lundi 6 juin 2005

La Honte

La honte.

6 juin 2005. L’autre soir je suis rentré fatigué. Il était tard, depuis qu’on fait 35 heures, c’est fou ce que je rentre tard. Je rentrais tard avant aussi. Les 35 heures n’y sont donc pour rien, mais c’est chic de leur faire porter le chapeau. J’ai jeté mes affaires dans le canapé qui traînait par là, j’ai crié quand est-ce qu’on mange, on va pas se laisser aller quand même et surtout faut pas leur donner de mauvaises habitudes, et j’ai allumé la radio.

Vous avez bien lu, la radio. Télé ne prend que quatre lettres, trois même en fait, et aucune ne ressemble à celles de radio, on ne peut pas confondre les deux mots. Je vous précise que j’étais seul ce soir là à la maison. Je le précise parce que je sens une tension dans l’air depuis que j’ai réclamé à manger. C’est à moi-même que je posais la question si vous voulez savoir, pourquoi il y avait d’autres réponses possibles ? ‘Aliénor était partie je ne sais où avec une copine et un petit mot sur la table suivi d’un bisou plein de rouge à lèvres.

J’aime bien que le petit mot sur la table ait l’air d’être parti avec ‘Aliénor, ce qui explique qu’il manque un verbe. Je trouve qu’il est plus sincère ainsi, le petit mot. Le papier est bien là, avec la grosse tache rouge au beau milieu et l’écriture toute droite qui me dit de ne pas m’inquiéter, le film sera un peu long. Mais la pensée du mot est dans le cinéma avec les deux filles. Voilà pourquoi il manque un verbe à ma phrase : en réalité il n’en faut pas, de verbe.

J’ai allumé la radio, vous vous en souvenez j’espère. La musique envahit la pièce. Je sais que c’est un lieu commun, on me le dit toujours, tu es le roi des lieux communs. Comment voulez-vous que je vous le dise autrement, puisque la musique envahit vraiment la pièce. C’est la musique qui est le lieu commun, pas moi qui me borne à vous dire ce qu’elle fait. A la fin de la première mesure, je reconnais Count Basie. J’étais fatigué, je ne l’ai pas reconnu plus vite. Vous allez voir que ce n’est rien à côté de ce qui suit, en matière d’ignorance de l’oreille.

Count Basie, on le reconnaît en deux secondes et demi sans entraînement. Au milieu d’un paysage ravagé par les feulements de trombone, les cataractes saxophoniques, les vrilles trompettesques, on voit se promener deux petites notes qui se tiennent par la main, perdues mais tranquilles. L’oreille ne voit plus qu’elles et on comprend vite que le paysage s’éteindrait si les deux notes disparaissaient. J’ai dit deux petites notes, pas trois, trois petites notes de musique ce serait Juliette Greco. Deux c’est Count Basie. Les deux petites notes dans le vacarme, les Hansel et Gretel du big-band.

J’aime écouter cette radio quand je rentre ; trois fois sur quatre ils n’annoncent pas les musiciens, c’est agaçant mais on se la joue blindfold sans le risque d’être contredit. Il faut toujours écouter la Théhaisseffe. C’était le jazz live et on entendait la respiration des suisses en bas de la scène. Puis démarrage du solo de vibraphone. Tel Clint Eastwood mon oreille dégaine dès la troisième note, Milt Jackson ; après il y en eut beaucoup plus que trois, des notes.

Et là, je commets l’erreur fatale : je me mets à réfléchir. Milt Jackson, meuh non, il n’a jamais joué avec Basie. Ou alors peut-être à ses débuts, mais on sent bien que l’enregistrement ne date pas des années quarante. Je farfouille dans mes souvenirs, non pas que je sache, pas de quartet avec Basie et Jackson. Un contrebassiste ambulant de tous les diables les propulse, un batteur que ce serait Louis Bellson que je ne serais pas plus surpris, mais non, pas Jackson avec Basie. Alors qui, je vous le demande ? Lionel Hampton ? Pourquoi pas ? Vous avez déjà vu un namateur de djase confondre Jackson et Hampton, vous. Moi jamais. Un long débat suit que je ne vais pas vous narrer, controverse frénétique entre mon cerveau et mon oreille. C’est mon cerveau qui a gagné, ce sera Lionel Hampton.

Le saxophoniste surgit de derrière les coulisses. Ce n’était donc pas un quartet, et il y a tout un orchestre peut-être encore à venir. Pas très en forme le saxo. Je connais ce son, mais on dirait qu’il assure sans trop aller plus loin que le minimum syndical. Pas de nom sur ce petit saxophoniste que les suisses applaudissent bien plus que le vibraphoniste. Mon cerveau tout fier d’avoir emporté la décision en conclut qu’il avait raison, Lionel Hampton a souvent eu des saxophonistes petits. Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, et ce n’était certainement pas Illinois Jacket qui n’a jamais su ce qu’était un minimum syndical. En d’autres temps on aurait même pu l’appeler Stakhanov.

Enfin le trompettiste vint, je l’avais bien dit qu’il y avait tout un orchestre. Mais je devais surveiller mon petit salé et je n’ai pas trop écouté le trompettiste. J’aurais dû, tant pis. Coda, applaudissements, annonce. Concert en 1975 au festival de Montreux, d’où les suisses. Le pianiste est Count Basie. On me la fait pas à moi.

Le vibraphoniste est Milt Jackson. La honte, je vous dis. A-t’on jamais vu un namateur de djase confondre Milt Jackson et Lionel Hampton ? Moi, jamais.

Le saxophoniste est Johnny Griffin. Un petit saxophoniste. Ben quoi c’est vrai, par la taille. Il avait peut-être trop arrosé son contrat avec Norman Granz avant d’entrer sur scène, ce qui me donne une circonstance atténuante. Et j’aurais vraiment dû écouter le trompettiste, Monsieur Roy Elridge, toutes ses dents dehors et sabre au clair.

Louis Bellson est le batteur, trop facile, et Hainachopé l’ambulancier implacable. Ils ne devraient jamais annoncer les musiciens, à la Théhaisseffe. On pourrait continuer à faire le malin.

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