vendredi 1 février 2008

Les paillettes et la vérité #5/10.

Après l'intervention de la police, le 5 février, dernier avatar.

5. La vulgarité.

Revenons à notre mouton journaliste. Vous reprochez à l’article de reprocher à un président de la République de soigner une forme plutôt qu’une autre, et dans le cas qui nous occupe de faire preuve du mauvais goût d’un nouveau riche pour flatter le bas peuple ; c’est ainsi que j’ai compris votre attaque, basée sur l’idée que le mauvais goût est relatif et qu’il est honorable dès lors qu’il plaît au peuple. Pour qui se prend-il, ce journaliste, pour se permettre de juger du haut de sa petitesse de journaleux ce qui est vulgaire et ce qui ne l’est pas ? N’est-ce pas bien la question que vous posez ? Fausse question, nous savons bien ce que nous voulons dire quand nous posons la question mais pour qui se prend-il.

Je ne critique pas l’usage de la fausse question, c’est un procédé d’écriture courant qui permet de polémiquer joliment. Je m’interroge sur la pertinence de votre reproche. Pour être précis, existe-t-il une vulgarité absolue à laquelle nous apprendrions à échapper, et une vulgarité relative croissante au fur et à mesure que l’on descend l’échelle sociale.

Descendre l’échelle sociale, encore un poncif, non ?

Il n’y a pas de vulgarité relative, il y a une seule sorte de vulgarité, et celle-ci traverse tous les milieux et tous les niveaux de richesse. Sans prétendre la définir ici de façon savante et arrogante, je suis assez grand et assez vieux pour être capable de la repérer, y compris chez moi quand soudain elle survient, dans mes gestes brusques et mes actes manqués, dans les tentatives d’évasion de mon inconscient ou de mon cerveau reptilien. J’en révèle alors plus sur moi-même que n’importe quand, et je suis furieux contre le serpent qui a sévi un bref instant.

Vous n’avez jamais employé l’expression méprisante de bas-peuple. Je la devine pourtant dans votre diatribe, en embuscade aussi chez le serpent qui vous hante, et cela me choque. Nous y reviendrons certainement quand j’évoquerai les intellos que vous haïssez, le populaire, le vulgaire, et tout ce qui s’en suit. Relisez-vous : vous emboîtez le pas au journaliste, vous le suivez dans sa logique et ce n’est pas sa logique que vous lui reprochez, mais les choix qu’il pratique à l’intérieur.

Vous lui reprochez de faire sa mijaurée d’intello parisien qui méprise le vulgum, en lui opposant bien entendu votre ami président qui se montre homme comme tout le monde. Homme comme tout le monde implique que vulgarité est comme tout le monde et que critiquer cette vulgarité revient derechef à critiquer monsieur le tout le monde, le ci-devant peuple. On ne saurait mieux montrer comme vous faites que vulgaire est ainsi directement associé à peuple.

Je vous l’écrivais, vous procédez de cette même logique, en contre-champ certes, mais exactement de cette même logique, en glorifiant le vulgaire au motif que c’est populaire quand votre adversaire mépriserait le populaire, c’est vous qui le dites, en le taxant de vulgaire.

Il faut échapper à cette fausse opposition, il faut échapper au schéma contraignant et contrariant de l’association entre vulgaire et populaire, il faut sortir de cette logique. Bien entendu, il me faudrait disserter sur la différence entre vulgaire et populaire. Et si le piège était justement cette dissertation, cette tentation de lier les deux notions, et du coup de les associer, association malfaisante sinon de malfaiteurs ? Et si la seule échappatoire était de proclamer qu’il n’y a rien à voir entre l’une et l’autre, et chacune existe dans un univers qui n’est pas celui de l’autre ? Et s’il fallait d’abord crier cela, au lieu de tergiverser ?

