mardi 19 octobre 2010

Le portefeuille et le cerveau.


Naturellement, il faut se mettre dans le contexte pour y comprendre quelque chose. Alors, un petit effort de résumé des épisodes précédents, s’il te plaît.

Il y a actuellement un pays en Europe où les dirigeants momentanément élus tentent d’imposer une réforme des retraites, s’appuyant sur une confortable majorité dans les deux chambres du parlement. L’approche idéologique de cette réforme la rend injuste et incertaine et provoque, avec des arguments plus ou moins recevables, une forte résistance dans le pays.

Personne n’est dupe de cette bataille. Ce n’est pas la protestation par la grève ni par la manifestation que la réforme sera annulée, ajournée, amendée, refondue. Il faudra un nouveau parlement et de nouveaux dirigeants. Il faudra que ceux-ci aient compris que le pays est prêt à accepter une réforme, mais que celle-ci doit être convaincante et pérenne. Pérenne, pour toute société humaine, signifie au mieux deux générations. La bataille est donc non point une bataille technique, à coup d’année butoir et d’âge canonique ou non, mais une bataille d’opinion publique, une bataille en vue d’un rendez-vous démocratique dans dix-huit mois.

Non que les arguments techniques échangés ne servent à rien. Les syndicats, qui connaissent la question, sont dans leur rôle de vouloir négocier, car ils ont leur mot à dire et ont des compétences qu’on feint d’ignorer, et ils sont prêts à accepter bien plus qu’on imagine dès lors que certains fondamentaux sont respectés. Mais on ne veut pas les entendre. Les politiques qui aujourd’hui combattent aux côtés des syndicats feront bien de les écouter dès maintenant, car un jour ils seront face à face pour travailler la question, si la bataille tourne en leur faveur.

Il résulte de ce qui précède que l’utilisation des arguments, et des mots pour habiller ces arguments, est tout sauf négligeable. On sort ici de la seule technique comptable, démographique, économique, pour entrer dans la validation des postures des une et des autres. Et l’on voit bien que ce que chacun cherche, c’est à disqualifier le discours adverse. Surtout les arrogants du haut du pavé, à mon sens, mais je sais de quel bord je suis, et si je dis que le ministre du travail de ce pays dont je parle est totalement disqualifié à mes yeux pour défendre sa réforme, je sais bien que je participe à ce que désormais je vais nommer le discours ambiant.

Une de mes blogueuses amies, Akynou, a récemment et vertement répondu à un blogueur connu, Thomas Legrand, au sujet d’une remarque qu’il a formulée sur le niveau de vie des parents des lycéens qui manifestent, disant que ces parents avaient eu une vie plus confortable que celle qui s’annonce pour les lycéens. Cette remarque, qui n’a aucune pertinence vis-à-vis de la réflexion sur la réforme des retraites, est très clairement inscrite dans le discours ambiant. Je n’ai pas pu discerner pourquoi Thomas Legrand l’avait formulée, car le reste de son billet était plutôt convaincant. Il est ainsi des dérives qui s’instillent dans la pensée, et il faut les déceler à temps.

Akynou, dans sa réponse, a plaidé que le soi-disant confort des parents était très surestimé, et que beaucoup de lycéens manifestent justement parce qu’ils voient bien à quel point leurs parents doivent se battre pour assurer une vie correcte et boucler les fins de mois. Elle donne son exemple personnel à l’appui de sa réponse.

