lundi 5 mars 2007

1954, Huit ans. La musique.

Chaque fois la question se pose, et se posera chaque fois. Comment pêcher un souvenir qui en soit ‎un ? Je suis ici pour ne raconter que du vrai, et je serais bien incapable de broder sur une fausse trame. ‎Les broderies elles-mêmes doivent avoir des liens étroits avec ma sincérité, et seules la mise en évidence ‎d’un détail qui m’échappait et la dissimulation d’une vérité qui dérange viennent un peu ternir le cristal.

Le choix de dire plus ou de dire moins en dit plus que ce qui est dit. Là aussi, un cristal trop ‎transparent serait de mauvais aloi, il lui faut une taille et des arabesques.‎
C’est l’orientation de l’éclairage qui fait le portrait sincère et non la lumière crue d’un ‎photomaton, le regard vide d’un photomateur.

Musiques. Musique de nuit. Igor. TSF.

1.‎ Fidèle au poste.‎

‎1954 est l’année où j’ai découvert la musique. 1954 est l’année où j’ai découvert mon père.‎

Ne fais pas de contresens, mon père a toujours été là, perdu dans ses rêves et ses pensées, à nous ‎regarder de cet air incrédule qui ne l’a jamais quitté, jamais trop proche jamais bien loin, et souriant de ‎nous voir nous débattre avec nous-mêmes en inventant des solutions auxquelles il n’aurait pas songé. Il ‎a dû élever la voix trois fois dans sa vie et je ne oublie pas ces trois colères là. Concordance avait la ‎colère tranquille et dévastatrice, rare et impitoyable.‎

C’est faux, il n’avait pas élevé la voix, simplement elle devenait sèche sans changer de ton et ‎coupante sans pierre à aiguiser, et soudain tout devenait calme aux alentours. Les souris rentraient dans ‎leur trou, les oiseaux au nid, plus personne ne pensait il aurait entendu. Même Verbehaud. Je ne suis ‎pas très sûr pour Verbehaud, je sais seulement qu’il fut la seule montagne qu’elle n’a jamais réussi à ‎déplacer, montagne fluette et discrète, inamovible dans son sourire d’ange de Reims. Ils avaient un ‎moulage de la tête de l’ange de Reims à la maison, au dessus de l’armoire de la chambre des enfants, et ‎le sourire de plâtre a accompagné tout mon apprentissage. Mon père qui ne ressemblait en rien à cet ‎ange a, mentalement, le même sourire bienveillant, attentif, inexpugnable.‎

Mentalement ? Il faudrait dire spirituel.‎

Un énorme poste de TSF trônait dans la salle à manger. De ce genre de salle à manger où il ne ‎fallait jamais aller pour ne pas salir, la cuisine était assez grande pour les repas familiaux et au lit les ‎enfants. Ai-je besoin de révéler que nous ne connaissions pas la télévision et qu’il fallait vite dormir, ‎inspection dans 30 minutes. Une fois le silence obtenu à l’étage, mes parents se retrouvaient pour une ‎ou deux heures ensemble dans la fameuse salle à manger, et ils écoutaient la TSF. Paris-Inter. Il y avait ‎régulièrement des concerts, pas tous les soirs mais assez fréquents pour que j’aie gardé cette image de ‎papa et maman assis près de la table dans leurs fauteuils Louis XVI, ceux où les pieds font des virages, ‎on dit Louis XV pour les autres, qui d’ailleurs étaient des chaises.‎

Maman tricotait et papa lisait le journal, et la radio mélodiait ou pérorait. Tableau très convenu je ‎n’y peux rien je ne vais pas inventer ce qui ne fut pas, tableau vrai de vrai. Maman, Verbehaud la ‎suffragette, tenait son rôle avec application et plaisir, elle aimait tricoter en écoutant le monde sortant ‎du mastodonte à l’œil vert. Elle faisait la conversation toute seule en commentant les commentaires, et ‎papa qui n’en perdait pas une miette derrière ses grands papiers écoutait lui aussi le monde, et la ‎musique. Mais plus personne ne parlait, quand c’était musique.‎
Le Figaro, Paris Presse l’intransigeant, et ce journal du soir sans images au titre avec de drôles de ‎lettres dont on me dira plus tard qu’elles étaient gothiques. Son journal préféré, qu’il lisait en dernier et ‎qu’il gardait ensuite en piles gigantesques dont un jour je fis un feu de joie, une de ses trois colères ‎mémorables.


