mercredi 7 février 2007

1949 - Trois ans.

1949 - Aquitaine.

Attention. Je n’ai pas été traumatisé par l’évènement. Je me souviens qu’on me l’a dit assez habilement pour qu’il soit naturel et que l’enfant qui grandit le reçoive comme un renseignement parmi d’autres. Personne n’en a fait un drame, personne n’a mélimélodé sur la question, et aucune bagarre familiale comme les dimanches midi en sont remplis n’eut lieu en ma présence.

Qu’un travail de digestion profonde ait été nécessaire et qu’il ait laissé des traces dans un repli du recoin, est une évidence inutile à souligner. Que je m’interroge encore aujourd’hui à ce sujet est inévitable et durera jusqu’à la fin de ma vie, et que je sois très démuni et très violent face à la question du suicide qui est revenue un soir d’inattendu est naturel et sain.

Je rends grâce à mes parents d’avoir su, à temps, tout débutants qu’ils étaient dans l’éducation et ignorants de toutes ces choses que l’on a abondamment répandu plus tard, les Dolto Cyrulnik pour n’en citer que deux, construire un barrage contre le Pacifique de ce Tsunami, et nous en révéler doucement l’existence au fil des années. Il faut bien aussi que les enfants apprennent, et qu’ils vivent avec.

1949.1 – Les premières vacances.

D’avoir su nous protéger ainsi est ce qui doit en rester, de l’histoire. Je sais d’où vient ma capacité à échapper à l’horreur d’une nouvelle tragique et imprévue, comment la laisser passer dehors avant de la laisser entrer tout doucement par le nez afin d’en découper les lames coupantes au fur et à mesure qu’elles se présentent, et je sais d’où vient ma capacité à prévoir le pire afin d’y être préparé quand il arrive et d’être heureux comme un pape quand il n’arrive pas.

On dit de moi que je suis un pessimiste et que je pars battu d’avance. Que je suis un gâche plaisir. Un rabat-joie. Bien au contraire, l’avance c’est moi qui l’ai prise, et rien ne pourra me défaire, réussite ni échec. Et je le dois à cette terrifiante aventure dont mes parents ont reçu le choc de plein fouet, mon père surtout, mais Verbehaud eut aussi sa part dans l’affaire. Ce n’est pas tant de m’avoir donné la vie que je leur suis reconnaissant que de ce geste réussi de protection fondatrice.

Nous sommes en 1949, n’oublions pas, l’épisode précédent est clos.

Je vais vous raconter le grand incendie. Il s’agir du vrai plus ancien souvenir que j’ai. Enfin, le vrai d’aujourd’hui. Je peux tenter de battre mon propre record mais nous savons bien que l’effort personnel ne peut venir à bout de ce défi, et que seul le hasard fait sortir l’indicible. Il existe là, mais il ne sortira que s’il veut, non mais sans blague.

Mon père est un amoureux des Pyrénées. Il y passe toutes ses vacances depuis mathusalem, et ce n’est guère qu’à partir du dernier semestre de la guerre civile espagnole qu’il a cessé de les traverser. Son truc consistait à la traverser aller-retour à vélo, en passant par un col et revenant par un autre. Après quoi, il refaisait le chemin à pied, pour retrouver la petite vallée là qui lui avait plu et que la folle vitesse de sa machine avait empêché de voir à son rythme. Les vélos d’alors pesaient 25 kilos à vide avec 6 vitesses, et le sac à dos presque autant, mais plein.

1949.2 – Le grand incendie.

Verbehaud qui avait passé sa jeunesse à galoper à travers l’Atlas, galoper cheval compris, ne se formalisait pas de ce goût paternel et s’y prêtait volontiers. Les voici donc sur le chemin de la vallée d’Ossau pour prendre leurs quartiers d’été avec les deux garçons. Mais il n’était plus question de parcourir la France depuis la capitale, ni à pied ni à cheval ni à vélo. Nous prenions le train, pour gagner ces contrées d’enfance, de Castelnau à Lacanau, et de Bordeaux à Ossau.

Je me souviens. Voilà. Le bruit lancinant des roues du train vient en premier. Ce n’est pas le bruit habituel des autres lignes, attention, on n’est en 1949, il n’y pas de TGV ni même de train corail, ce sont des wagons couleur vert wagon, tirés par une 2D2 des familles, et qui fonce sur la ligne droite du record de vitesse à venir entre Facture et Morcenx. J’ai toujours su depuis, en entendant ce bruit, que nous étions entre Facture et Morcenx. Un chant de uma nota so, coupé des passages de rails, dont je ne prétendrai jamais qu’il était agréable mais bon, c’est un souvenir, et la sensation qu’il allait vraiment très vite ce train. Un enfant les ressent, ces choses là, le bruit trop fort et la vitesse trop élevée, sans rien voir.

Puis vient l’heure : encore une petite heure avant Pau. La fatigue tombe sur les paupières fripées d’avoir trop regardé par la fenêtre les nuages courir après le paysage, depuis ce matin. Le jour s’éteint il n’y a plus longtemps à tenir.

Et pourtant, le troisième moment du souvenir m’empêche de m’endormir : de grandes flammes entourent le train, côté compartiment et côté couloir. Flammes géantes dont j’ai longtemps cru que je les devais à ma petitesse d’enfant même pas effrayé, et que je vois encore trembler à travers la vitre du train emballé. Elles étaient vraiment géantes, et ce que j’ai lu par la suite m’a confirmé que ce n’était pas une question d’échelle. Un voyage flamboyant qu’aucun film de science fiction ne saura jamais égaler m’entraîne dans la vie, et je n’en descendrai pas souvent, de ce train.

Comment avait-on pu le laisser partir, ce train, comment a-t-il réussi à passer avant que les caténaires ne fondent, ce n’est pas moi qui vous le raconterai, et je n’ose imaginer le barbecue s’il avait dû s’arrêter.

C’était le dernier train qui réussit à traverser les landes lors du grand incendie de l’été 49. Plus de quatre-vingt-dix morts, et 200 000 hectares ravagés.

1949. FIN

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