mercredi 14 février 2007

1950 - Quatre ans.

Ils l’ont tous dit, ici. C’est bien beau de vouloir raconter une à une les années de notre vie sans même être sûr qu’elle intéresse qui que ce soit en dehors de moi-même, encore faut-il que nous ayons les souvenirs qui vont avec. Ou alors inventer, mais est-ce honnête ? Et où commence et s’arrête l’honnêteté dans cet exercice ? Ne transformons nous pas chacun des souvenirs qui nous vient, alors pourquoi ne pas vous en inventer qui seraient derechef plus vrais que vrais pour peu que j’y croie un peu ? Où commence l’invention et où finit l’enjoliveur, la mise en scène, la pose ?

Et que signifie ce mélange de moi et de nous ? Seriez-vous moi à vous tous, serais-je devenu vous à moi seul ? Serais-je déjà devenu fou ?

1 – Histoire d’eaux.

Je n’ai pas de souvenir précis de 1950. Je vais y caser une histoire qui m’est arrivée, je m’en souvenais encore lorsqu’elle me fut racontée par ma sœur qui n’était pas née alors, sous une autre version bien sûr ; elle la tenait de mes parents et, curieusement, l’avait retenue mille ans plus tard ce qui m’avait plu. Seuls la logique et le repérage me permettent de la placer en 1950, ni avant ni après.

En réalité, il s’agit de deux histoires, arrivées probablement deux années successives, 1950 et 1951, mais je vous les regroupe en une seule, ne serait-ce que pour ne pas ressembler à un récidiviste, notre époque n’est pas tendre pour les récidivistes endurcis ; un récidiviste, vous le savez, est toujours endurci.

En pleine saison estivale, je me suis perdu dans les rues de Lacanau, ou plutôt dans les dunes par là-bas le long de la route du Lion. Qui connaît Lacanau connaît la route du Lion. Un accès vite fait mal fait par les allemands pour ravitailler vite et bien les canons de la côte au sud, pointés vers l'Amérique. Un ruban de béton orné de ses joints disjoints, qui disparaissait derrière la dernière dune au-delà de laquelle je n’ai jamais marché, et qui finissait en impasse au lieudit le Lion, lieu aussi mystérieux pour moi que le temple du Soleil ou le bazar de Trébizonde encore aujourd’hui.

J’avais élu domicile dans un des blockhaus qui firent le charme de la côte landaise, afin de méditer sur mes lacets de chaussures disparus dans le sable de la plage mais beaucoup plus rigolos à chercher dans le béton un peu basculé. D’être seul dans cet endroit frais et blafard ne m’effrayait pas, je ne me souviens même pas de l’odeur et pourtant.

Ma seule peur était de ne pas retrouver ces lacets facétieux et de traîner des chaussures qui ne tenaient plus à mes pieds.

C’est intéressant, n’est-il pas ?

Lacanau. Inspiration. Mes parents plus mobiles que quiconque à l’époque avaient, chaque année et ce depuis leur vie commune jusqu’à ce que la mort les réunisse, quatre points de chute chaque été : le Périgord, mon Périgord à moi du temps où il n’avait que deux couleurs le noir et le blanc signe de bon goût, le pourpre et le vert sont venus plus tard avec les touristes, les Pyrénées, les Pyrénées de mon papa mais vous le savez y compris l’ours, la ferme de Poitou, vous connaissez aussi mon Poitou paysan que jamais mon amour de la grande ville ne m’a fait oublier ma Rivière y est née, et un autre lieu choisi selon leur humeur pour durer quelques années avant de partir pour de nouvelles aventures. Expiration.

Au début des années cinquante, ils avaient choisi Lacanau-Océan. Lacanau-Ville ne m’avait aucun charme, j’aimais l’eau de mer et non l’eau douce, et l’étang de Lacanau avait un goût de vase qui m’insupportait, et encore aujourd’hui quand ce n’est pas la vase c’est la javel, avec l’eau douce.

