblant de croire. On l’a laissée dans sa description euphorique des assemblées populaires qui se lèvent de toute part en France et en Navarre, le vaste mouvement solidaire et fraternel à travers l’Europe qu’a enclenché sa victoire à elle toute seule ; bon je dois être un peu sourd et très aveugle, moi.
On va me reprocher de chipoter et de vouloir dresser les unes contre les autres les diversités du Peuple uni. On va me demander de prouver que Buffet n’est pas majoritaire en Europe avec ses idées, il faut toujours prouver n’est-ce pas, il est interdit d’avoir un avis sans preuve c’est la nouvelle loi de ces messieurs. Je dis bien sans preuve, je ne dis pas sans réflexion. Aujourd'hui, la preuve ou prétendue telle, remplace la réflexion. Je vois donc je crois a remplacé je pense donc je suis. Je vois à la télé est même encore mieux. Ainsi tout le monde le voit que le suffrage universel avec des majuscules partout a parlé, je retourne donc à mon ignominieuse attitude antidémocratique.
Attitude qui consiste à observer que, si une voix en vaut une autre dans le décompte et la décision finale, la simple addition d’icelles ne suffit pas à l’analyse. Et que l’addition de voix incompatibles entre elles débouche rarement sur des lendemains qui chantent, ou tout simplement qui bougent, ou qui bougent là où les uns ou les autres aimeraient qu’ils bougent. On n’a pas le droit, il est interdit, il est scandaleux, et on est passible des pires avanies, d’avoir une telle attitude et de réfléchir au-delà du slogan et de la grandiloquence. C’est ainsi que la démocratie des nons prospère youp la boum.

La Buffet ne s’est pas privée de prendre un air scandalisé devant le soupçon de xénophobie. Bien sûr que les plombiers polonais on les aime, et les électriciens portugais catégorie courants faibles, et les maçons calabrais, j’en passe certainement et des meilleurs comme d’hab., prolétaires de tous les pays tout ça.
Je l’aime bien moi la Buffet. On n’a pas quarante ans de compagnonnage pour rien. Mais on va comprendre pourquoi l’Olivier que je n’aime pas peut dormir tranquille. D’abord, pour une coco, j’ai bien le droit de l’appeler ainsi depuis le temps qu’on me traite ainsi, elle n’a pas bien lu Marx. Elle n’a pas bien lu que c’est précisément le besoin qu’a le capitalisme de se répandre à travers le monde sous peine de mourir d’asphyxie qui donne aux soutiers du capitalisme le moyen politique de lui résister, en particulier par l’utilisation des mêmes moyens politiques supranationaux que ceux qu’il est obligé de mettre en place.
Elle n’a pas compris que ces moyens politiques peuvent devenir, y compris par voie démocratique, et y compris quand ces outils sont faits apparemment sur mesure pour les méchants exploiteurs, les instruments de la libération des peuples. Et je mets soigneusement une minuscule à peuple, parce que justement je le respecte, moi, dans son incertitude et sa vraie diversité. Je ne vais pas vous tartiner sur les contradictions internes, allez revoir vos fondamentaux. La seule vérité est que leur outil est aussi le nôtre et que là se trouve la seule entente qu’on puisse avoir avec eux. Ils ont besoin de cette entente là, et nous autant qu’eux. Mais encore faut-il qu’on veuille s’en servir, de l’outil, au lieu de le casser, comme un enfant en bas âge casse son jouet de Noël trois minute après l’avoir reçu.
A l’inverse, la division en petits groupe des soutiers en question, même si elle crée une gêne à l’épanouissement des grandes fortunes, rend bien plus incertaine, et le terme est faible, l’issue de leurs combats, les grandes fortunes pouvant mobiliser tous leurs moyens, et les soutiers étant isolés les uns des autres. Dans l’Europe d’aujourd’hui que vous avez voulu, rien ne permet la moindre alliance avec le plombier de là-bas et l’électricien d’autre part. Rien, et surtout pas la porte que nous venons de leur claquer au nez.
J’emploie le mot soutier. Le mot travailleur est un peu trop machinal, le mot ouvrier un peu trop réducteur. Il y a des ouvriers, des travailleurs, des hommes, des femmes, des techniciens, des cadres, des commerçants et des financiers, parmi les soutiers. Dès lors qu’on perçoit une rétribution en échange d’un travail, que celle-ci serve juste à survivre, qu'elle serve à vivre et parfois à bien vivre, on est un soutier.

Buffet n’a rien compris. Elle ânonne avec un bel enthousiasme que le Peuple du non se lève, regardez partout la joie dans les yeux à travers les rues des-villes-zé-des-campagnes, regardez, bon, elle nous la fait 1789. Ma petite Buffet, c’est ton discours de télé que tu tiens, là. Ne me dis pas que tu y crois. Tu sais aussi bien que moi que ton électeur du non jamais ne votera pour toi à part une petite dizaine de pourcents, tu sais aussi bien que moi que ces autres nons qui te font déjà défaut ont parfaitement su qu'en votant non le plombier polonais resterait dehors devant la porte, draussen vor der Tür. Alors n’en rajoute pas trop à l’indignation devant le mot de xénophobie. Je ne saurais dire si c’est toi qui profites de la xénophobie des autres pour gagner, ou si ce sont les xénophobes qui t’ont enrôlée à l’insu de cecicela, mais l’indignation est de trop, vois-tu : tu sais très bien sur quels œufs tu as marché et quelle omelette tu as faite.
D’ailleurs, il suffit d’ouïr le petit marquis qui rit qui suivit.
Un dernier mot avant que tu partes, Marie-Georges, à propos d’amalgames, de confusion et d’additions sommaires. Tu ne t’es pas privée de jeter dans le même panier d’ortie tous les béni-oui-oui, complices des vilains profiteurs de pauvreté et exploiteurs du genre humain : tu as jeté dans le grand cloaque des nantis les quarante-cinq pourceaux qui ne t’ont pas crue.

(A suivre)

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