mardi 6 février 2007

‎1948 - Deux ans.‎

C’est toujours la même chose. Je me définis une règle, simple et de bon goût, une règle qui va me permettre comme des bottes de sept lieues de rattraper mes petits camarades qui gambadent vers les années soixante. Je me dis qu’il suffira de décrire et de réfléchir sur le premier évènement qui me viendra à l’esprit, étant le premier il sera le bon.

Comme toujours, la première chose que je fais lorsque je légifère ainsi, je m’empresse de contourner la loi. Mais, monsieur l’agent, ce n’est pas DE ma faute, en 1948, en 1949, en 1950, et suivantes, j’ai bien des évènements à raconter, mais je ne sais pas l’année où ils se sont produits parmi toutes celles-ci, sinon qu’ils se sont produits vaguement dans cette zone de ma mémoire. Aucun repère historique qui me vient là, et une paresse incommensurable pour aller chercher dans les grimoires les dates qui me raccrocheraient au temps de l’almanach.

Je vais donc contourner. Et si je cite un souvenir d’une année associée à un événement que l’un de nous identifierait comme d’une autre année, merci de m’envoyer la police temporaire. On sait que malgré tous nos efforts celle-ci deviendra définitive d’ici le 6 mai prochain.

Alors ? Retour à 1947.

1. L’année 1947 fait de la résistance.

Les lettres de guerre se sont arrêtées, les autres ont dû être brûlées, certaines colères font du passé table rase comme si d’autres n’auraient pas eu besoin de ce passé là, du temps du bonheur à deux plus quatre. Il leur a fallu faire semblant qu’ils ne s’étaient jamais aimés. Même pas vrai. J’ai des photos, et nul ne pourra m’enlever cette certitude qui rassure l’enfant vieux de soixante canicules, et quelques.

Je vais écrire sur ce qu’on ne m’a jamais vraiment raconté, tout en me donnant souvent volontairement j’en ai acquis la conviction, les pièces éparses pour restituer le puzzle. L’action se passe en 1947, pour une fois que je connais la date et les preuves de celle-ci, je ne vais pas me gêner. Evidemment, l’année 1947 dont je m’étais débarrassé en vitesse revient au galop et prend la place de l’année 1948. Ce sera l’exacte vérité, et je ne doute pas que ce qui est arrivé a largement tenu sa place en 1948 au point que cette année passe comme si de rien n’était.

Ma mère Verbehaud avait un beau-frère, exactement le contraire du beauf. Elle en avait même plusieurs, puisqu’à cette date toutes ses sœurs étaient mariées. Ses frères aussi étaient mariés mais dans ce cas on ne dit pas beau-frère.

Ce beau-frère là n’avait rien à voir puisqu’il s’agissait du frère de Concordance, le mari de Verbehaud. Ce frère de mon père n’a pas de nom. Il sera innommable. Brillant, d’une intelligence qu’on m’a dite ultra super géniale supérieure à toutes les intelligences de la création, je répète, hein, ce n’est pas moi qui le dis, que même Pic de la Mirandole était un abruti ignare en comparaison d’Innommable, et Einstein un débile léger.

Je répète, hein. Ils disent tous génial et omniscient, alors je répète et je répète que je répète. Je ne vous fais pas un panégyrique mais une histoire vraie et je dis ce qu’on m’a dit. Moi j’ai mon idée sur la question, mais je ne veux pas casser l’ambiance.

Innommable était marié à une dame Jeanne. Enfin je crois que c’est Jeanne, et pour la formule le prénom tombe mieux que Marguerite ou Séraphine. On dira Jeanne pour simplifier. Marié depuis environ douze ans. Ils avaient deux fils, dix ans et huit ans, ce qui semble parfaitement logique. J’ai les photos, authentiques et certifiées, leurs têtes sont bien de cet âge, et ils sont beaux, ces deux enfants.

2. Les effets secondaires de la tuberculose.

Le frère omniscient et Innommable. La maladie. Poulbot pour touristes. Les cachotteries. Ce qui s’ensuivit.