2 – Les tacots.

Nous descendions du Sud-Express à la gare Saint-Jean. Une année d’économies partie dans le prix du voyage, mais mon papa si chiche et pour cause n’aurait pas accepté que nous prissions un autre train que ce prestigieux et flambant neuf train là. Nous sortions sur la place et prenions le taxi bordelais qui nous faisaient bien rire, mon frère et moi, anciens véhicules affublés du nom de tacots, les taxis de Bordeaux étaient plus proches des taxis de la Marne que des magnifiques berlines parisiennes qui étaient au moins des 202, et pourquoi pas des 203. Là ma mémoire flanche, il faudrait que je recherche les années de sortie de ces voitures, et même des tractions là j’en suis sûr. Tandis que Bordeaux tacots, au milieu des trams de guingois.

Direction gare Saint-Louis. Je soupçonne qu’elle devait desservir les villes du Médoc et baigner dans son cru, mais elle avait aussi un autorail qui nous emmenait à Lacanau. Les amateurs du coin connaissent par cœur la piste cyclable qui relie Bordeaux à Lacanau aujourd’hui. Elle n’est rien d’autre que l’ancienne voie ferrée de l’autorail poussif de mon enfance.

Combien de temps ai-je ainsi médité sur mes chaussures baillant aux corneilles, à trouver un moyen de les empêcher de s’enfuir sans moi et à ne pas se remplir de sable quand je parvenais à les retenir ? Dix minutes ou trois heures ? Ma mère a raconté l’histoire à ma sœur des années plus tard, j’en conclus que ce fut interminable ; mais dix minutes sans moi auraient peut-être été interminables de toutes façons pour Verbehaud, ma mère. Concordance mon père n’a jamais avoué qu’il a dû lui-même en perdre son impassibilité, je crois bien avoir réussi cet exploit. Comment retrouver un môme de quatre ans et demi dans la forêt des Landes, avec l’océan si proche et si dangereux ?

Vous les connaissez, les rouleaux de l’Atlantique du temps d’avant le seurfe, et ces remontées de pressions hydrodynamiques qui s’insinuent dans le sable innocent le rendant instantanément meurtrier. Je ne crois pas avoir présenté cette théorie comme excuse lorsqu’on m’a retrouvé, puisque vous avez deviné que l’histoire finit bien. J’aurais dû, je lui aurais cloué le bec, à Verbehaud.

Pourquoi donc, d’ailleurs, l’histoire devrait-elle bien finir ? J’ai peut-être vraiment disparu et c’est un autre qui vous écrit ici pendant que moi je suis devenu le roi de Patagonie, succédant à mon compatriote Antoine de Touneins. Qui pourrait le prouver, qui pourrait prouver le contraire ?

‘Aliénor me le reproche chaque matin, ou plutôt chaque soir en me voyant rentrer à la grotte de ma journée de chasse à l’Elan : je déteste ne pas être sanglé dans mes vêtements comme un parachutiste avant le saut. Avec mes costumes étriqués, mes écharpes nouées treize fois autour du cou, mes cravates serrées jusqu’à la glotte, mes ceintures transformant mon 48 plus en un 36 moins, tu pourrais un peu mieux t’habiller c’est bien la peine que je me décarcasse, qu’elle me dit ma belle, et elle a raison.

Il n’y a que lors de visites de lieux inhospitaliers et mystérieux comme le fond des mines ou les chaînes de montage que j’ai droit aux félicitations du service de sécurité, ne jamais porter de vêtements lâches disent-ils en me donnant en exemple à toute la troupe dissipée des visiteurs des travaux finis.

Est-ce que mon histoire de lacets est le premier signe de cette manie, ou sa cause profonde, le fait générateur pour parler l’Expert en version originale ? Vous avez deux heures pour répondre.

Moi, je ne sais pas.

Ma sœur, elle ignore tout des lacets, ne lui dites rien. C’est notre secret maintenant.

1950. FIN.

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