Voilà l’état des lieux. J’avais commenté une première fois la réponse d’Akynou qui en a été surprise. J’ai donc récidivé, je suis un récidiviste forcené comme on les aime dans ce pays dont je parle, et le présent billet longuement introduit est le texte de cette récidive. Pour plus de détails, il y a le site du billet d’Akynou en cliquant (avec douceur et parcimonie) sur son nom.
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Bonjour. C'est peu de dire que le sujet est d'abondance, et je ne crois pas pouvoir clarifier les choses en un commentaire. Je vais donc me contenter d'aggraver mon cas.
Luciole a raison, c'est le discours ambiant que je ne supporte pas. Cette façon de jeter à la tête des gens, qu'ils soient parents d'élève, fonctionnaires, ouvriers, chômeurs ou cadres supérieurs, l'épaisseur de leur portefeuille pour décider de ce qu'ils doivent penser et de ce qu'ils doivent faire est parfaitement inacceptable. Mais Akynou a bien lu ce dont il s'agit, sauf que cela reste bien dans le sujet.
Je m'explique. Akynou, c'est à toi que ce discours s'adresse (comme dit l'autre).
Ton plaidoyer bien écrit, sincère et véridique, vise à réfuter l'argument selon lequel les parents des lycéens ont connu une vie meilleure que celle qui s'annonce. Entre nous, je ne sais pas à quoi sert cet argument dans le texte de Thomas Legrand, et c'est peut-être pour cela que je semble être hors sujet. Je crains de trop bien le savoir, en réalité.
Or, pour revenir au discours ambiant évoqué au début et auquel ne participe que trop la remarque de Thomas Legrand à laquelle tu as répondu, j'ai effectivement trouvé les germes de ce discours ambiant dans ta réponse, Akynou. Tu restes sur le terrain glissant de nos ennemis et ce faisant, j'ai eu l'impression que tu validais leur posture.
Ce n'était pas intentionnel de ta part, évidemment, et je suis un peu trop chatouilleux sans doute. Mais j'ai voulu exprimer l'idée que ce n'était pas exactement la réponse qui convient aux arguments des gens qui cherchent à disqualifier le combat contre les retraites. Probablement Thomas Legrand non plus ne veut pas disqualifier ce combat, mais c'est bien ce qui au final arrivera si l'on continue à se jeter des arguments sur les revenus des uns et des autres, et sur la belle vie du passé et sur le sombre avenir.
Je ne demande qu'une chose, moi, c'est le vivre, cet avenir, et être là dans cent ans pour assister à la montée des eaux que nous prédisent les apocalypteurs, pour voir le triomphe de l'Europe éclatée en guerre, et les ouvriers à 1 euro par jour sans sécu.
Je raille, hein, et je déraille aussi. L'avenir sera celui auquel nous aussi nous travaillons, auxquels les jeunes commencent déjà à travailler, et il sera différent de ce que nous vivons, il sera très difficile mais ils sont mieux armés que nous ne le serons jamais, il sera plein d'espoirs aussi. Tant de choses enthousiasmantes se mijotent dans les arrière-cours, que nos arrogants du haut du pavé ne sauront empêcher.
Alors j'ai pris comme exemple mon cas personnel de, comment dis-tu déjà, Akynou, nanti, voilà, c'est le mot que tu me plaques, nanti. Et ta réaction vient bien sûr confirmer mes craintes, je l'ai bien cherché, il y avait forcément de la provocation dans mes mots.
Ce ne sont pas mes revenus qui me poussent à considérer que cette réforme des retraites est injuste, ratée, inefficace et brutale, et qu'il faut la mettre au panier (pas la main, hein, la réforme, la main c'est pour mettre à la pâte). C'est une réforme idéologique qui ne garantit rien sur l'avenir, sinon plus de pression sur les plus fragiles, pour une société de plus en plus déglinguée. Or, ce que devient la société m'importe plus que tout, car de ce devenir là dépend le devenir de nos enfants et probablement aussi, mais je ne garantis rien, leurs fins de mois.
Tu le sais si tu me lis, que le fonctionnement de la société est un de mes péchés mignons.
Pour rebondir sur Clopine (si je peux me permettre, Clopine, je ne vous prends pas pour un ressort, quoique), les trente glorieuses de nos parents et de notre enfance n'ont pas été si glorieuses et elles laissent même quelques goûts amers, de récents films en sont le témoignage. La vie qui s'annonce pour les nouvelles générations nous inquiète à juste titre, ce n'est pas une raison pour prétendre que c'était mieux avant, avant quoi, avant qui, d'ailleurs.
La référence à un passé récent soi-disant confortable n'est qu'une des nombreuses manières de disqualifier le discours de ceux qui combattent ces sortes de réformes, et de dresser les unes contre les autres les générations successives, en prétendant par exemple que les anciens vivent à crédit sur les nouveaux. Le pire est que ce genre de propos est pratiqué tout autant à droite qu'à gauche.
Il leur appartient de combattre, aux nouvelles générations, ce qu'elles font visiblement, et sans se faire manipuler malgré les provocations dont même sans preuves je vois bien l'origine, comme nos parents le firent, avec les provocations de leur temps, Papon n'était pas là pour rien, et comme nous l'avons fait et le faisons parfois encore mais j'avoue ma maladie de la foule qui m'en écarte chaque jour un peu plus.
Et pour commencer, aller voter comme il faut, car contrairement à la légende détestable, le vote a son importance et le blanc bonnet n'a pas la même couleur que le bonnet blanc.
Dernière phrase avant la panne sèche: Platon était un noble riche de la haute société athénienne. Aristote le conseiller du prince, Montaigne était un grand propriétaire terrien (et vigneron) anobli aussi depuis son père. Montesquieu était un seigneur tout aussi vigneron et son vin est encore un grand vin, Marx est mort plutôt miséreux.
Ils n'en sont pas moins tous des phares de la pensée humaine, et si je tends à réfuter Platon et Aristote, à aimer Montaigne, à suivre Montesquieu et à retravailler Marx, ce n'est pas pour leur niveau de vie mais pour ce qu'ils ont écrit.
Alors, comme je me prends simultanément pour eux cinq en un seul, mon niveau de vie ne fait rien à l'affaire, seule compte l'épaisseur de mes chevilles.
Ben quoi ? Si on peut plus rigoler ...
...

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