jeudi 7 février 2008

Les paillettes et la vérité #7/10.

7. Café de flore, intellos et compagnie.

Mais il faut y revenir. Je l’ai annoncé, je l’ai déjà promené dans mon texte, il est temps de l’examiner de près ; il est temps de resserrer le champ sur son cas très particulier, l’intellectuel parisien, l’intello comme vous dites, et comme j’aimerais que l’on dise comme l’on dit métallo. L’intello dont la banalité ambiante à laquelle vous vous laissez aller affirme qu’il est de gauche mais caviar. Histoire de le dégommer un bon coup, qu’il ne nous empêche plus de banaliser en rond.

J’ai récemment entendu que la France était coupée en deux, d’un côté la gauche-caviar de l’autre la droite-cassoulet. J’admets volontiers que ce n’est pas une analyse très fine de la situation avec considérants graves et attendus savants, mais c’est rigolo et devant la débilité complaisante de l’expression gauche-caviar, je me plais à disposer de cette expression, droite-cassoulet. Vous avez dû l’entendre comme moi, elle circule large en ce moment, et elle vaut ce que vaut l’autre. Je sais que gauche-caviar vous est revenue plus d’une fois dans la bouche et que vous vous y complaisez, alors laissez moi ce petit plaisir que je n’ai pas su inventer tout seul et qu’une fille en rouge m’a soufflé dans l’oreille.

L’intellectuel parisien. Intello bien stigmatisé dans sa petite boîte, sa petite étiquette, gauche-caviar, Café de Flore et compagnie : quelle déception de vous voir dans ce marais, particulièrement banal, facile et vieillot. Boris Vian s’en insurgeait ce qui n’est pas récent, Jean-Jacques Rousseau en son temps, et peut-être même Montaigne. J’espère que vous en êtes consciente maintenant. Des siècles que la stigmatisation est éculée, et vous continuez.

Nul besoin de boire son café chez Flore.

Où serait donc le combat, qui contre qui ? Serait-ce bien l’élite parisienne contre le gros bon sens populaire. L’élite ainsi durement qualifiée par vous-même alors même que vous en faites partie tout comme moi, volens nolens, alors même que nous savons tous deux ce que signifie à terme le mépris affiché pour ceux qui réfléchissent et qui se refusent aux facilités. Et quand bien même ils s’écouteraient un peu trop parler, ils se contempleraient un peu trop dans leur miroir, chemise blanche ouverte, en tirant leurs cheveux rebelles, forcément rebelles, en arrière d’un geste nonchalant de la main en peigne ? Et quand bien même ils leur arriveraient de manger un soir de fête une cuillère de caviar ? Est-ce pour autant que ce qu’ils écrivent est disqualifié ? Faut-il ramer dans la misère pour être forcément de gauche ? Le faut-il pour combattre le capitalisme avec des idées et des idéaux ?

Et je suis sûr que parmi eux il en est beaucoup qui ne sont pas de gauche, voilà qui pourrait vous rassurer, et vous inviter à moins les stigmatiser. Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens, c’est bien connu.

Des gouvernements de triste mémoire se sont fait une spécialité de les pourchasser, ces gauches maladroits, caviar et vieilles dentelles. Je ne veux rien stigmatiser ni rien amalgamer, quoiqu’il faille toujours ouvrir l’œil face aux prémisses. Je pense à Savonarole.

Vous pensiez peut-être à autre chose ?

L’élite n’est pas ce que vous prétendez. Quelle est-elle en vérité ? S’agit-il de ces petits marquis qui aujourd’hui se pressent en rubans autour du monsieur agité ? Ses prédécesseurs, j’en conviens, ont eu aussi ces petits marquis, ou d’autres qui leurs ressemblaient comme des frères. Chez ces gens là, on ne pense pas, on ricane, et il est de bon ton dans cette élite de ricaner sur les intellos dont je suis, qui paraît-il se gobergent au café de flore. On les montre ainsi du doigt et on évite par ce pilori de se pencher sur ce qu’ils disent ou écrivent, ces empêcheurs de courtisaner en rond, on désigne ce qui doit être lynché et tous de s’y mettre, et je vois que vous en êtes.

