lundi 28 novembre 2005

La boulangerie des grands boulevards.

La boulangerie des Grands Boulevards

Je vais la continuer, ma lettre. Mais par moment j’y étouffe et j’ai besoin d’air frais. Alors je joue avec Racontars, je la rejoins dans le bac à sable du diptyque. On y rigole bien. Tant pis pour le temps qui reste et pour les urgences, il y a des urgences qui deviennent des trop tard et qui de toutes façons l’auraient été, des urgences de carnaval. Quant au temps qui reste, il se perd mieux dans un bac à sable qu’à tirer plus vite que son ombre sur des moulins à vent. Alors, place au jeu.

J’étais assis à la terrasse d’une brasserie des Grands Boulevards. Il y a tant de choses à voir. Ainsi, ces deux messieurs très animés qui parlaient fort surtout le plus gros, à la table voisine. Ne croyez pas que je les écoutais, je ne me serais jamais permis, mais je les ai entendus, l’un devant son mandarin citron et l’autre devant un Perrier rondelle. Le stentor était imposant, grave et accentué. Le Perrier était fluet et basané. Pour la commodité, on appellera le basané Monsieur Brun, ou B comme Brun, droit comme un I, et le stentor Monsieur Jules, ou G comme Jules, l’air penché.

G – « Une boulangerie, quelle idée de nous fourguer une boulangerie ! Moi je n’ai rien à raconter sur une boulangerie.

B – « Ca ne mange pas de pain, une boulangerie, monsieur Jules. Vous devriez nous trouver quelque chose, vous et votre imaginaire, comme vous dites. Sinon, Akynou va ricaner.

G – « Mais qu’est-ce que tu veux que j’y mette, dans ta boulangerie ? Déjà qu’elle a un petit côté 1900 avec ses carreaux, je ne vais quand même pas y placer Anatole France ! C’aurait l’air de quoi, un barbichu à lorgnon dans la boulangerie ?

B – « Vous avez tord, Monsieur Jules. Anatole France que plus personne ne lit n’avait pas son pareil pour décrire son monde et, tous comptes faits, pour décrire le nôtre. On devrait relire Anatole France.

G – « J’en veux pas de ton Anatole. Je n’ai aucune idée, d’ailleurs je n’ai jamais eu d’imagination. Tout au plus je vais pouvoir te caser un boulanger dans ta boulangerie. Voilà. Je case. On dirait qu’il ferait du pain, qu’il serait dans le pétrin celle là elle est drôle,
** (il rit) **,
sa femme les vendrait aux gens de 4 heures du mat à 10 heures du soir. Voilà c’est tout.

B – « C’est mieux que rien.

G – « Quand on bosse de 4 heures du mat à 10 heures du soir on n’a pas le temps de vivre des monts et des merveilles, alors maintenant je sèche. Je sais pas, moi, si la femme se tire, il va faire quoi, le boulanger ?

B – « Des brioches ?

G – « C’est un coup à se faire couper le cou. Non non. Il va arrêter de travailler parce qu’on ne peut pas être à la fois au four et au moulin. Voilà, il arrête de travailler.

B – « Je ne vous suis pas, Monsieur Jules. Si le boulanger arrête de travailler, il ne se passe plus rien et votre histoire est morte.

G – « Pas du tout. Elle devient longue, au contraire, longue comme un jour sans pain.

B – « Les villageois vont s’émouvoir, de ne plus avoir de pain.

G – « Voilà une idée qu’elle est bonne ! Il y aura des manifs, des banderoles, des slogans, Villepin du pain, Villepin du pain, on va dire que le boulanger s’appelle Villepin pour la rime. Puis on va faire intervenir les pouvoirs publics. Le maire avec son écharpe tricolore va faire un discours sur la place avec les platanes et la fontaine au milieu. Le sous-préfet va chanter...

B – « Chanter ?

G ** (il commence à s’agiter et à transpirer) **
– « Ben oui, le sous-préfet au chant. Et le préfet va décréter l’état d’urgence, et les jeunes vont brûler des voitures et un ministre enverra ses polices.

B – « Oh, monsieur Jules, pas le ministre, pas la police. Il ne va pas déranger ses sbires chaque fois qu’il a un cocu dans les parages. C’est une histoire convenable ici.

G – « Bon d’accord. Je raye le nain. Mais alors il faut que je case la commission européenne aussi.

