mercredi 15 septembre 2010

HISTOIRE DE JIM - Cinquième mouvement : un mariage officiel.

Cinquième mouvement : un mariage officiel.

Ce fut une autre paire de manches, la bière bue. J’étais venue pour elle, la paire de manches, Paco de Lucia et ses chanteurs. Il avait intérêt à rattraper le coup. ‘Aliénor ne m’aurait pas pardonné de l’avoir entraînée dans cette galère, je le voyais bien à sa tête à l’entracte. Je reconnais que mes histoires d’hologramme lui étaient plutôt obscures et que je lui avais promis du flamenco, elle n’en avait pas entendu et se demandait jusqu’où irait mon mensonge. Comme au casino, j’en étais réduit à tout miser sur un seul numéro pour rester, où à rentrer se coucher, il est déjà très tard.

Le premier rendez-vous avec Jim prenait mauvaise tournure et je sentais mal la suite, je n’oubliais pas qu’ils étaient quatorze à la suite et nous étions épuisé au premier. Je ne pensais pas que Jim serait un camarade aussi fatigant à fréquenter et je ne l’avais peut-être pas décrit tout à fait comme il fallait. Une paire de manches ? La Mancha, ce territoire qu’on traverse en allant de Catalogne en Andalousie, où seul le souvenir de Don Quichotte laisse une trace glorieuse, terre ingrate, silencieuse hormis le vent d’Almodovar, villages confinés, vignobles immenses, ciel blanc. C’est en traversant la Mancha pour aller de Catalogne en Andalousie que j’ai commencé à aimer l’Espagne.

Rien à voir avec Paco de Lucia, en apparence. Il ne chevauche aucune Rossinante, et je l’imagine plutôt installé là-bas, au bout de la plaine, vers El Rocio ou quelque village secret du voisinage, dans les marais de la Doñana. Est-ce que je sais où il habite, le Paco ? Je sais seulement que j’étais venu ici chercher une musique et qu’il me l’a offerte, et plus encore que ce que j’attendais. Je ne suis pas andalou malgré le sang maure qui sans doute m’irrigue, et je suis en sentinelle sur les hauteurs de la Sierra Morena à surveiller la vallée du fleuve et ses oliveraies à perte de vue. Le chant et la danse qui en montaient m’ont noyé de bonheur, comme montent les brouillards qui, poussés par le vent africain certains matins de printemps noient les collines en libérant la plaine.

Un petit recoin de mon esprit chagrin et la dame de tout à l’heure revue à la sortie, la grande bringue normande tout aussi encanaillée que moi bien qu’elle ait comme elle dit fait les vieilles charrues, car il paraît que l’on fait les vieilles charrues comme on fait le Vietnam ou l’Everest, histoire de se montrer initiée pour de vrai, comme si les vieilles charrues étaient une entrée chez Jim, une antichambre, comme s’il fallait toujours faire là où l’on dit de faire, me posent la question de l’authentique. Je ne me l’étais pas posée tant que naviguait là-haut, entre les écrans géants, mon hologramme de chevalier à la triste figure. Si déplaisante fût-elle au premier abord, elle me revenait pile en pleine tête, la question, elle me réclamait mon attention, il me fallait faire face. Mais quelle question ? Quelle question !

Qui est Paco de Lucia, quelle est cette musique qu’il nous offre, pourquoi tant de joie à l’entendre, tant de générosité à donner ? Est que Paco jase ? Le vieux débat usé jusqu’à la corde (de guitare), auquel je croyais avoir fait un sort surgit de plus belle dans ma fatigue, et je dois me pencher sur cette vieille rengaine pour m’en débarrasser. La fuite est faux-semblant, tourner le dos illusoire. Elle saura faire le tour et se présenter dans deux minutes ou demain matin, au petit réveil comateux, ce serait pire.

Oui, il jase, Paco. Oui, madame. Il jase tout seul comme un grand, et Paco est un grand, il jase avec ses chanteurs à la voix de bois, il jase avec son danseur aux pieds d’acier. Il invente ce qu’il connaît et chaque note est nouvelle quand elle aurait été répétée mille fois, il trouve sous ses doigts les enchaînements enchantés des chemins parcourus, des terres qu’ils défrichent depuis leur naissance, lui et ses hommes, et que parfois ils redoutent ; ils s’aventurent, ils tâtonnent, ils se soutiennent ; le vieux fond africain est là qui leur donne cet imperceptible balancement sans lequel rien ne veut rien dire. Si tout cela n’est pas jaser, qu’est-ce alors, jaser ?

Peu m’importe qu’on peine à entendre le blues rural ou le chant des esclaves et peu m’importe qu’on ait des doutes sur la vérité de son flamenco. Comme un beau bâtard, un métis, on devine les parents derrière l’enfant grandi, l’un comme l’autre, on voit comment chacun enrichit chacun, et j’oublie ce que peut signifier les idées d’authenticité, de pureté, de vérité, qui deviennent autant d’insultes nauséabondes à ce qui devant nous s’épanouit comme musique d’aujourd’hui.

A l’instar des grands inventeurs de sons du siècle dernier, Paco de Lucia est l’exemple même du mariage des mondes. Paco, et ceux qui font cette musique avec lui, leur musique, leurs musiques : les chanteurs et le danseur sont les piliers, comme on dit en ovalie, sans lesquels le talonneur de guitare ne serait rien.

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