jeudi 23 juin 2005

Feuilleton télévisé - Quatrième épisode


Bien sûr, il a commencé par le passage obligé des banalités. Tout avait été organisé pour ce début là, Olivier le Maître de cérémonie et ses acolytes n’imaginaient rien d’autre. En étaient-ils capables, d’ailleurs ? Alors, Dominique Strauss-Kahn nous a dit dans le poste qu’il avait bien entendu la colère qui s’était exprimée et qu’il se devait d’en tenir compte, il a expliqué que lorsque les règles démocratiques de fonctionnement interne du parti sont bafouées il fallait prendre les mesures qui s’imposaient, et que les roquets qui ne respectent pas les règles, vainqueurs certes mais bafoueurs aussi, doivent assumer leurs choix, il a disserté sur le sursaut d’autres disent rebond, de la gauche pour alterner un grand projet ou un truc dans ce genre là, car comment les nons pourraient-ils exister sans les béni-oui-oui dont je suis, tout le monde sait que les béni-oui-oui n’existent plus de toutes façons à la niche les béni-oui-oui et s’il y a encore Hollande ce sera sans moi voilà ce que disent les nons joyeux, et Sarko rigole aussi d’ailleurs, mais là ce sont mes pensées qui couvrent la voix de Doumé, lui pendant ce temps il aligne ses banalités du boulevard obligé. Mes soi-disant pensées, n’exagérons rien.

Il a certainement dit beaucoup de choses de bon sens. Plongé dans mes soi-disant pensées de béni-oui-oui de la niche, je n’ai pas bien écouté, mais il m’a semblé qu’il s’agissait de propos de bon sens. Tout ronronnait dans le regret et la tristesse, avec un léger goût de langue de bois. Si je vous ai écrit jusqu’ici, à vous qui avez lu jusque là, ce n’est point pour vous arrêter dans cet ennui de routine.
Une petite phrase est passée comme les télés les aiment ; je ne sais pas si la télé a aimé cette petite phrase, et je ne jurerais pas que Dominique Strauss-Kahn ait été sincère en la disant. Je ne demande pas aux hommes politiques d’être sincères obligatoirement, je leur demande d’être intelligents, fidèles et courageux. Courageux pour dire autre chose que ce qu’ils croient qu’on attend d’eux, dès lors qu’il faut rester fidèle à ce sur quoi on s’est construit, intelligents pour le dire en sachant distinguer le possible du souhaitable. Alors, la sincérité, non franchement je ne vois pas ce qu’elle pourrait faire dans cette galère.
Je les veux fidèles aux idées qu’ils construisent, et non à celles des autres sur lesquelles on va surfer en vain. Je dis les idées, je ne dis pas les promesses, il y a longtemps que je ne crois plus au père Noël. Et s’il arrive que ces idées soient minoritaires, un temps, un long temps, toujours, courage de les défendre contre vents et marées. Nous sommes loin du surf, semble t’il.
Je peux vous fournir deux exemples récents où courage et fidélité furent présents ; Simone Veil et l’avortement, Roger Badinter et la peine de mort. La sincérité aussi était présente, je le concède, mais elle n’était pas obligée.

Je demande aux hommes politiques de ne pas flatter les bas instincts de tout un chacun, le Peuple comme ils disent avec un pet majuscule montrant ainsi tout le mépris que lui portent ceux qui s’en réclament avec ostentation, à commencer par les miens si vous saviez tous les bas instincts que j’ai. Déjà que j’ai du mal à lutter conter eux, alors si en plus ils viennent me les flatter je ne réponds plus de rien.

J’en étais où, déjà ? Oui, la petite phrase. Notre homme avait donc disserté sur le nécessaire rassemblement des gauches et il y a du boulot je l’ai dit, rien qu’à voir comment les nons de gauche veulent voir ramper à leurs pieds les béni-oui-oui complices du grand capital. J’avoue ne pas y croire, j’avoue ma conviction désespérée de la victoire offerte dans un fauteuil à Sarko par le roquet et la grande gueule de service chargé de la basse besogne.
Mais il était dans son rôle de se dire confiant, on n’a jamais vu un homme politique au fond du trou dire qu’il est au fond du trou, et encore heureux qu’il ait tenu son rang. Je n’en attendais pas davantage. Il me réservait une surprise. Ne croyez pas que je vais faire une révélation stupéfiante, il est même probable que personne n’a rien remarqué. Je suis le seul qui aie accordé un tant soit peu d’importance à un propos peut-être anodin que personne n’a relevé. Alors mes quatre épisodes ne seront pas écrits pour rien, ne serait-ce que pour dire qu’un auditeur au moins a donné à cette phrase l’importance que DSK, voici enfin les initiales, voulait lui donner. Voyez-vous, de cela au moins je suis sûr, que cette phrase était pour lui bien plus importante que tout l’exercice obligé qui avait précédé et toute la péroraison qui suivra.
Vous avez le droit de vous en foutre. Moi, non.
Il serait temps que la montagne accouche de sa souris. Comme tout homme politique jeté à terre par une baffe magistrale, il tentait dignement de se relever et je l’ai trouvé digne, quand cruellement mais c’est leur boulot de l’être le Mazerolles a posé la question qui tue. Ne croyez-vous pas, a-t’il dit en substance, qu’il y a deux gauches comme depuis toujours, une réformiste qui fait avec et une radicale qui veut faire sans, une de gouvernement et une de rupture, et que ces deux gauche sont aujourd’hui irréconciliables.
La question qui tue je vous dis.
La seule issue pour ne pas lourdement rechuter était de louvoyer, de languedeboiser, de jacklanguer à fond, pardon, à donf. Il aurait pu repartir de plus belle sur la démocratie interne du parti, le vote des militants, le congrès de l’automne –une mort annoncée-, il aurait pu dévaloriser les révolutionnaires de salon et les surfeurs de colère, et tous ces trucs d’homme politique chevronné. Je ne lui en aurais pas voulu, et j’étais entré en catalepsie depuis un bon moment. Vous aussi, d’ailleurs.
Il s’est pourtant contenté de dire qu’il récusait le terme de réformiste et l’expression faire avec, et qu’il avait toujours conçu son action comme une action de rupture, au même titre que ceux qui la prônent sans s’en donner les moyens. Il n'a rien dit de plus et il est passé à autre chose.
Vous allez ricaner. Je vous entends déjà. Ne vous fatiguez pas, je connais d’avance tous vos arguments pour me démontrer qu’il s’agit d’une pirouette justement d’homme politique chevronné et qui n’engage à rien, qui n'engage que ceux qui la croient, la formule d'usage est usagée. Je me répète cet argument soir et matin depuis.
Il n’empêche : placé dans la même situation, Jospin avait renié jusqu’au mot de socialisme ;
il n’empêche : à moitié groggy, il refusait la concession ;
il n’empêche : appâté par le journaliste retord, il refusait de saisir la perche ;
il n’empêche : rejeté par les siens, il proclamait son camp.
Chapeau, l’artiste.
(FIN)

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