dimanche 30 octobre 2011

LA DANSE DES MENHIRS - Troisième partie : des hauts et débats.

Troisième partie : des hauts et débats.

9. Il y a tant de façons de danser.

Il y a tant de façons de danser de par le monde qu’on ne saurait les connaître toutes. Le swing jaillit de sources parfois impossibles, mais si elles ne l’étaient en serait-ce ? Ainsi la Milonga, ses sœurs des trottoirs de Buenos Aires, son grand frère Tango, au nom à toucher dehors ou à tanguer dedans.

La légende raconte que l’Italie des migrants, la France de Gardel et l’Argentine des portueños se sont alliées pour la naissance de cet enfant bâtard, seuls les bâtards sont beaux. Prenons-la pour véridique : il n’en faudra pas davantage pour aimer les ambassadrices de ce balancement très spécial venu des mers du sud. Une italienne, une française, une argentine, dont l’alliance renouvelle le pacte musical légendaire et donne au Tango son raffinement canaille et à la Milonga son désespoir heureux.

A Trémalo une chapelle est construite dans le granite immobile où se joue la musique des bouges latins sous les trente doigts de Contempo ; le bandonéon de Marisa Mercado, le violoncelle d’Isabelle Sajot et la guitare de Roberta Roman y racontent toute l’histoire du nouveau monde instable de Carlos à Astor, et, emportés par la plainte du fleuve d’argent, chavirent la voûte et Gauguin accrochés tout ensemble.

10. Le soir tombait.

Le soir tombait sur l’amphithéâtre. Chacun guettait la pluie. De trop la sentir danser sur elle avait refermé la terre dans son immobilité. La tâche n’était pas facile pour Marine Seznec, emprisonnée par la terre figée, sa terre-mère. Il aurait fallu empoigner le menhir, il aurait fallu une rasade de potion magique. Comment se balancer d’avant en arrière avec un tel caillou ?
Les fantômes sont fatigués, Billie et Serge, le Moine et le Genius, aucun ne vient à la rescousse, ils ont emporté leurs secrets dans leurs tombe. Mais qui voudrait vivre la vie qu’ils vécurent pour avoir leurs poussières d’étoile sur les doigts, leur voie lactée dans la voix ? Il en faut, de la patience, de l’énergie, de la chance, une vie entière parfois, pour les réveiller. C’est déjà beaucoup, ce choix radical de se jeter à leur poursuite.

Un grand voyage initiatique commence. Marine a trouvé l’océan qu’il lui fallait ; elle a abandonné les fantômes des champs de coton et des chants des boggies, elle a largué les bouches du Mississippi pour les rives déjà croisées à Trémalo du fleuve argenté où les langues chuintent et rocaillent, où les démarches se déhanchent, de gauche à droite, del Norte al Sur.

Là le rubato vient tout seul, aucun fantôme à réveiller, la fille d’Ipanema a fait rouler le menhir, Alfonsina l’a fait pleurer. Finalement il n’a pas plu.

11. L’Angleterre, décidément.

L’Angleterre décidément n’est pas le pays du swing. Beatles et Cullum ensemble ou séparément n’ont jamais réussi à faire bouger le moindre menhir. Stonehenge est encore debout, la preuve. C’est une autre mer, une autre paire de Manche qu’il faut, ni Channel ni Albion mais un Océan entier. La bande des potes avait la joie dansante prometteuse, il leur manquait une eau d’une autre trempe, une eau majuscule.

Le gentleman à New-York peut swinguer, de retour sur le granite ses pieds sont lourds, justes et précis, nickel chrome, rien à redire, ils se posent pile sur le temps et l’aplatissent. La joie bout inutilement dans la marmite, rien ne tangue. Alors comme la veille ce sont les océans du sud qui ont débloqué la soupape, le déhanchement latin a réveillé l’écorce terrestre, la croûte a pris ses aises, le monde a oscillé droite gauche et gauche droite sur les airs de Vinicius de Moraes et de João Gilberto. Agua de Beber. Garota de Ipanema. Desafinado. Brasil. Brasil. Brasil.

La sauce latine n’a jamais pu ébranler l’Angleterre nous dit l’histoire. Peu nous importe, nous avons notre pain de sucre, et que la joie demeure.

12. Les voyageurs sans terre.

Les voyageurs sans terre dansent aussi quelquefois, ceux-là dont le seul horizon est de n’en point avoir. Pas besoin de continent pour dériver, c’est peu de dire qu’ils bougent et quand ils voudraient s’arrêter on les chasse. Ils sont les manouches. Pour jouer leur musique il faut être l’un d’eux. Le dernier trio du dernier concert sous la dernière halle du dernier bourg était manouche et peu importe qu’il y ait de la généalogie dedans.

Du cœur, du talent, certainement.

La guitare mélodique, la guitare accompagnante, la guitare rythmique sont bien alignées, le père, la fille, l’ami, prêts à remplir leur rôle immuable et virtuose. Les manouches inquiètent mais leur musique rassure tant les codes ont été répétés sur radio-robinet. Trop immuable ? Trop virtuose ?

Les deux Cyril et les deux Duclos ne l’entendent pas de cette oreille, ni leurs six mains. Montés sur le solide piédestal offert par Django, plus solide que tous les menhirs du coin, ils inventent un nouveau ciel, de nouveaux nuages, où la voix de Leila prend son envol, déploie de mystérieux poèmes, et revenant sur sa parole les hache en un scat implacable de rythme et de justesse. Qui a entendu les plus grandes trébucher sait combien cet art est périlleux.

Leila Duclos ne trébuche pas. Sa voix parcourt les gammes, tantôt colibri et tantôt condor, et se pose soudain où l’accord est parfait. Il y eut Ella, il y a Leila. Voilà.
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