mardi 7 septembre 2010

HISTOIRE DE JIM - Deuxième mouvement : les bâtards.

Deuxième mouvement : les bâtards.

Quatorze rencontres, et il faudrait que je les énumérasse ? Deux plus trois plus deux plus trois plus deux plus deux égalent quatorze. Il ne faut jamais découper les souvenirs en tranches comme un simple saucisson. Les échos, les couleurs, les visages se répondent d’un moment à l’autre, du grand soir au petit matin, d’une scène à un chapiteau, d’une rue à la place. Je n’écris pas un catalogue, j’écris l’histoire de Jim, et comme toutes les histoires, elle ne se déroule pas dans l’ordre chronologique.

Il y a pourtant un début et une fin, même lorsque le temps n’existe pas. Mon catalogue commence donc par la Catalogne. Tout ensuite se mélangera mais la première rencontre concentrera toutes les questions qui ne cesseront ensuite de me poursuivre, de me hanter jusqu’à la fin. Tant qu’à prendre le taureau par les cornes, la Catalogne est bien choisie, la corrida y est désormais interdite à ce qu’il paraît. Je ne donnerai pas mon avis là-dessus, trop d’imbéciles se jettent de la vaisselle à la tête pour que j’ajoute mes lieux communs aux leurs. Nous sommes dans la Catalogne de Raynal Colom, le premier que je découvre, et découvrir Colom en premier n’est pas un mince exploit, me disait un ami américain.

Jim ne vient pas de Catalogne, lui. Je sais qu’il voyage beaucoup, et comme tout marin digne de ce nom, comme tous ces marins sans nom, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs, de la Jeanne ou de Gibraltar, il laisse derrière lui son sillage et ses amours. Il ne sait d’où il vient et ne sait où il va, et il a croisé tant de parents possibles qu’il n’a pas vraiment de famille. Les mauvaises langues le disent bâtard, métis, mulâtre. Elles ont raison, les mauvaises langues, mais elles ne savent pas que c’est justement ce qui le rend si beau.

Elles peuvent jaser tant qu’elles voudront, les mauvaises langues, elles seront toujours en retard d’une jaserie, la jaserie de Jim. Et tout ce qui va tourner autour de lui, tout ce que je trouverai chez lui, toutes les rencontres, toutes les histoires qu’on va me raconter, chez Jim, seront des rencontres et des histoires de métissages, d’accouplements féconds, d’adultères prodigieux, et de sang impur qui ont longtemps abreuvé mes microsillons avant que le numérique ne les échantillonne.

Quatorze accouplements torrides nous attendent, la chaleur se conserve bien sous le chapiteau adiabatique, quatorze enfants bâtards vont naître dans nos oreilles. Elles furent battues et rebattues par la question du vrai et du faux, de l’authentique et du frelaté, du pur et du mélangé. Autant le reconnaître, j’ai longtemps été un pur de dur de la vraie jaserie, qui maudissait tout le reste. Un peu plus éveillé qu’à l’école de Montauban, j’avais lu Boris à temps, mais tout aussi imbécile au fond, je voyais la vraie jaserie juste au bout de mon étroite lorgnette, il fallait de la pauvreté, de la souffrance, de l’esclavage, de la négritude, un soupçon de substances illicites et beaucoup de révolte. Mon entendement ne valait pas cher. Les grosses ventes étaient mauvais signe, et passer dans la lucarne était une bonne raison de se méfier. Plutôt l’Oiseau que Satchmo, et encore fallait-il qu’il trompétât, son chant n’était rien que de l’alimentaire mon cher Watson ; et forcément je jubilais avec la libre jaserie qui faisait fuir les oreilles des bourgeois.

Il y a les années avant JC et les années après JC, tout le monde le sait. Je dédaignais les années de l’avant, j’étais un pur en ce que je ressemblais chaque jour un peu plus à ma caricature. Seuls Edward Kennedy le Duc, et Monsieur le Comte son concurrent, trouvaient grâce à mes oreilles pour de mystérieuses raisons, comme quoi peut-être tout n’était pas perdu. N’empêche, pour moi l’année zéro était donnée par JC et quelques uns de ses collègues, en ce temps là s’il y avait déjà des apôtres et des disciples, il y avait aussi des collègues.

J’étais parfaitement imperméable aux premiers métissages, même lorsqu’ils se faisaient chez mes ci-devant grands jaseurs. Je me souviens de cet éclatant trompettiste et des congas qu’il affectionnait au grand dam des zazous attardés, des plaintes venues du Gange poussées par les tambours en tonnerre, et du calypso de Saint-Thomas. J’assistais désolé à ces mélanges regrettables que j’attribuais à la nécessité de trouver son dîner le soir même, et je ne pardonnais pas aux cordes, ces cordes envahissantes, qui tentaient mais en vain de couvrir le chant de l’Oiseau.

L’exotisme de pacotille des rythmes brésiliens ne trouvait pas grâce à mes yeux ni la pâlichonne beauté d’Astrud, et comble de tristesse, il y avait même un bandonéon nommé Astor qui venait faire son petit tour. Mais que faisaient-ils tous, ces grands jaseurs avec ces femmes de mauvaise vie, que faisaient-ils de la pureté nègre ? Je savais mieux qu’eux ce qu’ils devaient faire, sans aucun doute. Je les écoutais pourtant, me croyant malin, je me disais qu’ils utilisaient un système pour mieux le pervertir, que ce qu’ils jouaient allait détruire ce qui les entourait.

A malin, malin et demi. A force d’écouter, de rechercher le piège, le truc, l’explication, à force de guetter le moment où ces facilités seraient balayées dans le grand soir de la révolution sonore qui n’allait pas tarder j’en suis sûr, lentement, insidieusement, inconsciemment, je devins amoureux de cet entourage mal famé, comme peu à peu un homme se laisse apprivoiser par une belle femme venue d’ailleurs qu’il croyait ignorante et facile.

Enregistrer un commentaire