La tuberculose, en ce temps là de restrictions et de récentes privations, avait de beaux jours devant elle. On commençait bien à lancer des campagnes de vaccinations tous azimuts, un souvenir survient là du dispensaire tout au bout de l’interminable boulevard, bondé, où je croyais mourir entre les jambes des mères hystériques qui passaient avant leur tour, défaillir dans les hurlements des bébés de mon âge qui ne l’était plus, quoi, moi, à deux ans, un bébé, quelle rigolade, d’ailleurs je criais plus fort que tous non mais, c’est drôle ce souvenir imprévu qui débarque ici, bon, mais la tuberculose était encore saine et sauve dans l’histoire, BCG était coûteux et déjà contesté.

Résumons : Dame Jeanne chopa la tuberculose et mourut.

Voici l’oncle génial seul avec ses deux garçons. Un petit détail qui vous échappé pour la bonne raison que je ne l’ai pas dit : le couple et ses eux enfant vivaient dans un minuscule appartement de la butte Montmartre. C’en est trop, je les entends tous les esprits forts, plus personne ne vis aujourd’hui dans un minuscule appartement de la butte Montmartre, sauf au cinéma d’Amélie Poulain que ce n’est même pas vrai. Je suis en train d’inventer une histoire à lire au son de l’accordéon, je suis en train d’hypnotiser des touristes japonais. Un tertre sinon rien.

Ce qui est vrai est vrai, disait le sage Evidence dans l’antique Hellas. Je vous raconte ce qui est et ceux qui savent qu’on pouvait en 1947 habiter là-haut, ceux qui savent qu’on peut encore y habiter aujourd’hui, me croiront. Sans oublier les histoires de voleurs de bicyclette.

De plus, la butte Montmartre n’a rien à voir ave le détail qui vous avait échappé.

Le voici en vrai maintenant. Concordance, frère d’Innommable, ainsi que toute l’entière famille de Concordance, et la belle famille représentée haut la main par Verbehaud, ignoraient tout de l’existence de Dame Jeanne et des deux garçons. Il s’était marié, l’oncle génial, depuis douze ans, et il n’avait pas eu le temps d’en parler à sa famille. Vous comprenez, avec toutes ces réunions dans le travail. Et bien sûr, il était si distrait. Ce n’est pas par manque de se voir soir et matin de chaque jour, Innommable et Concordance étaient inséparables, Innommable était depuis toujours main dans la main avec Concordance et ne semblait rien pouvoir faire sans lui, voyage, spectacle, sport, et toutes ces saines activités qui forment la jeunesse. Une unité de frères, pour dire.

La mort de Dame Jeanne fut donc l’occasion à tout le monde d’apprendre simultanément son existence et sa disparition, et de contempler la tête chagrine et ébahie des deux enfants surgis du silence ; les enfants, de leur côté, ignoraient qu’ils avaient une famille proche dont les membres les plus glorieux étaient un oncle Concordance, une tante Verbehaud, et deux cousins, Andrem et Concurrence. Andrem c’est moi, le germain de service. Un beau nid de couleuvres à avaler d’un coup, surtout par Concordance à ce point trahi par le sien, son Innommable de frère. Le pousse-café sera plus énergique encore.

Pour tout vous dire, Andrem n’a aucun début de commencement de souvenir de cette révélation, encore moins Concurrence qui vagissait ses boucles blondes de deux mois ; quant à mes parents, il fallut bien ravaler la salive pour ne pas poser les milliards de questions qui venaient à l’esprit de toute personne sensée, en se promettant d’en savoir plus par la suite. Il fallait dépanner le monsieur d’abord.

Deux mois plus tard, le 6 mai 1947, le beau-frère génial se suicidait.

Le sourcil du lecteur courroucé se lève : c’est ainsi qu’on abandonne deux beaux garçons ?

Lecteur sourcilleux, je te rassure. Il ne les a pas abandonnés. Il les a suicidés avec lui.

Fin de 1948.

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