2.‎ Mozart et Borodine.‎

Mozart et Borodine furent les deux premiers compositeurs que j’ai su reconnaître.‎

Tout un cérémonial présidait à l’allumage du poste. Mon père l’avait fait faire entièrement à la ‎main par un électricien de ses amis. Un poste à lampes, avec je ne sais combien d’amplificateurs en ‎cascade, il employait ces mots auxquels je ne comprenais rien, pas plus hier qu’aujourd’hui d’ailleurs. ‎Après l’allumage, je guettais l’apparition de la lueur verte dans l’œil magique, longue à venir. Puis ‎papa tournait lentement le bouton des postes, on entendait des bourdonnements, des couinements, des ‎sifflements, des modulations, et soudain l’œil vert se fermait et une voix sortait parlant français ou ‎javanais.‎

Si rien ne lui convenait, il plaçait le curseur sur le petit rectangle marqué Paris-Inter, et il ‎attendait en baissant le son l’émission suivante qui serait sûrement plus intéressante, d’ailleurs c’était ‎écrit dans la semaine Radiophonique qu’elle le serait, débat, théâtre, concert. Oui, l’ancêtre de ‎Télérama. Je devais alors monter me coucher et n’en saurais pas davantage.‎

Il avait toujours l’air de penser ailleurs, papa. Il avait pourtant repéré que j’avais moi aussi les ‎oreilles qui traînaient partout en pensant ailleurs. C’est ainsi qu’il a commencé à me manipuler. A ‎moitié endormi à l’étage, entendant très loin le concert diffusé à la radio, j’aurais dû ne pas me ‎réveiller, j’aurais dû finir de m’endormir. Pourtant, la petite musique de nuit devenait si précise que je ‎ne pouvais pas y tenir, je me levais, et je descendais jusqu’à l’avant dernière marche de l’escalier pour ‎vérifier et surtout me repaître de la sérénade. Personne ne m’avait vu, et je guettais la coda avant les ‎applaudissements pour remonter en douceur faire semblant de dormir.‎

A chaque fois, mon père était debout devant moi et me disait d’entrer pour mieux entendre sans ‎que j’aie pu voir d’où il sortait, et ce sourire indéfinissable plus Joconde que Reims dans ce cas là. J’ai ‎compris des années plus tard qu’il avait monté le son dès le début du premier mouvement. Et quand ce ‎n’était pas Mozart, c’était les danses polovtsiennes du prince Igor.‎

Nous n’avons jamais eu les mêmes goûts musicaux, mon père et moi. Il commençait à Telemann, ‎et finissait avec son idole absolue, Wagner. Telemann m’ennuie, et Wagner me gonfle. Je ne jure que ‎par Jean-Sébastien, Vivaldi le rouge, Haëndel et Haydn, si différents de notes et proches de nom, ‎Mozart, Beethoven, Brahms, bon j’arrête là, vous pouvez tout prendre jusqu’à Stravinsky, ensuite je ‎ralentis mon effort. J’évite Wagner, Bruckner, Mahler, et je renonce à l’école de Vienne. Mes amours ‎du vingtième siècle porteront sur une toute autre musique, et je vous écrirai très longuement sur le sujet ‎le jour où l’envie m’en prendra, les noirs de peau, les tambours des plaines, les bleus des chemins de ‎fer, le béret des boppers, Louis, Prez, Charlie, Duke, Count, Trane, Colossus, Lady Day, Divine, ‎Miles, Ella, and so on, jusqu’à Ayler, Ornette, Cecil.‎

Qui oublier injustement, qui citer qui serait de trop ? Je ne peux vivre sans aucun de ceux là et de ‎leurs collègues, mais c’est papa qui en montant le son quelques soirs de ma vie toute neuve m’a ouvert ‎cette voie royale et a donné du sel à ma vie. Je resterai à mon tour fidèle au poste.


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