dimanche 10 octobre 2010

HISTOIRE DE JIM - Dixième mouvement 2.

Dixième mouvement.
2. Le deuxième sommet.

Roberto Fonseca. Juste un petit détroit à traverser, à contre sens des radeaux, de Key West à la Havane. Roberto Fonseca est cubain. Il est donc, est-ce que je peux l’écrire ainsi, naturellement, enfant de la jaserie et du son, prononcer sonn. Comme avec mes nomades, est-ce une bonne idée de prétendre que c’est naturel, est-ce une bonne idée de prononcer le mot latino. La jaserie latinale, latina, les latinos. Ces mots ont-ils un sens, ne sont-ils pas autant de prisons, de cages dorées ? Le mot ne me dérange pas, il est bien commode, il place, il cerne, il précise. Mais il enferme, et si je le garde, je tâcherai que les barreaux de ma cage soient des barreaux mous.

La jaserie et ses avatars ont toujours combattu les mots qui les désignaient et tous les jaseurs sachant jaser refusèrent ce mot ci et ce mot là, tous ces mots laids. Il me faut pourtant bien les employer, je me perds assez en discours pour ne pas empirer avec des périphrases. Jaserie latino, latina plutôt selon la règle espagnole, latinale pour une translation perdue, de Chano Pozo jusqu’au club social de Bellevue, de Barbieri le chat argentin au bandonéon d’El Sur, Astor le mélancolique. Jaserie latinale, l’invention me plaît bien, elle ouvre la cage, elle vole à tire d’aile. Je la garde, au diable les latinos, longtemps je me lèverai de bonne heure pour écouter la musique latinale en fin de soirée.

Je comptais bien écouter ce soir là Chucho Valdès. Ce n’est pas nouveau dans mon histoire, je viens pour Pierre et c’est Paul qui me chavire. Pierre m’ennuie ou me navre pour qui j’avais vidé ma besace à sous, et Paul me console, parfois avant que Pierre ne sévisse, ou en même temps. J’ai conté l’aventure avec Galliano qui suivit Trottignon, ou Sanchez qui neutralisa le Barron. Les latinales furent de cet acabit. Enfin j’allais pouvoir entendre en vrai l’ami Chucho fils de Bebo, et ce fut Fonseca qui vint. J’ai déjà oublié Valdès et son vacarme, sa pitoyable chanteuse, j’ai honte de l’écrire mais je ne trouve pas d’autre mot, comment puis-je juger ainsi une personne qui s’efforce d’exister, pourtant je la juge et seul le mot pitoyable me vient, à moi qui ne connais pas la pitié, sentiment détestable, il faudrait en faire tout un plat de ce sujet j’irai en parler à mon moine, un de ces quatre.

Roberto Fonseca était le dernier accompagnateur d’Ibrahim Ferrer. Il arrivait chez Jim tout auréolé du souvenir qu’y avait laissé le chanteur à la casquette blanche avant de mourir. Tout le monde attendait le pianiste comme une sorte de résurrection ; pour ma part, j’étais en deuil non seulement du chanteur mais de son accompagnateur véritable, Ruben Gonzales, dont Roberto n’était que le remplaçant. Porté par la foule bienveillante, il avait devant moi un sérieux handicap, me faire oublier le vieux pianiste méconnu sans qui Monsieur Ibrahim n’aurait pas tout à fait été Señor Ferrer.

Après cette forme d’apogée que fut l’aventure du Buena Vista Social Cloube, je me demandais de quoi serait fait le futur de cette musique, comment ce bâtard saurait procréer à son tour. Tous les vieux de la vieille qui avaient porté au firmament de la perfection le sonn cubain devaient laisser la place aux petits jeunes, les laisser partir dans tous les sens au-delà des accords bien sentis et des décharges folles, en y mettant tous les parasites qui remplacent une musique parfaite par une musique nouvelle et passionnante, une musique imparfaite, bâtarde, notre musique de maintenant. Il faudra en parler, de la perfection en musique.

Le Buena Vista Social Cloube représentait une certaine forme de perfection dans la jaserie latinale. Et ma curiosité était grande d’entendre comment les successeurs des vieux fous cubains allaient échapper au carcan. Naïf, inconséquent, irréfléchi, je comptais sur Valdès pour me montrer ce paysage, au seul motif de sa notoriété et de sa qualité de fils. C’est Roberto Fonseca qui apporta la réponse, et quelle !

La moindre des choses était qu’il se souvînt de monsieur Ibrahim. Il en fit surgir le fantôme à travers l’hologramme lorsqu’il a, dans un rappel d’anthologie, commencé à tourner autour des deux gardénias. Jim n’est jamais aussi plaisant que lorsqu’il est visité par des fantômes. Ne surtout pas avoir peur des fantômes, ici. Roberto a convoqué le fantôme de Ruben Gonzales, et à eux trois ils m’ont montré comment la latinale n’était plus enfermée dans son ghetto et qu’elle était prête à conquérir le monde. Un indice ? En plein déroulement de la cubaine inspiration, parmi les échos des bongos et des congas, derrière le remue-ménage des rythmes de Santiago et des sauvages rumbas, non je ne rêvais pas, il y avait dans la flûte, la clarinette ou le saxophone, joués par Javier Zalba, une réminiscence, un écho, une transparence, un reflet, un effluve, comme échappé des Rosenberg de la veille mais en négatif, au lieu du noir Créole perdu dans le blanc Carpatique, il y avait perdu dans la mer Caraïbe une sorte de bleu klezmer.

Chucho Valdès pouvait toujours cogner, le concert d’après. En vain.

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