dimanche 12 septembre 2010

HISTOIRE DE JIM - Quatrième mouvement : Les hologrammes

Quatrième mouvement : Les hologrammes.

Je n’ai pas aimé le saxophoniste de l’orchestre de Raynal Colom, el madrileño. Quelqu’un croisé dans la fraîcheur de l’entracte, à qui j’en faisais la confidence, m’a toisé. Sa réponse était claire, je n’étais qu’un ignorant qui devrait faire ses classes pour apprendre à écouter la jaserie dans sa liberté ; qui veux s’encanailler n’a qu’à s’en prendre qu’à lui-même et si je voulais du sirop, la pharmacie n’est pas loin bien que fermée asteure. Je n’allais pas lui raconter ma vie, à cette brave dame normande haute comme une armoire, cinquantenaire vêtue de lin. J’ai cru vaguement reconnaître en elle celui que j’étais il y a quarante ans et dont je me souviens encore, déjà décrit. Mon fantôme caché dans une armoire cinquantenaire vêtue de lin.

Elle aggravait mon cas. Elle pourrait bien avoir raison, la vache. Normande, cela va de soie, et non de lin. Justement, je cherchais réponse à mes questions, et loin de trouver, voici qu’elle m’enfonçait davantage. Non madame, vous n’y êtes pas, voilà mille ans que les saxophonistes hurleurs ne me dérangent pas, ils ne m’ont jamais dérangés, il en est que j’apprécie tout particulièrement qui sont les plus grands saxophonistes de l’histoire de la musique, et je pourrais donner des noms. C’est étrange comme on éprouve le besoin de faire des confidences à tout un chacun, chez Jim.

Premier réflexe de défense que j’écartai aussitôt : je ne les donnerai pas, ces noms, il est hors de question de me justifier, de donner des preuves, de montrer mon passé. D’ailleurs répondre à la dame n’a aucune importance et je la laisse à ses hautaines hauteurs, je m’en vais boire ma bière dans le gobelet à un euro que je garderai avec les cinq autres que je garderai aussi.


Mais les questions demeurent.


Le madrilène hirsute ne peut se comparer à ces grands noms de mon panthéon. Il ne sait pas où il habite, ni ce qu’il compte faire, ni ce qu’il me conte, il ne me conte rien en vérité. Il piétine ce que Colom tente de construire, comme un rouleau de marée montante efface sur le sable les pas des amants désunis. Jolie formule, non ? Mais pourquoi puis-je en être si sûr ? La voilà, la question insidieuse qui me tourmente. Pourquoi ces grands hommes que j’écoute sans cesse sont-ils grands, et lui si pataud ? Quelle secrète alchimie fonctionne chez ceux-là et non chez lui ? Quel critères objectifs, les mots moches que le mot critère et le mot objectif, viennent conforter une ci-devant certitude ?


Bande de questionneurs analphabètes, bachibouzouks et tonnerre de Brest, cessez vos lazzis. Je bois ma bière et c’est tout, je ré-flé-chis.


La libre jaserie est un travail extrêmement difficile. Loin des caricatures et des complaisances, elle impose à celui qui s’y aventure d’écrasantes obligations. Humilité, disponibilité, écoute, souplesse, imagination. Comme toutes les libertés, elle recèle davantage de pièges que de chemins tracés, et l’intensité de l’instant ne se mesure pas à l’énergie du couac et au décibel de plus. J’ai découvert le phénomène très tôt : une fois franchi le seuil de l’arythmie apparente et de l’atonalité massive, il s’élève peu à peu dans l’espace, enfin, une sorte de bleu d’espace, qui est peut-être l’espace mais peut-être autre chose, une forme mouvante.


Concentre-toi bien, petit, ne la laisse pas échapper. Quand tu regardes à travers une paire de jumelles, tu dois forcer un peu ta vue pour que l’image de chaque œil vienne se superposer à sa voisine et te donne la vision voulue ; de même, quand tu te penches sur un stéréoscope, un effort s’impose qui soudain fait jaillir le relief. Voilà ce qui arrive avec une libre jaserie de qualité. Di qualita di qualita, disait Figaro-ci Figaro là. Il se forme au fond de ton cerveau ou au dessus de la scène, je ne saurais dire où exactement mais ce n’est pas grave de ne pas savoir, un hologramme sonore qui va te raconter l’histoire de ces musiciens fondus les uns dans les autres, l’histoire qu’ils sont en train d’inventer pour toi, l’histoire que tu as envie à ton tour d’ajouter à la leur en les écoutant. Surtout ne pas perdre le fil, tout serait à recommencer.


Le saxophoniste madrilène a tout gâché. Hirsute tant au physique qu’au musical, brouillon, intempestif, intrusif, il a fait rempart au cheminement millimétré de Colom, il a fait faire demi-tour aux caravelles alors que la terre était peut-être en vue. Le trompettiste, grand musicien je pense, a commis l’erreur de ne pas avoir vu ce qui lui arrivait, entendu devrais-je écrire. Sans doute avait-il besoin d’un effet de contraste, d’un mur de broussailles pour tailler sa route, sans doute avait-il peur du silence. Plutôt un mur à trouer que le silence ! Alors les rythmiques auraient suffi, la magie n’était pas loin et comme la terre promise, on l’a manqué de peu.


Le pianiste seul, par son calme, sa maîtrise, sa parcimonie, a sauvé la session. J’ai beaucoup aimé le pianiste de l’orchestre de Raynal Colom.


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