B – « Non plus, monsieur Jules. Les nons ont dit non à l’Europe, il n’y a plus d’Europe, elle ne va pas se mêler de nos histoires de boulangers. Il n’y a plus qu’un ventre mou où l’on peut s’affairer sans entraves.

G – « Pas du tout. Non à l’Europe signifiait, si j’ai bien écouté, qu’on ne voulait plus de ce monde d’affairistes.

B – « Vous avez peut-être bien écouté mais vous avez mal entendu. Je ne sais pas ce que voulaient ou ne voulaient pas les nons, mais je vois parfaitement ce qu’ils ont obtenus : la disparition pour longtemps des entraves aux affairistes. Longue vie au ventre mou, et notre pays sur un strapontin de plus en plus étroit. Et puisque votre boulanger a fermé boutique, vos villageois n’auront qu’à faire les quarante kilomètres qui les séparent de la ville la plus proche pour y acheter leur pain au supermarché. Personne ne les oblige, personne ne l’interdit, c’est la liberté selon ces messieurs.

G – « Allons allons, je vois que tu t’énerves, et on s’écarte du sujet, là. Donc pas d’Europe dans ma boulangerie. Un plombier polonais, peut-être, ou un gnome du Poitou ?

B – « Qu’allez-vous chercher là, Monsieur Jules. Non, c’est très bien ainsi, le maire, le sous-préfet, le préfet.

G – « Et c’est tout ? Je fais quoi maintenant ? Je la finis comment ton histoire ? Le boulanger retrouve sa femme et la tue, mais le ministre lui pardonne parce qu’il sait. Et voilà le travail.

B – D’abord ce n’est pas Mon histoire. Ensuite on a dit pas de ministre. Enfin, on ne tue personne dans les bacs à sable. Vous devez trouver mieux. Par exemple, la dame revient et il pardonne.

G – « Bof ! On va sentir l’artifice, le happiande hollivodien. Et comment je fais pour qu’il se libère de sa colère, le boulanger ? Elle est trop jolie, sa femme, rondelette et frisée, on dirait Valérie Mairesse, impossible de l’engueuler.

B – « Je ne sais pas, moi, c’est vous l’inventeur et moi le liseur. Il n’avait pas un petit chat, le boulanger ?

G – « C’était une chatte. On dirait qu’elle aurait disparu depuis trois jours comme font tous les chats et toutes les chattes depuis l’invention des chats, par les chemins du bois mouillé, et qu’elle pourrait reviendre au même moment. Alors le boulanger l’engueulerait comme du poisson pourri avec un long discours très émouvant, même que ce serait une des plus belles déclarations d’amour jamais écrites dans l’histoire de la littérature et du théâtre.

B ** (ému, une larme à l’œil) **
– « Il ne vous reste plus qu’à l’écrire, et je sais que ce sera une formalité.

G – « Une chose me tracasse encore. Akynou va dire qu’on a mélangé sa photo pour histoire avec son histoire pour photo, et qu’on a triché.
** (Après un instant de réflexion) ** :
– « Elle peut toujours causer, elle saura comment j’m’appelle !
** (Et l’on sentait le nuage noir de menaces planer au dessus de l’ordinateur d’Akynou) **.

B – « Que voulez-vous dire, Monsieur Jules ? Elle le sait bien, comment vous vous appelez.

G – « Tu parles ! Je vais te poser une devinette. Connais-tu la différence entre les portugais et les espagnols ?

B – « J’en connais beaucoup, des différences, et des ressemblances aussi, mais ce n’est pas la bonne réponse, hein ?

G – « Les portugais sont gais et les espagnols sont gnols.

B ** (Il a l’air catastrophé, il se tait un instant) **
– « Vous me fendez le cœur, Monsieur Jules, et je déteste les devinettes et leurs calembours miteux. Votre devinette est nulle et n’a aucun rapport avec notre affaire. J’espère que vous n’oserez pas la colporter chez Akynou.

G – « Si, justement, pour la signature. Parce que vois-tu, moi c’est exactement le contraire.

B – « Le contraire de quoi ?

G – « Moi je ne suis pagaie et je ne suis Pagnol. »

Que voulez-vous, ce n’est pas tous les jours qu’on est assis à la terrasse d’une brasserie des Grands Boulevards avec tant de choses à voir, et d’entendre à la table à côté discuter Marcel Brun et Jules César.


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