Vous n’avez pas voulu le faire et votre journaliste non plus. Sachez que je trouve infiniment plus de vulgarité dans les comportements des messieurs qui nous gouvernent aujourd’hui, de Devedjian à Fillon, de Copé à Hortefaux. Exactement cette vulgarité que je vois chaque jour chez les élites de nos belles entreprises qu’on nous vante, ces fameux grands dirigeants plus soucieux de leurs parachutes dorés que du développement du commerce et de la recherche.

Et ces grands dirigeants eux-mêmes ont une armée de petits chefs à leurs basques qui en rajoutent, qui se vantent de leur ignorance et qui font profession de mépriser le savoir et surtout la volonté de savoir, l’envie, le désir de savoir, la souffrance de ne savoir pas. Un seul exemple : cette admiration mille fois répétée de ceux qui ont réussi, comme ils disent, sans avoir le bac. Réussir signifie dans leur langue être cousu d’or. Je ne vais pas disserter sur toute la construction mentale qui soutient cette attitude, vous êtes assez grande pour le faire vous-même, qui gagnez vos diplômes à la sueur de votre cerveau en cela vous n'êtes pas des leurs.

Leur petit pouvoir de riches face aux hommes qui triment, et dont ils abusent. Je ne vous parle pas ici des artisans, des petites entreprises qui représentent en vérité l’élite de notre société, la véritable élite, mais ces Maîtres de Forges et leurs sbires qui aujourd’hui encore dirigent le pays et ont fait de ce président leur valet de chambre en lui donnant des hochets brillants.

Je vous fais un discours à la Zola, ringard et vieillot à mon tour. Oui chère Alliolie, la misère est ringarde et vieillotte et je la côtoie chaque jour sans en faire partie heureusement, ce n’est pas moi qui me plains ici. Je comprends qu’elle encombre et qu’on cherche à la mettre derrière le mur de l’ignorance, pour débattre entre nous bien au chaud de ce qui est bien et de ce qui est mal. Votre président a remis le discours façon Zola à la mode, en contre champ, et chaque jour on l’entend un peu plus fort. Votre, notre président à tous.

Voilà ce qui est vulgaire et ce qui ne l’est pas, Alliolie, la vulgarité n’est pas compatible avec la misère. Je sens que vous préfèreriez que je modérasse mon langage, et que je n'utilisasse point le mot de misère, trop chaumière et compagnie n'est-ce pas. Sans parler du subjonctif dont je sens qu'il traîne, employé ici, comme un relent de vulgarité, lui-aussi. Je reprends ma phrase et je n’écris donc pas misère, à vous qui croyez qu’elle n’existe pas chez nous : la vulgarité n’est pas compatible avec la pauvreté, celle-là existe bel et bien, comme vous savez.

Je sais, pour la voir chaque matin s’étaler avec suffisance sur la moquette des étages prestigieux, où elle se trouve, la vulgarité.

Ces gens là, dont vous êtes persuadée que je les caricature, ce sont aussi des intellectuels, et eux aussi prennent des airs suffisants devant un ouvrier qui ne comprend pas son licenciement, une secrétaire enceinte qui se voit reprocher son enfant, un cadre âgé qui se voit placardisé pour cause de vieillerie. N’oubliez pas au passage la grande hypocrisie générale qui prétend mettre au travail les vieux en leur reprochant de ne pas courir comme des lapins, de coûter cher, de dépenser gros.

Voilà ce qu’est pour moi la vulgarité. La bassesse. La grossièreté. L’ignominie. Tout ce dans quoi aujourd’hui cinquante-trois pourcents de mes compatriotes sont très satisfaits de se vautrer. Je suis démocrate et je respecte les lois votées par des élus que je n’ai pas élus. Mais je suis démocrate et je garde mon droit à m’en plaindre, haut et fort. Je ne suis plus au stade du procès d’intention comme vous me le reprochiez pendant la campagne, je regarde et je vois, et ce que je vois est pire que ce que j’imaginais dans mes pires cauchemars.

Je garde le droit de juger comme je veux ceux qui pourchassent les enfants un peu trop typés en leur tendant des pièges. Ceux-là, je les appelle des ordures, démocratiquement élues.

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