Ils ne sont pas martyrs, ne me faites pas exagérer non plus. Ils vivent bien en général et ont pignon sur rue, encore heureux, et ils peuvent librement s’exprimer. N’en faites pas un titre de gloire et une perversion pour les déconsidérer sous prétexte qu’ils n’ont pas besoin du courage d’un rebelle en dictature. La persécution n’est pas en soi un gage de qualité, et qu’un intellectuel puisse contester la cité librement sans être inquiété ne peut en aucun cas servir à déconsidérer sa contestation. Ce qu’ils disent n’en est pas moins utile à entendre et à humer, et mérite peut-être d’être contesté, mais cette fois par le seul discours.

Il est de nombreuses façons de lyncher, en pays de liberté.

Je suis un snob de chez snob, comme vous dites. "Et quand je serai mort j’veux un suaire de chez Dior". Je vous le disais, ce débat ne date pas d’hier et vous me semblez découvrir le fil à couper le beurre. Voilà cinquante ans que je suis snob, avant je ne connaissais pas le mot mais je devais déjà l’être. J’aime chercher midi à quatorze heures, me noyer dans un verre d’eau, trouver pornographiques les flous de Davis Hamilton et érotiques certaines images crues ; j’aime le théâtre d’avant-garde et je ne fais pas la différence avec un bon vieux Feydeau, un fin Guitry, et un impérissable Molière ou Marivaux. Je pense à une différence de plaisir, bien sûr que les uns et les autres ne traitent pas des mêmes mondes, en sommes nous si sûrs d’ailleurs, qu’ils ne traitent pas des mêmes mondes. J’ai même aimé le dernier Astérix.

Parfois deux mille ans ne suffisent pas et je me complais dans Eschyle. J’aime le free-jazz et le camembert au lait cru. Je suis snob parce que je n’aime pas le pré-pensé, parce que je ne vais pas au succès au seul vu du succès, parce que je me méfie de la lapalissade et de l’évidence. Et j’ai même aimé le dernier Astérix.

J’ai toujours su que l’évidence et la facilité étaient des pièges. Ne croyez pas que je me vante, ils sont nombreux ceux qui m’ont traité de snob depuis tout ce temps et j’ai renoncé à me défendre, je le suis puisqu’ils le veulent et si je peux vous faire ainsi plaisir je me dénonce auprès de vous. Vous ne m’avez pas attaqué par votre billet et je ne cherche pas à rendre des coups que je n’ai pas reçus, je dis seulement ce qui est, à titre d’exemple : je sais depuis longtemps à quel archétype j’appartiens. Mais je n’accepterai pas qu’on me reproche, sous prétexte d’archétype, le moindre commencement de mépris du populaire. Et j’ai même aimé le dernier Astérix.

Ne vous faites pas pire que vous n’êtes. Vous êtes une intellectuelle et de l’être vous va très bien. Acceptez-le, pour vous et pour ceux qui vous entourent. Et si une petite soif vous prend en bas de la rue de Rennes, buvez une orangeade aux deux magots. Une orangeade ou une vodka polonaise, ou une tequila bien tassée. C’est vous qui boirez. Vous serez sûre de ne pas m’y rencontrer c’est trop cher pour ma bourse populaire.

N’oubliez jamais que ce ne sont pas seulement les présidents de la République qui ont construit notre monde, mais les ouvriers de vos maîtres de forges, et les intellos de chez Flore et compagnie, Voltaire, Spinoza, Héraklite et l’armée de leurs descendants dont les noms ne disent rien à l’agité. Sauf, peut-être, idée soufflée par l’esclave plumitif, pour en piller des formules une fois vidées de leur sens.

Et peut-être même que vous aimerez le dernier Astérix.

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